Touristes dans les îles lointaines : touristes de bananes ?

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Les mythes des îles lointaines enchantées sont nombreux… Partons à la rencontre d’une espèce de touristes étranges : les touristes de bananes… Mais qui sont ces touristes de bananes?

Il existe deux catégories de touristes des îles : ceux des cocotiers et ceux des bananes.

Oscar Donadieu est le touriste de bananes dans le roman éponyme de Georges Simenon, publié en 1938.

Il se rend à Tahiti où il désire s’établir en homme nature voulant rompre avec la civilisation. Il poursuit un rêve, l’idéal d’une autre humanité, comme on dit souvent. Il vit d’abord dans un hôtel puis s’installe dans une hutte, près d’une cascade, en pleine forêt. Très vite, il déchante. Rapidement, sa santé s’étiole et il s’ennuie. Il fait des escapades à Papeete au moment où l’on juge le meurtrier de l’officier d’un paquebot qui a tué par jalousie amoureuse.

touriste de bananes

Il découvre le petit monde colonial de Papeete, les influences pernicieuses, la corruption, les mœurs débridées, l’indifférence des Polynésiens face aux enjeux auxquels ils ne s’identifient pas et surtout un procès truqué qui le révolte tant, intérieurement, qu’il décide de se donner la mort dans un hôtel miteux.

Le séjour en Polynésie lui a embué les yeux sur l’humanité. Ici ou là-bas, tout est pourri.

La littérature et les mythes sur les îles « enchantées » ont donné naissance à une espèce étrange de touristes, dénommés « bananes » par la population locale. Ces touristes de bananes donc recherchent une vie meilleure, lointaine et donc forcément meilleure, peuplée de bons sentiments devenus rarissimes dans notre « civilisation ». D’autres fuient pour expier une faute impardonnable, pour échapper à l’étouffement, pour exaucer un rêve. Pour tous ceux-là, l’île tropicale est un refuge, un endroit plus simple, où l’abondance de la nature rime avec celle des bons sentiments.

Plus tôt, Jack London a rencontré et apprécié également un touriste de bananes. C’est lors de son escale à Tahiti en 1908 qu’il retrouve Ernest Darling, un Américain qu’il avait connu des années auparavant. Ernest Darling avait été malade dans sa jeunesse, psychologiquement et physiquement, détruit par un père autoritaire et sadique. Pour échapper à la neurasthénie, maladie assez en vogue parmi les jeunes gens sensibles dans les années 1900, Darling s’installe à Tahiti.

Il y développe une existence utopiste de bobo nanti. Vêtu d’un pagne, il prêchait aux insulaires ces deux idées fondamentales à ses yeux, le socialisme et le végétarisme. Il possédait dans la brousse, au-dessus du port de Papeete, une fabuleuse ferme en terrasse où il cultivait des papayes, des avocats, des fruits de l’arbre à pain, des mangues, des bananes et des noix de coco. Il vivait seul, sans vahiné, ce qui paraissait louche à l’époque.

 

Ernest Darling, photographié par Jack London en 1908 à Tahiti. Tiré de « Jack London, photographe » (Jeanne Campbell, Sara Hodson, Philip Adam). Editions Libella/Phébus, 2011

Comme Moïse, cet « homme de la nature » composa une version iconoclaste des dix commandements, en écriture phonétique, compréhensible par le commun du mortel, croyait-il : « Thous shalt not eet meet », pour « Point de viande tu ne mangeras », ou « Vizit troppikle cuntry » pour « Les pays tropicaux tu visiteras ».

Inoffensif, inventif mais toujours malheureux, ce touriste de bananes commença vite, bien entendu, à casser les pieds de l’administration française. Laquelle n’appréciait guère ses élucubrations et encore moins le drapeau rouge flottant, digne et majestueux, sur les pentes au-dessus du port, à la vue de tout le monde. L’administration tricolore envahit sa ferme et barra la route.

Pour ma part, j’ai rencontré quelques-uns de ces spécimens lors de mes pérégrinations, insulaires ou d’ailleurs. C’étaient toujours des hommes, écorchés des cœurs, blessés par un tourment secret non divulgué au visiteur de passage, survivant mystérieusement de rien, affairé sans arrêt parce qu’évoluant loin de toute facilités pratiques. On les déniche aux périphéries des mondes carrés, sur les rivages isolés des continents, dans les villages perdus africains, dans les îles aux palmiers orange de Gauguin.

Yvan, un Tchèque, vivait de la pêche et de fruits dans une cahute misérable, sans électricité, pas loin de l’endroit où je logeais sur l’île de Pohnpei, en Micronésie. Il me disait bonjour lorsque je passais en scooter devant chez lui. Il vendait parfois des œufs durs sur le bord de la route. Lorsque je m’arrêtais parfois pour en acheter un ou deux pour mon pique-nique quotidien, il me disait « bonjour, un dollar, merci, au revoir ». Jamais rien de plus, malgré mes questions sur la pluie probable ou la chaleur torride. Ses yeux étaient grignotés par les rides, ses lèvres crevassées par le sel, sa peau zébrée par les fourrés, sa parole fermée à tout entretien, son énergie uniquement tournée sur lui-même.

J’interrogeais l’entourage. Personne ne savait rien, sauf son nom et son pays d’origine. D’après les gens, il vivait seul et partageait son existence entre son potager, sa basse-cour et la pêche, rien de plus. J’imaginais un passé meurtri, un présent chiche et un futur blanc.

Ces touristes de bananes, au destin varié, ont toujours suscité en moi un mélange de vague mansuétude et d’intérêt.

On le sait. « Là-bas » n’est pas meilleur, ni plus facile. Mais nous sommes tous, je crois, enclins à tout quitter et aller voir ailleurs, avec ou sans garde-fous, pour un temps ou pour toujours. Pour échapper au quotidien, au sentiment d’oppression ou à la mélancolie que donne parfois une existence trop routinière, close ou sans perspective. Mais il y a une petite cloche en nous, en moi, qui tintinnabule doucement : « Fais attention, n’écoute pas les sirènes de l’ailleurs, réfléchis. Pars, oui, mais pense à tes vieux jours, et au retour. Qui sait si tu le ne regretteras pas ? ». Cette petite cloche nous ramène à la raison et à la maison, elle est synonyme de devoir, de sécurité, de compte en banque, de cotisations vieillesses, d’amis à aider, de proches à encore aimer.

Mais le touriste de bananes de Simenon ou l’homme de la nature de Jack London ou Yvan, le Tchèque, n’écoutent plus la petite cloche dans leur cerveau. Trop solitaires et égoïstes, épuisés par les cahots de leur vie, ils ne sont plus tiraillés entre l’espoir et la fuite d’un côté et la raison et le devoir de l’autre. Leur cœur en vrille ne bat plus que faiblement, ils ne veulent plus se résigner ; alors ils foncent droit devant,  aboutissent sur l’île – cette belle impasse – et y meurent en solitaire, sans testament ni descendance connue, entourés d’indifférence et rongés par les vermines.

Tandis que les touristes des cocotiers, eux, reviennent toujours au rivage de leur demeure, de leur quartier et de leur paroisse. On les connait tous, n’est-ce-pas ? Ce sont eux, c’est vous, c’est moi. Un peu plus bronzés, mais finalement exactement pareils que lors de leur départ. Leurs motivations sont touristiques, point final. Il n’y a rien de mal à cela.

Le touriste de bananes a une démarche de suicidé qui se donne un sursis. Le dernier. C’est ça ou rien, c’est là-bas ou bien la fin. Utopistes, naïfs, désespérés, misanthropes, stupide, tout ça à la fois, ils symbolisent en quelque sorte la petite parcelle de folie ou de déraison qui sommeille en nous, mais que nous écartons bien vite, parfois trop vite.

Je les chéris, ces touristes de bananes, parce qu’ils ont la pulsion du désespéré. Celui d’aller au bout de tout sans étoile du berger et sans billet de retour.

Mais je ne les comprends pas. Parce que je tiens trop à la vie, celle-là même qui me permet d’entrevoir des horizons mirifiques et à rêver sur des ailleurs paisibles.

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