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Thaïlande : Souris et tue… mais ça n’est plus une plaisanterie

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Michele Jullian

Pourquoi ce titre pour ma chronique « Une farang en Isan » écrite  il y a plus de 6 ans, a laquelle j’avais ajouté- pour adoucir le propos – « Plaisanterie thaïlandaise » ?  C’est une amie, rencontrée à Khorat qui m’en avait soufflé l’idée. J’étais alors à la recherche des parents de ma fille adoptive et venais de découvrir, avec une émotion qui ne me quittera plus, qu’elle était –  non seulement thaïlandaise – mais aussi isan. Sur la route, que je remontais par petites étapes, entre Bangkok et Nongkhai, je m’arrêtais donc à  Korat.


Dans le restaurant, une chanteuse habillée en garçon ,costume et mocassins noirs, et s’accompagnant à  la guitare,  passait du répertoire folk isan à des rengaines américaines. A la fin de son tour de chant, elle  rejoignait ma table, étonnée de m’y trouver seule, en la seule compagnie du livre de l’écrivain Pira Sudham, “people of isan”, celui-là même qui m’avait fait prendre conscience un peu plus tôt, de l’origine paysanne de ma fille.

« Je m’appelle Nong » m’avait dit la chanteuse aux allures de garçon en s’asseyant en face de moi, « mais mon vrai nom est Duang Jaï ». Elle m’avait ensuite parlé de Phongsit Khampi, ce chanteur isan qui faisait partie de son répertoire. « Il écrit sur son village. C’est beau et triste ». Elle avait alors fredonné quelques mesures les yeux fermés. « Ça parle de la « maison » (baan), celle qu’on emporte toujours dans ses rêves et que l’on a été obligé de quitter pour aller travailler au loin ».  Je m’étais étonnée des mots « départ », « éloignement », « séparation »… « C’est le lot des isan : quitter leurs racines pour gagner de l’argent ailleurs. Loin ».  « Est-ce que parfois ils reviennent chez eux « ? avais-je demandé. Nong avait alors fredonné a nouveau –  parodiant le chanteur ou l’écrivain –  « Ah ! Revenir aux valeurs anciennes… à la boue des commencements ». Puis  : « Non,  ils y reviennent seulement pour mourir ». « Pourquoi cette résignation »? – « Qui sait » ? avait répondu Nong avec un sourire énigmatique, « les paysans isan sont peut-être résignés, comme ces buffles des rizières que l’on frappe et qui ne se révoltent jamais ».

Plus tard, Nong m’a rejoint à Udon avec sa petite voiture. Elle ne portait plus son costume de scène sévère mais un tee-shirt qui annonçait fièrement son homosexualité : « Rebels of love ». Sur la route, elle m’avait raconté le conflit entre armée laotienne et forces Thaïlandaises –  qui, en 1988 – et pour  un petit bout de colline à cheval sur la frontière des deux pays, avait provoqué un vrai massacre. Tout avait commencé avec des insultes, puis  perte de face des généraux, puis tuerie. Et la mort de jeunes soldats. Des deux côtés. Incrédule, j’avais remarqué : « Et moi qui croyais que les Thaïlandais ne prenaient jamais rien au serieux, qu’ils souriaient toujours » ! « Oui, mais ne t’avise pas de les insulter » avait répliqué Nong, « Sinon le sourire, qui n’est qu’une façade, s’efface. Et alors le sang coule. La mort n’impressionne pas les thaïlandais tu sais grande sœur ! » Et puis, philosophe : « Après tout, la mort n’est jamais qu’un état transitoire entre deux néants ».

Blog MIXED ETHNIES10

(avec mon assistant Ek, entre deux frontières : Thailande/Birmanie)

« Aujourd’hui, qui dirige la Thaïlande »? interroge Arnaud Dubus, correspond français à Bangkok pour le journal Liberation. « L’homme du moment au pouvoir est le colonel Sansert – beau gosse, porte parole du régime d’Abbhisit. Il affiche en permanence un sourire beat, sauf quand il lit les communiqués du CRES (l’organe de répression). Son fan club sur facebook a explosé. Les minettes apprennent avec ravissement qu’il taquine la guitare et avait entamé une carrière de crooner lorsqu’il était ado ».

Alors Nong avait raison : On peut tenir une guitare et un AK-47 ? On peut chantonner faux et tirer ? On peut sourire et tuer. « Yim laeaw ko ying »…

« Mais derrière ce sourire », ajoute Arnaud Dubus, “se cache une campagne de répression sans précédent en train de se dérouler dans les provinces ».

Mon ami, mon « chéri », my « thee rak », avait raison d’avoir peur l’autre jour au téléphone, au point d’en renier ses propres convictions. Parce qu’en Thaïlande aujourd’hui, on sourie et tue. A moins que ça ne soit l’inverse : on tue et sourie »

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La photo n’est pas de moi, mais j’ai reconnu le prisonnier aux longs cheveux, croisé sur ma route lorsque je me promenais parmi les chemises rouges



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A propos de l'auteur

Partage ma vie entre Thaïlande et Paris ... Intérêts: les voyages, la photo, l’écriture, vient d’écrire un roman "théâtre d'ombres" qui a pour décor la Malaisie et la Thaïlande__________________________________________________________________________________________________________________Le blog de Michèle, une femme à la croisée des cultures

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