L’Art français de la guerre d’Alexis Jenni

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f6ac8 Art Francais de la guerre 300x443 LArt français de la guerre dAlexis JenniLe
roman d’Alexis Jenni se construit autour d’une dualité romans/commentaires. Les commentaires sont le fait d’un jeune désoeuvré de la banlieue de Lyon qui consacre son temps à multiplier les
arrêts maladies et à faire l’amour. Les romans sont aussi l’oeuvre de ce jeune désoeuvré mais ils ont pour but cette fois non pas de raconter sa vie (ou son absence de vie), mais de raconter
l’histoire de Victorien Salagnon, ancien combattant des guerres françaises de décolonisation (Indochine et Algérie). En échange de leçons de pinceau (car Salagnon est peintre), notre narrateur
raconte la guerre, la sale guerre dans ce qu’elle a de plus dégueulasse, de plus vain. Le roman de Salagnon commence en 1943 quand sur les conseils de son oncle, il rejoint la milice, avant de
rallier par un hasard de la route, les rangs des maquis. Elle se poursuit dans la jungle de l’Indochine et dans les appartements de la Villa Maure à Alger. Salagnon, le soldat, Salagnon le
peintre, tâché par ses deux guerres perdues, ses deux guerres oubliées et pourtant si présentes dans l’ordre civil français. De Gaulle, le romancier (c’est ainsi que Salagnon l’appelle) a bien
réussi à réécrire la guerre de libération pour faire corps avec la société, mais il n’a rien écrit ou n’a pas pu écrit un roman de la guerre d’Algérie pour rassembler tout le monde. Car comme le
dit Salagnon, avec le rapatriement des soldats d’Alger après 1962, le France a rapatrié également les méthodes, la brutalité, les suspicions de tout un corps social. Et il n’est pas étonnant que
ces méthodes se retrouvent à présent dans les opérations de maintien de l’ordre, en banlieue ou ailleurs.

En lisant le premier commentaire du roman d’Alexis Jenni, j’ai pensé que je ne finirai jamais ce roman tant le style me paraissait boursouflé et prétendument littéraire (l’auteur multiplie les
répétitions de façon quasi-systématique dans l’espoir peut-être de faire passer ça pour de la littérature, telle était ma première impression). Je me suis dit ensuite que par acquis de
conscience, j’allais au moins lire un roman. Et là j’ai été emportée par un style très différent et une histoire de la guerre particulièrement intelligente. Sur la partie consacré à 1943, j’avoue
avoir pensé parfois au roman de Celine, Voyage au bout de nuit, notamment dans la description absurde de la guerre et de ses travers héroïques. J’ai donc poursuivi et finit ce roman. Je
dois admettre que le style n’est pas toujours agréable, que certaines tournures (souvent dans les Commentaires) sont encore un peu lourdes. Mais contrairement à des romans comme Limonov
qui excelle dans le style, mais n’ont finalement rien à apporter, ce roman en dit beaucoup sur ces guerres bien évidemment et sur notre société. Son idée centrale qui est de dire que les méthodes
acquises dans les guerres de décolonisation ont été ensuite réutilisées par la police dans les opérations de maintien de l’ordre, est intéressante. Le parallèlisme entre les méthodes de l’armée
pour arrêter les suspects à Alger et les contrôles de police de nos jours dans les gares qui visent sytématiquement les mêmes profils, est éclairant sur les maux de notre société. Un roman donc
qui a ses défauts, mais aussi de grandes qualités.

Sinon, j’ai beaucoup aimé l’article consacré à Jenni par l’Express Culture qui relatait à propos du roman d’Alexis Jenni, la méthode d’un éditeur anglais, Ford Madox Ford (1873-1939), qui aurait
un jour prétendu qu’il pouvait juger de la qualité d’un manuscrit à la lecture de sa seule page 99, comme un coup de sonde en plein coeur du livre. Voici donc un extrait de cette fameuse page 99:

« Le sang avait noirci, sa tête penchait sur son épaule, il avait les yeux clos et la bouche ouverte. (…) Les gens passaient devant le corps allongé sur la place. Les deux policiers un peu
voûtés qui le gardaient essayaient de ne voir personne, cette garde leur pesait, ils ne savaient comment soutenir les regards. Sur cette place trop grande et silencieuse, occupée tout l’hiver
d’inquiétudes et de brouillards, on ne s’attarde pas. »

Bon, je ne sais pas si ça marche effectivement !

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