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Disparaître pour mieux regarder la scène du Monde…

 Le monde est une scène… il faut  disparaître pour le regarder


Je ne suis pas tout à fait la « femme de la rue » interviewée au pied levé pour une question genre « Pensez-vous que le printemps arabe est une avancée pour les femmes ? » Je ne suis pas non plus spécialiste d’études se terminant en « iste », anthropo, socio, bio, sciento, ethno… simplement une femme qui regarde le monde essentiellement avec son appareil photo (il a quelque fois des sensibilités que je n’ai pas car plus malléable et plus ouvert que moi,  avec lui je peux passer du 100 au 6400 iso !)

Vivant sur deux continents, Asie et Europe, avec incursions de temps à autre vers des « ailleurs », je m’accorde juste le droit d’émettre des opinions très personnelles. En tant que voyageuse de longue date  je profite également de mon blog pour m’exprimer librement et partager mon expérience de femme.

J’ai des antennes (sous forme d’objectifs) qui se dressent dès l’instant où je mets le pied dans un pays « diffèrent », pour ses « différences » qui m’attirent  justement. Ajoutons à cela une sacrée tchatche et une bonne dose de naïveté cultivée et entretenue.

Mon premier vrai grand voyage date de l’après 68… en 2 CV (rouge) avec sacs de couchage à la place des sièges arrière et jusqu’au désert. (De Calais, jusqu’au désert du sud Marocain en plein mois d’août). Je suis un peu plus exigeante aujourd’hui sur le plan confort… l’âge aidant, mais pas seulement.

Si je devais résumer en quelques lignes ce qui m’a frappée au Maroc (dans sa partie nord en tout cas), ce serait :

–   « Cul par terre » de voir, sorties de terre, des milliers d’immeubles neufs prêts à  l’occupation depuis Larache jusqu’à Tanger. Les marocains ont appris à construire de jolis appartements, pour logements sociaux ou moyen standing. Rien, mais rien à voir avec certaines « barres » d’immeubles
de beaucoup de nos banlieues françaises. Constructions de masse, pire que dans le plus gros boom espagnol des années 60/70. La population est-elle en passe de doubler d’un seul coup ? En tout cas à Tanger, on dit qu’elle est en train de passer de 800 000 à 900 000 habitants.

–  Sur le plan des taxis : Toujours à l’heure. Non, plutôt toujours « avant » l’heure. C’est très plaisant… et même un taxi commandé à un brave chauffeur de la rue  5 jours plus tôt. L’était là à 5 h.30 le matin venu….

–   Sur le plan art de la vente/arnaque. Chapeau ! faux corail vendu pour du vrai, flamme à  l’appui (mais il est évident que le verre ne brule pas… l’argument étant « ce n’est pas du plastique ! » et je vous épargnerai la liste du reste… c’est un peu le jeu… l’essentiel est de repartir content avec ce qu’on a acheté…

 Ecran au monde ou écran du monde ?

Le monde est bariolé et réel, il n’est pas que cette abstraction plate et numérisée qu’offre internet. Par chance j’ai découvert ce monde palpable il y a longtemps déjà, avec très peu de moyens à l’époque, en travaillant un peu partout (Singapour, Malaisie, Australie, Tahiti, la plupart du temps illégalement ou bénévolement comme en Thaïlande…) J’ai surtout voyagé avec mes 5 sens. Et j’en ai souvent payé le prix avec quelques cicatrices encore visibles, et d’autres, beaucoup moins. J’ai voyagé dans la réalité avant de m’aventurer dans le virtuel…et même si je suis un peu accro à Facebook et à Internet aujourd’hui, mon écran plat et froid n’a jamais et ne sera jamais une frontière entre le monde et moi.

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Guizhou… les 100 000 collines

Si voyager n’est pas forcément à la portée de tous, pour de multiples raisons : temps, argent, appréhension… il faut quand même se dire que tout est intéressant ou plutôt non,  c’est le regard que l’on porte sur les choses qui les rendent intéressantes.
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Baan Huay Seua Tao, ethnie Padaung

Transparence du rien contre surexposition… Facebook contre la rue

Le voyage, c’est ma passion. Curiosité pour des « ailleurs » pas forcément lointains et aussi pour des « ailleurs » proches tout aussi dépaysant. La gare du nord à Paris c’est déjà un carrefour d’aventures. J’y prends le train pour Calais, encombrée d’une lourde valise et de mon ordinateur, lancée dans la bousculade des départs et des arrivées.

Je me dirige vers les magazines lorsque je suis apostrophée par un homme d’une cinquantaine d’années. « Vous n’auriez pas une petite pièce », refrain connu dans Paris et surtout dans les gares. Je m’apprête à répondre « désolée », je n’aime pas ouvrir mon sac dans la foule, et puis l’homme me dit qu’il cherche du travail, qu’il était bucheron, alors je lui demande de m’attendre, le temps d’acheter un journal. Il ne se fait pas prier. Magazine en main, je l’entraîne vers la brasserie de la gare « pour prendre un café et un croissant ».

L’homme s’appelle Joël. Une vraie ressemblance avec l’acteur Sean Connery dont il a la barbe exacte et le début de calvitie. Je le lui fais remarquer. Ça le fait rire « On me l’a souvent dit ». Il me raconte « sa » gare du nord, ses rencontres multiples et souvent passionnantes avec des belges dont il retient l’ouverture d’esprit bienveillante, et puis des vedettes, comme Halliday, Bernard Henry Levy, Cantonna… qui lui parlent.

« J’ai la foi » me dit-il, « je sais qu’un jour je vais m’en sortir » « Un jour quelqu’un vous proposera du travail… » je glisse, encourageante. « Euh non, je vais avoir de la chance, je trouverai une grosse somme d’argent par exemple… » Et là-dessus il me raconte une anecdote survenue il y a peu avec un chinois débarquant du train. Il l’accoste, comme il l’a fait pour moi. Le chinois pose ses valises. De l’une d’elles sort une clé qui ouvre un sac duquel il sort une grosse liasse de billets. Il en extrait un puis deux puis une dizaine et les tend à Joël. « Je croyais que les yens c’était de la monnaie de singe, mais lorsque je suis allé au bureau de change, je me suis retrouvé avec l’équivalent de 400 euros ! ». Il a raison de croire à la chance Joël !

… Les paysages de brume défilent à la vitesse du TGV, le vert des prairies émergent à peine du paysage, seuls les pylônes électriques se profilent en ombres chinoises sur le crachin. Je n’ai pas pris mon appareil photo, je le regrette déjà.

Je repense à Joël…

« Vous savez j’étais un mauvais garçon lorsque j’étais jeune, j’avais le physique et une moto, je braquais tous les postes d’essence, j’ai fait de la prison »… Joël me raconte ses frasques avec fierté et l’œil qui frise de malice. « Maintenant, je ne possède que ce que j’ai sur moi, pourtant je préfère la rue aux centres d’hébergement où l’on vous pique vos baskets, fouille vos poches, où les mecs rentrent complètement bourrés ». Refrain connu. Je lui demande ce qui lui semble le plus pénible dans cette vie d’errance et de rues. « Le regard des autres » répond aussitôt Joël. « Quand vous avez un lit, vous parvenez à vous épargner quelques moments d’intimité, mais moi je suis « exposé » en permanence. Quand je mange ; Quand je mendie. Quand je dors dans mon carton. C’est ça le plus difficile : être exposé. Toujours. Ne jamais avoir de moments d’intimité ».

Sur FB, des gens changent leur photo de couverture deux fois par jour, photographient leurs doigts de pieds ou les restes de leur petit déjeuner, ne se sentent jamais suffisamment “exposés”, jamais suffisamment visibles. Une exposition transparente. La transparence du rien.

J’ai bien failli louper mon train à cause de Joël. Ma montre s’est arrêtée à l’instant où je l’ai rencontré. Je lui demande l’heure… Je n’ai plus que quelques minutes pour rattraper la voiture 12 du 2é train en partance vers Lille puis Calais. Je  glisse à toute vitesse  un billet à Joël  « pour qu’il s’achète le pantalon de jogging dont il rêve » et je fonce vers mon wagon d’où je commence à écrire cette chronique tout en feuilletant un essai de Finkielkraut citant Levinas : « Rencontrer un homme c’est être tenu en éveil par une énigme ».

La vie est un carrefour de rencontres, la vie est un « ailleurs » dès l’instant où l’on sort de chez soi. Suffit d’une rencontre.

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