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Patrice de la Tour du Pin ou la liturgie intérieure

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images.jpg    1911 – 1975

 

 

Patrice de la Tour du Pin devait faire très jeune une entrée éblouissante dans le monde littéraire avec sa Quête de joie, entrée comparable à ce qu’avait pu
être, en son temps, celle de Lamartine et de ses Méditations. Il avait 19 ans et venait d‘écrire un chef-d’œuvre. Difficile de devenir en un âge si tendre presque déjà insurpassable, car
si le poète devait produire par la suite avec ce qui deviendra son œuvre unique et colossale La Somme de Poésie, un travail admirable et admiré, jamais, peut-être, il n’aura été
davantage poète que dans cette quête de sa toute jeunesse. C‘est Jules Supervielle qui avait remarqué le manuscrit et souhaité publier une première partie Les enfants de septembre à la
NRF dès 1933.

 

Les bois étaient tout recouverts de brumes basses,

Déserts, gonflés de pluie et silencieux ;

Longtemps avait soufflé ce vent du nord où passent

Les Enfants sauvages, fuyant vers d’autres cieux,

Par grands voiliers, le soir, et très haut dans l’espace.

 

La jeunesse ne pouvait que se retrouver dans ces vers romantiques qui lui restituaient une atmosphère proche de celle du Grand Meaulnes

Poésie enchanteresse par cette grâce princière qui a quelque chose du Printemps de Botticelli et de la délicate nostalgie de Charles d’Orléans et n’a jamais rien
concédé au confus et à l’obscur. Cette inspiration, Patrice de la Tour du Pin l’a puisée dans le pays de son enfance composé de bois giboyeux, d’étangs, de vertes prairies et de jardins secrets,
qu’il aimait à parcourir seul ou avec sa sœur Phylis et son frère Aymar, domaine des vacances familiales dont il héritera par la suite et où il passera la plus grande partie de sa vie.

 

Va dire à ma chère Ile, là-bas, tout là-bas,

Près de cet obscur marais de Foulc, dans la lande,

Que je viendrai vers elle ce soir, qu’elle attende,

Qu’au lever de la lune elle entendra mon pas.

 

Cette quête de joie sera donc le premier fruit d’une solitude qui lui apportera une gloire précoce avant que les années de guerre et de captivité en
Allemagne fassent de lui, selon la formule de Jean Guitton, non seulement un poète à ses heures mais à toutes les heures, ayant trouvé en soi son cloître intime où il vivrait reclus en poésie.
Les autorités allemandes l’ayant relâché, il va se réfugier au Bignon-Mirabeau, la demeure familiale à l’extrême pointe nord-est du Loiret, ancrée au bord d’une vallée :

 

C’était un château de vallée,

L’herbe dressée de trois prairies

Les bois de pentes, aux chemins

Indéfinis qui s’en allaient,

Les Morailles, les Picardies

Avec leurs châteaux de sapins.

 

 

En 1943, il épouse sa cousine Anne de Bernis, dont le visage lui était apparu, lors d’un voyage en train, comme celui de la femme élue : « Suis-je à la fin du
voyage ?/ Le monde d’amour n’est pas là ! / – Il ne vint aucune réponse ! / Juste la forme d’un visage, / Comme fut l’archange à l’annonce, / Et ce fut bien trop beau pour moi…”.

Désormais le poète va vivre à deux un monde d’amour. Quatre filles viendront égayer ce foyer uni, tandis que le poète se consacre à son aventure spirituelle et
poétique en achevant, dès 1946, Le Premier Jeu soit Le jeu de l’homme en lui-même et qu’il envisage structurellement ce que seront les deux suivants : Le jeu de l’homme devant les
autres
et Le jeu de l’homme devant Dieu.

Durant une dizaine d’années, de 1948 à 1958, l’auteur traverse une période d’angoisse et se voit confronté à cette traversée du désert que la plupart des mystiques
ont connue et qui lui fait douter de ses capacités à mener à bien cette œuvre déjà construite dans sa pensée et que, soudain, en panne d’inspiration, il ne parvient plus à composer. Humble, il
accepte l’épreuve d’être ainsi dépossédé par son Seigneur. Les prières du désert en font foi : « Si tu m’as conduit là, Seigneur, c’est pour renaître, / Si je renais ce n’est pas
homme mais enfant, / Non pas de mon passé, mais de ton testament. / Tant pis pour le poète que j’aurais pu être ! / Tu me reprendras tout, dès le commencement, / Tu n’es pas Dieu qui repousse un
enfant. »

 

C’est à la suite de ce passage à vide qu’il prend conscience que son intelligence est au service du baptême et sa volonté à celui de l’eucharistie. En 1964, l’Eglise
du Concile Vatican II l’ayant appelé à faire partie de la commission des cinq membres choisis par l’épiscopat pour traduire en français les textes liturgiques, il dit oui spontanément sans
prendre en considération la mesure de cet engagement. Ce oui contraste avec le non tout aussi spontané qu’il avait adressé aux immortels de l’Académie française lorsqu’ils lui
avaient demandé de siéger parmi eux. Ce sont désormais dix années de sa vie qui vont être consacrées à ce travail de traducteur des oraisons de la messe, des préfaces, des quatre prières
eucharistiques, des rituels du baptême et du mariage, des Psaumes du Psautier français liturgique, sans compter qu’il composera personnellement une vingtaine d’hymnes pour la liturgie des heures.
Son langage audacieux ne fera pas toujours l’unanimité. Pierre Emmanuel écrira à ce propos :   « On peut regretter que ceux avec lesquels il coopéra ne l’aient pas poussé à être davantage
l’homme qu’il était. Mais sa tentative fut la première – et la seule – pour introduire la poésie dans le culte, dans l’expression canonique de la foi”.
 

 

Le poète introverti qu’il est, consacré jusqu’alors à une œuvre personnelle destinée à quelques initiés, s’impose subitement de composer pour le public le plus large
et passe sans transition de la solitude à la communion et d’un certain hermétisme à une grande clarté. Ne doutant pas un instant que le Christ travaille en lui, il s’attelle à cette tâche avec
ferveur. Ce travail aura une influence sur la poursuite de son œuvre, la Somme dont il aborde Le jeu de l’homme devant les autres. Ce Jeu, en se greffant à la liturgie, décrit
l’état d’homme eucharistique et inscrit le Christ au centre de la vie et de la création. Ainsi l’auteur de La quête de joie devient-il théopoète, un peu à la façon d’un Grégoire
de Nysse ou d’un Augustin, cultivant une théopoésie qui est, tour à tour, christologique, liturgique et sacramentelle, entièrement ordonnée autour de l’approche eucharistique du Dieu
vivant
, nous dit Jacques Gauthier, qui a consacré au poète une thèse de doctorat en théologie.

L’incroyance de son siècle l’a toujours stimulé et l’incite à opposer la louange à l‘indifférence ambiante. Affaibli par un cancer, il sait que, dorénavant, ses
jours sont comptés et il se hâte à donner à la Somme et, surtout au dernier Jeu, celui de l’homme devant Dieu, sa forme définitive. L’avant-veille de retourner à son Seigneur,
il dicte à sa femme un ultime poème «  Ordre de mission » pour conclure ce parcours d’amour qu’ils ont partagé et mené d’un pas égal :

 

Sors de la chambre des enfants

Et du secret de ses trésors,

Et va révéler au-dehors

Ma version de l’homme vivant.

 

Ce mystère qu’on dit obscur

Est tout couvert de l’Eternel :

Il n’est pas vrai que les vents gèlent

En parvenant à ses bordures.

 

C’est un lieu d’une eau toujours vierge

Et qui ne peut se profaner !

Il redevient vierge, il renaît

Quand un rayon de Dieu l’immerge.

 

La poésie fut toujours pour Patrice de la Tour du Pin une manière d’être au monde, une façon de chanter l’existence, une expérience ou, plus exactement, une quête de
sens. A cet égard, il appartient davantage à la famille des chercheurs d’absolu qu’à la communauté littéraire de son époque qu’il négligea, n’ayant pas avec elle les mêmes préoccupations de
langage et d’objectif. Et il est certain que là où l’homme de foi trouve abondamment sa nourriture spirituelle, le simple amateur de poésie risque d’être déconcerté par autant d’exigence et dans
l’incapacité de suivre ce premier de cordée à une telle altitude. Le néophyte regrettera l’œuvre première, la quête de joie où resplendissaient les poèmes de jeunesse. Indifférent aux
modes et peu soucieux de séduire, Patrice de la Tour du Pin visait autre chose que la seule alliance des mots. Il lui avait fallu, pour édifier son grand œuvre, renoncer aux strophes fluides et
presque murmurées des vers d’antan pour dire Dieu, ici et maintenant, et se mettre tout entier au service de la connaissance de l’homme dans le Christ. « Seigneur, la vocation d’un poète est
tragique / Surtout lorsque pour Toi il veut tout renouveler
 ». Au fil du temps, le désert, la solitude ont changé la quête de joie en quête d’eucharistie et le dernier Jeu n’aura d’autre
mission que de proclamer les merveilles du Seigneur. Ainsi le théopoète marche-t-il vers des cieux nouveaux en bâtissant, avec les mots qui engagent tout l’être, la terre nouvelle.

Cependant, Patrice de la Tour du Pin ne pouvait en aucune façon mener son Jeu devant Dieu, si Dieu Lui-même ne le menait pas en premier. L’initiative relève toujours
de Lui seul. Nul ne cherche Dieu si Dieu ne l’a pas cherché. « Trouver Dieu pour le chercher davantage » , selon la célèbre phrase de Pascal dans Le Mystère de Jésus.
Lors de cette célébration intime qu’est devenu le poème, l’amour est épiphanique et le texte se situe dans la plus pure lignée de ceux traitant de la contemplation. La foi, en dépassant la
raison, n’est-elle pas elle-même une quête d’intelligence ? Et la poésie en dépassant l’idée ne s’ouvre-t-elle pas plus pleinement au mystère ? « Mon Dieu, je me heurte à tout autre, / Tout
éclair, un versant caché. / Toute créature un abîme / Où ton souffle seul peut passer”. 

 

En prenant conscience que l’intelligence, elle aussi, a été baptisée, Patrice de la Tour du Pin entendait rendre concevable au penseur honnête la mystique
chrétienne. Et, puisque l’action de Dieu était en mesure d’organiser la poésie à cette fin, et, dès lors, qu’elle faisait corps avec l’expérience spirituelle la plus authentique, en vertu de quoi
la poésie ne serait-elle pas autorisée à s’associer à la théologie dans l’approche du mystère et la révélation de l’union de Dieu et de l’homme ?   « N’attendez pas que votre chair / Soit
déjà morte, / N’hésitez pas, ouvrez la porte, / Demandez Dieu, c’est lui qui sert, / Demandez tout, il vous l’apporte : / Il est le vivre et le couvert
 ».

Ici le Christ est choisi en même temps comme objet et sujet de la quête : « Je peux retourner à la terre / Sans peur n’étant pas seulement / Fils de mon père et
de ma mère, / Car tu m’as fait dans mon désert / Fils de ta grâce et de mon sang
 ».

 

Ce poème de La veillée pascale clôture cette Somme édifiée dans le silence. Le poète s’était consumé à l’écrire loin des vanités du monde et des courants
littéraires de son temps, si bien qu’il s’en alla les mains vides, mais assuré, ô combien ! que le langage de la prière serait le seul à ne pas passer…

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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A propos de l'auteur

Enfant unique, j’ai eu très tôt envie de me créer un monde imaginaire et me mis à rédiger des poèmes et des contes. A 18 ans, j’écris "Terre promise" qui sera publié deux ans plus tard sous le pseudonyme d’Armelle Hauteloire et me vaudra d’être remarquée par plusieurs personnalités du monde littéraire. Après des études d’art et de journalisme, je reprends, après mon mariage, des études de psychologie et de graphologie et exerce la profession de graphologue pendant plusieurs années. En 1983, je reviens à mes premiers amours : la poésie ... En 1998, je commence une série de quatre ouvrages pour la jeunesse. Le thème de la mer a toujours été très présent dans mon univers poétique et ce, d’autant plus, que je demeure sur le littoral normand et que mon mari est un marin confirmé. Je viens de publier ( juillet 2009 ) un récit " Les signes pourpres" qui se déroule en Afrique parmi les populations Massaï, Samburu et Kikuyu et j’ai réuni sous le tire "Profil de la nuit", un itinéraire en poésie, une grande part de ma production poétique. Sans compter mon blog "La plume et l’image"que j'anime depuis 3 ans et où j'ai consacré une rubrique à l'évasion, soit aux voyages, une autre à la littérature, une troisième au 7e art. Ma participation à Ideoz va de soi, puisque voyages et culture y sont intimement liés. Donc bon vent à tous... ---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Blog INTERLIGNE - Armelle sur FACEBOOK

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