Pripyat de Nikolaus Geyrhalter : vivre dans la zone interdite de Tchernobyl (Cinema Allemand)

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prypiat film zone interdite tchernobylprypiatfilm2Pripyat, réalisé par l’autrichien Nikolaus Geyrhalter en 1998 est un film documentaire et un témoignage fort de ce qu’est aujourd’hui la vie des gens qui continuent à vivre et à travailler à Tchernobyl. Le choix du noir et blanc rend les images encore plus troublantes… Pripyat Tchernobyl, chronique d’une vie presque ordinaire dans la zone interdite …

 Pripyat Tchernobyl de Nikolaus Geyrhalter, un film rare

Film documentaire – Cinema allemand


On croit toujours que Pripyat est une ville fantôme. En fait, pas vraiment …. Ce que l’on appelle la « zone interdite » abrite encore des survivants, des oubliés, des courageux qui travaillent pour faire tourner les trois autres réacteurs de Tchernobyl et pour surveiller la zone dite interdite dont ils marquent les frontières en essayant de ne pas penser aux dangers qu’ils courent en respirant l’air contaminé sans forcément avoir les protections qui pourraient limiter leurs risques…

Pripyat, vivre et travailler dans la « zone interdite » de Tchernobyl


Il y a des habitants qui n’ont jamais quitté la zone interdite, définie sur un paramètre de 40 km autour de la centrale.  Pourquoi 40 et pas 50, 60, 100 km? Tout est arbitraire, car en réalité, les taux de radioactivité sont très forts y compris au-delà de ces km et notamment dans la zone frontière avec l’actuelle Biélorussie, qui constituait autrefois une région de l’URSS comme l’Ukraine… En effet la Biélorussie est à moins de 20 km et ses forêts continuent aujourd’hui à indiquer des taux très forts, d’autant que le nuage a atteint le pays en premier dès les débuts de la catastrophe. Certains ont tenté de s’adapter dans les villes où ils ont été envoyés en urgence, mais n’y sont pas parvenus. D’autres ont attendu en vain et ont fini par accepter la fatalité. Ils vivent dans un lieu de mort condamné pour des millions d’années de manière presque ordinaire … Ils ne se posent pas ou peu de questions, ils travaillent, vivent de leurs production avec des revenus de misère (environ 60 – 80€ par mois) et n’intéressent personne…

Il y a aussi les travailleurs de la centrale. Tchernobyl continue à fonctionner, presque comme si de rien était. Certains travailleurs ont accepté simplement parce que le salaire est le double de ce qu’ils pourraient espérer y compris à Kiev… Comme cette femme qui a décidé de découper sa vie en deux : sa vie à Pripyat où elle met des habits spécifiques qu’elle ne rapporte jamais chez elle pour ne pas faire courir de risques à sa famille et sa vie à la capitale. Elle reconnaît que son choix est uniquement financier : elle gagne 200€ pour travailler au coeur de Tchernobyl.

L’intérêt de ce reportage tient à la lucidité et à la simplicité des témoignages. Ce sont des habitants et des travailleurs qui racontent leur quotidien, leurs états d’âme et leurs difficultés si tristement banales. Sans surenchère, sans prosélytisme ou fatalisme … Contrairement à la plupart des reportages sur Tchernobyl qui font intervenir des analystes ou des spécialistes décryptant la catastrophe ou ses conséquences, « Pripyat » n’a d’autre prétention que de proposer un regard objectivé sur une réalité éminemment subjective et un sujet en général passionnel (le nucléaire et ses effets). Le réalisateur évite le piège du discours et des images trop engagés, sans pour autant renoncer à montrer le désastre écologique, d’une catastrophe comme Tchernobyl. Là où d’autres se concentrent sur le spectaculaire et les scènes d’apocalypse de ville fantôme de Prypiat où le temps semble à la fois s’être arrêté et défiler de manière inéluctable avec une pesanteur éprouvante, Nikolaus Geyrhalter évite les évidences et montre avec justesse la vie et seulement la vie. La vie derrière les barbelés et les barrières de la « zone », derrière des panneaux d’avertissement qui traduisent mal les dangers d’une présence prolongée sur ce territoire,  la vie dans les villages évacués dont quelques habitants n’ont pas accepté de s’adapter loin de leur terre et de leur maison… Ils mangent les produits de leurs jardins, produisent leur vodka (souvent utilisée comme médicaments), consomment les champignons ultra radioactifs, les animaux qui s’alimentent sur des terres infestées de radioactivité et n’y voient rien d’anormal. D’ailleurs, ils ne comprennent pas vraiment pourquoi des étrangers venus les interroger sur leur vie veulent les persuader qu’il y a là quelque chose de grave.

Par ses scènes parfois surréalistes ou peut-être trop réalistes, le film est bien plus troublant que s’il dévoilait la désolation des immeubles abandonnés, des manèges, des jouets ou autres affaires personnelles oubliés…

Tous ces gestes, ces voix, ces visages défient de façon parfois improbable le quotidien au contact de la radioactivité et incarnent une résistance forcée dans un espace irrespirable où tout est contaminé et potentiellement mortel. Car la radioactivité ne se voit pas, ne se sent pas a priori et c’est ce qui la rend si dangereuse… il y a bien ce goût amer dans la bouche au bout d’un certain temps (pas forcément long) d’exposition, mais ces habitants de la zone fantôme n’y font plus attention et ignorent même souvent ce qu’il signifie.

Visionnez le film Pripyat Tchernobyl:
 

Nikolaus Geyrhalter, réalisateur autrichien
Nikolaus Geyrhalter, réalisateur autrichien

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Curieuse, j'essaie de faire d'Ideoz un espace éclectique et tourné vers les échanges et la rencontre avec les différences. Historienne, anthropologue et ethnologue de formation. Voyageuse inconditionnelle, je nourris un amour viscéral pour les pays d'Europe centrale et orientale, avec une prédilection pour les Balkans (notamment l'Ex-Yougoslavie...). Dans ces terres, qui m'ont enseigné beaucoup de leçons, au fil de quinze ans de découvertes, de rencontres et de hasards… je me retrouve parfois… tant elles sont insoumises, contrastées, passionnelles et contradictoires.   Me contacter par mail?