Vibrations à distance t Drôle de filiation : Laisser partir ceux qu’on aime

 

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A tout instant de la journée, nos pensées s’extériorisent et tendent à affecter les personnes auxquelles on pense, surtout si celles-ci sont sensitives et la distance n’a rien à voir à l’affaire. Dans la réalité, il y a des signes vraiment troublants. J’écrivais hier un des derniers chapitres de mon roman (dont le titre reste encore à définir).

Amata, jeune-fille d’origine thaïe, quitte le cocon d’une famille parisienne aisée : père astrophysicien au charme à la Arthur Miller, mère, star blonde d’un seul film, tous deux obsédés par le temps, celui dont « il » cherche l’origine, celui « qu’elle » tente de retenir pour ne pas vieillir et continuer de ressembler au personnage jeune  de son unique film.

Amata a tout juste 18 ans, bachelière avec mention, pas voyageuse mais têtue : elle veut retrouver sa mère biologique. Un chemin d’apprentissage de la vie dans un pays où tout est différent : la Thaïlande, dans une région où il faut d’abord survivre : l’Isan. Ce chemin ne mènera  pas forcément là où on l’attend. Il y a trop d’espoir d’un côté, trop d’attente de l’autre.

Bref, dans ce chapitre, Amata rencontre un vieil italien bavard qui l’entraîne dans un bar de Udon. Là ils sont servis par une fille dont le rire de crécelle agace mais dont la serviabilité et le sérieux lui valent le respect de tous. Parcours atypique d’une thaïlandaise dont je décris avec précision le caractère et les malheurs car je l’ai bien connue. Elle fut ma première amie à mon arrivée à Udon. J’ai, avec elle, écouté plus de « phleeng pheua chiwit » (chanson pour la vie) que ne peut en supporter une oreille occidentale. Nous sortions chaque soir ensemble, elle après son travail, moi après mes cours et la préparation de ceux du lendemain. Confidentes de nos vies réciproques. Et puis elle a trouvé un travail ailleurs. Nous nous sommes perdues de vue. J’ai quitté l’Isan pour la frontière birmane et nos chemins se sont séparés. C’était il y a 9 ans.

Hier donc, je faisais de Tee un des personnages de mon roman, avec d’autant plus d’acuité et de détails que j’avais bien connu la vraie personne. (ça arrive d’emprunter à la vraie vie dans les romans, surtout pour les personnages secondaires).

Au moment où je termine ce chapitre, le 33è du roman, je reçois un mail et je lis le nom de l’expéditrice écrit en thaï : Tee Choutima. Dans mon roman je l’avais appelée Tee Thitima.

Forcément j’ai émis des ondes en pensant à elle. Elles devaient être fortes car elle les a non seulement perçues mais a retrouvé dans le même temps  et par je ne sais quel miracle, mon adresse email qu’elle avait perdue.

J’en ai eu des frissons pendant plus de 5 minutes. C’était surprenant, non pas le fait que Tee m’ait recontactée, mais en raison de la quasi simultanéité de nos écrits, moi dans mon roman, et elle avec son mail. 

  
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Quelle impression de tristesse de laisser s’éloigner – comme le font les parents qui regardent leurs enfants devenir adultes et quitter la maison pour marcher dans la vie – des personnages avec lesquels on a vécu pendant plus de dix-huit mois !

Je les ai vus naître. De mon imagination-matrice. Avant de les baptiser, j’avais déjà des projets pour eux. J’avais une idée de ce que serait leur parcours, mais bien sûr certains n’en n’ont fait qu’à leur tête et m’ont fait un drôle de pied de nez.

A chacun j’ai donné un nom. AMATA d’abord, l’héroïne de cette histoire, celle par qui tout arrive. Amata. En thaï, avec les trois tons médians – très important – signifie : « qui dure toujours », « éternité ». C’est le prénom que lui ont donné ses parents adoptifs à son arrivée en France à l’âge de quatre ans.

Et puis SHANTI. Lui est indien, né à « Dum-dum, terminus nord du métro de Calcutta ». Lui il dit « last city to Calcutta », comme on dit « Last exit to Brooklyn ». Adopté tout bébé. Et Shanti est aussi le nom donné par ses parents adoptifs. Ils ne savaient pas qu’ils lui donnaient en fait un nom de fille.

Ils sont les deux faces d’une même médaille.

Amata, lisse, se fondant dans la masse pour ressembler le plus possible aux « autres », pour ne pas se distinguer d’eux, ne pas être remarquée ou moquée. Shanti, l’inverse absolu. Il a pris l’habitude de dire : « Puisque je ne peux me rendre invisible, regardez-moi, non pas comme je suis, mais comme je veux que vous me voyiez. Si je ne suis pas populaire en raison de ma différence, je vais vous rendre fades avec votre look banal, standardisé. Vous courez après la mode, après les marques, vous serez toujours en retard sur elle, elle aura toujours une longueur d’avance sur vous, c’est sa raison d’être. Moi je créé mon propre style. Vous aimez ce qu’on vous impose sans même vous en rendre compte, vous aimez ce que tout le monde aime, vous êtes des suiveurs, je serai toujours à contrecourant, c’est ma façon d’être, d’accepter ma différence, en vous la lançant à la figure »

Bien sûr les contraires s’attirent… Ils ont 18 ans tous les deux. Elle, la douce, la tranquille, l’invisible, va partir le soir de son anniversaire pour Bangkok et la région Isan d’où elle est originaire, pour tenter de retrouver sa mère biologique. Tout au long de son périple, elle garde  le contact avec Shanti et lui raconte son aventure en « terra incognita ».

Amata et Shanti ont grandi dans des univers privilégiés : le père d’Amata est un célèbre astrophysicien, sa mère, l’actrice éblouissante d’un seul film. Le père de Shanti est banquier, sa mère milite pour les sans-papiers. Je me suis amusée à le faire, lui, de droite, elle, de gauche. Un contexte intéressant quand on sait d’où viennent ces deux adolescents.

Est-on héritier de ses parents adoptifs ou de ses parents biologiques, est-ont le produit de sa culture ou de ses origines ?

Je vais, dans les jours qui viennent, abandonner mes enfants pour les confier à des éditeurs qui les adopteront ou pas. Dans l’affirmative, ce sont les lecteurs, beaucoup plus tard, qui les adopteront ou non… quelle drôle de filiation.

 

Blog 1 KAREN VILLAGE46

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