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Catholiques, musulmans, kidnappings, détournements et « chemises noires »

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Les Philippines, (thirty five years ago…)

 

Zamboanga, perle enchâssée dans la jungle de Mindanao, soumise aux raz-de-marée de la mer des Sulu, Zamboanga… tout un programme ! A l’aéroport, je réprime mal mon étonnement a la vue d’un carcasse d’avion oubliée sur la piste. Quelques jours plus tôt un jet de la Philippines Airlines, se rendant de Davao à Manille, a été détourné par des pirates de l’air, musulmans de Mindanao, et plus exactement de Zamboanga. Comme le gouvernement ne cédait pas à leurs exigences, ils menacèrent de tuer tous les otages. Excédées, les autorités militaires donnèrent l’assaut et de nombreux passagers trouvèrent la mort. Plus tard, une charge d’explosif réduisit l’avion à l’état de carcasse. Charmant accueil. C’est notre première image de Zamboanga. Ça promet ! Avec le recul, je comprends mieux la minutieuse  fouille à l’aéroport de Manille. Et notre mise sous surveillance, par des militaires en armes, jusqu’au décollage.

 

Zamboanga ! Atmosphère exotique de l’Asie à laquelle se mêle déjà un peu de la magie du Pacifique. Le soir, de petites flammes vacillantes éclairent les ruelles, leur lueur danse au-dessus des maigres étals de fruits, de cigarettes vendues à l’unité, de cacahuètes ou de satés. Seuls les visages sombres émergent de la nuit, avec leurs yeux brillants et fiévreux. Déjà, j’aime Zamboanga fascinante, mystérieuse et… dangereuse.

 

Des vieillards coiffés de turbans blancs mais crasseux et aux allures d’aventuriers, attendent la tombée de la nuit, face à la mer des Sulu, évoquant je ne sais quelle flibusterie, conspirant je ne sais quelle piraterie. La loi martiale a été imposée ici où le danger est plus présent que dans les autres iles de l’archipel. Zamboanga, avec ses airs d’orientale paresseuse et belle, de Messaline pleine de langueur, est un foyer de rebelles musulmans. C’est ici d’où partit la révolte, il y a quelques années, lorsque les catholiques s’approprièrent injustement les terres des musulmans, ceux-ci n’ayant aucun titre de propriété. J’ai un petit frisson en évoquant la carcasse de l’avion détourné, en me remémorant les kidnappings, les embuscades sur les routes infestées de bandits, les fameuses « Chemises Noires » de Mindanao * Mais les Philippines, c’est ça, terre de religion, de violence mais aussi de douceur de vivre.

 

… Apres quelques jours, les alentours de Zamboanga n’ont plus de secret pour nous grâce à BEBING et VICTORINA, deux jeunes philippines de 17 ans qui nous servent tour a tout de guides, de baby-sitters et d’interprètes, et nous entrainent partout en jeepney, en bus, en tricycle. ALAYA, TALISAYAN, SAN-JEMON, TALUKSANGAY…partout la même misère et pourtant même ambiance de fiesta, même saleté et pourtant même accueil chaleureux et souriant.

 

… Départ pour MANICAHAN Impassibles, écrasés de chaleur, nous attendons que le bus se remplisse. Un tas de ferraille. Les premiers passagers ont tous des mines patibulaires. Florent grimace à  la fenêtre devant un attroupement de gamins affames d’attractions nouvelles. Anh-Mei se fait dorloter par une BEBING pleine de tendresse maternelle, un garçon charge des paquets sur le toit. Lorsque le dernier passager est poussé à l’intérieur, happé, englouti, d’autres  arrivent en courant et grimpent en catastrophe sur le toit au-dessus des bagages.

 

A MANICAHAN c’est la misère habituelle. Pauvreté, malnutrition, maladie, images insoutenables d’enfants rachitiques, maladies de peau chronique, ventres gonfles par la sous-alimentation. En dépit de tout cela : accueil, sourire et curiosité habituels. Les garçons et les hommes les plus hardis nous serrent la main en signe de bienvenue, réclament notre adresse et se déclarent être fièrement nos amis. Le village balayé par les vents et les paillottes sur pilotis sont encroutées dans la vase, une boue ou pataugent cochons noirs et enfants, Derrière les cloisons de bambou, des visages nous guettent, de grands yeux noirs nous épient avec curiosité, des gosses se jettent sur les fruits que nous leur offrons. Tout cela sur fond de décor paradisiaque.

 

Notre hotel est désert, comme presque toutes les guesthouses de Zamboanga. Pas un voyageur dans cette région depuis que l’ile de Jolo, sur la route de Bornéo a été à moitié rasée par l’armée gouvernementale. Mesures de représailles envers les musulmans nombreux sur ces îles de l’archipel des Sulu. A la réception, on lit : « Vous êtes priés de déposer vos armes avant d’entrer » ! Charmant… A chaque étage, les chambres s’ouvrent sur une cour intérieure sombre et grise, peintures de ce vert démoralisant propre aux tropiques et, dégoulinant d’humidité. Le gardien joue avec des cancrelats. Des types a l’allure bizarre circulent dans les couloirs, attendent des heures dans le hall. Ce sont des BALIPAYANS, des rebelles musulmans. Encore !

 

Ce matin, un technicien japonais de la ferme des perles de TALUNGSANGAY a été enlevé et une rançon de 400 000 pesos a été réclamée pour sa libération. C’est le sixième enlèvement depuis le début du mois. On nous déconseille fortement la visite de l’ile de SANTA CRUZ où se sont déjà produits plusieurs kidnappings. Mais soit défi, soit gout du risque, on s’embarque un matin sur une « vinta » à moteur, louée par la journée à un pêcheur. L’ilot est à une heure de bateau du continent et enferme un lagon aux eaux couleur d’émeraude dans lequel jouent le rouge et le blanc des coraux, et dans lequel jouent des milliers de poissons zébrés et argentés.

 
A peine débarqués sur l’ile, nous sommes accueillis par deux militaires en faction, détachement qui campe la journée dans une cabane et s’en retourne le soir venu sur le continent. L’aspect de ces deux soldats en short kaki et plutôt douteux. Le danger ne viendrait-il pas plutôt de ces fonctionnaires qui nous dévisagent d’un air goguenard ? Ils nous font inscrire nom, adresse nationalité sur un registre crasseux, après quoi nous pouvons nous éloigner « à nos risques et périls ». Avec ces deux chaperons armés de jumelles, nous ne risquons rien !!

 

Le pêcheur à la « vinta » s’éloigne, promet de revenir plus tard…. Enfin une ile déserte ou presque, sable blanc, eau cristalline et transparente, buisson de végétation recouvrant un petit cimetière SAMAL : les habitants des villages musulmans viennent ici enterrer leurs morts. Des oiseaux piaillent, des singes crient, au loin de fins bateaux à balanciers et voiles multicolores croisent sur l’horizon : les « vintas » des Moros. Les gitans de la mer.

 

Au-delà de PORT PILAR, forteresse du 17e siècle, construite par les jésuites et les espagnols pour repousser d’éventuelles attaques des portugais, hollandais ou britanniques, s’étend le village de RIO HONDO. Sa petite mosquée blanche au dôme brillant slus le soleil s’élève au-dessus des paillottes boiteuses et tordues par les vents et marées, aux toits défoncés par les pluies. Et de l’autre côté du pont, la rivière HONDO, un village sur pilotis au-dessus de la mer. Oubliée la tranquillité de SANTA CRUZ, le calme de l’ile déserte, refuge bienheureux de Robinson Crusoé où l’on aurait aimé dessiner des calendriers sur le sable, pour retenir le temps : nous prenons un bain de foule hystérique : les philippins, catholiques ou musulmans sont bien les méridionaux de l’Asie. Ils ne s’abritent pas derrière le masque traditionnel de l’asiatique mais s’expriment par des gestes, des rires ou des larmes, ils n’ont pas honte de leur joie ou de leur peine qu’ils chantent ou dansent. Etre heureux ou triste, ce n’est pas faire preuve d’impudeur.

 

Les musulmans du RIO HONDO, sont les gitans de la mer mais aussi les parias d’une société très catholique. Les « noirs » comme les appellent les « autres ». HURAIDA, nous invite à boire le thé chez elle, surprise et curieuse que nous ayons dédaigné l’escorte militaire qui accompagne habituellement les quelques touristes qui se risquent jusqu’ici.

 

« Depuis l’affaire de l’avion détourné, nous sommes victimes de représailles. Les soldats  sèment la panique dans le village. Nous ne sommes pour rien dans le détournement de l’avion de DAVAO, en tout cas, pas dans ce village. Mais depuis nous avons peur. L’armée effectue des raids journaliers soutenue par l’armée de l’air qui survole les opérations en hélicoptère. Secondés par la marine, les soldats terrifient la population sous prétexte de rechercher des armes. Ils volent les bijoux des femmes et pillent les maisons. Si nous avions des armes, je vous assure que nous nous en servirions ». Son ton contient une haine quelle a du mal à dissimuler. La peur, toujours la peur. Des deux côtés.

 

Plus tard, HURAIDA, nous raccompagne jusqu’à l’hôtel où nous attendent BEBING et VICTORINA. Lorsque nous pénétrons dans la pièce, l’air devient insupportable d’un coup. Pas un mot n’est échangé entre catholiques et musulmane, Elles nous observent, mesurant le temps accordé à l’une et à l’autre, épient nos sourires. Plus hardie HURAIDA me réclame une photo, les deux autres, jalouses, baissent le nez, se renfrognent, se taisent. J’essaie pourtant de me partager de mon mieux et de ne pas blesser mes amies-ennemies.

 

Quand enfin HURAIDA nous quitte, à la tombée de la nuit, BEBING nous dit : « Il ne faut plus l’inviter ici autrement vous allez avoir des ennuis. Les musulmans sont méchants et dangereux ». Que sait-elle des musulmans la jolie BEBING orpheline de 17 ans qui gagne sa vie en faisant des lessives ? Et VICTORINA ? Elle en sait peut-être un peu plus, elle qui vient d’épouser un soldat de l’armée gouvernementale ?

 

Des soldats-enfants, sanglés dans leurs uniformes, fiers de leurs armes et pour qui la guérilla n’est peut-être qu’un jeu, boivent jusqu’à l’oubli, trainant d’un café à l’autre et avouant « Qu’ils ont peur » « Où serons-nous demain ? Quelle embuscade nous réserve la prochaine operation ? »

 

* « Ce fut, je crois le premier grand reportage de PPDA, qui a failli être un grand reporter-journaliste

 

Qui est l’auteur?

michele jullian maleeJe m’appelle Michèle Jullian. J’aime les voyages, la photographie, l’écriture.

Voyager ce n’est pas seulement prendre l’avion ou parcourir la planète, c’est aussi voyager dans les livres, les deux étant l’idéal. Chaque voyage comporte sa part de découvertes et de déconvenues, lesquelles deviennent expériences, à partager ou pas. Voyager est une aventure de chaque instant. Mes repères sont en France et en Thaïlande où je réside « on and off ». J’ai écrit un roman “théâtre d’ombres” qui a pour décor la Malaisie et la Thaïlande …

Découvrez le blog de Michèle, une femme à la croisée des cultures …



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A propos de l'auteur

Partage ma vie entre Thaïlande et Paris ... Intérêts: les voyages, la photo, l’écriture, vient d’écrire un roman "théâtre d'ombres" qui a pour décor la Malaisie et la Thaïlande__________________________________________________________________________________________________________________Le blog de Michèle, une femme à la croisée des cultures

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