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Udhi, l’étudiant javanais

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Soleil de plomb sur la plage de KUTA. J’essaie de juxtaposer des mots sur mon carnet de bord, de faire des phrases, mais il fait trop chaud en dépit de l’ombre dispensée par les pins parasol. J’ai laissé Pierre en grande conversation avec 2 couples de coopérants –  suisses et français – enseignants et directeurs d’Alliance Française à Java –Cécile, Michel et Mathieu sont les premiers enfants que Florent et Anh Mei rencontrent depuis notre arrivée à Bali il y a plus d’une semaine. Ils jouent avec les vagues, s’inventent un univers derrière des châteaux de sable, se forgent des personnages merveilleux de superman ou de soldats, et se moquent des brûlures du soleil.

 

Anh-Mei_-_Bali_-_Kuta_-nov1975                                         ma fille Anh-Mei, originaire de Udon Thani sur la plage de Kuta

 

J’ai l’impression d’être en vacance sur une plage de France, chaleur en moins, désagréable sensation. Je joue avec les fourmis, les fait grimper sur une branche d’eucalyptus, gribouille quelques mots sans suite. Impossible d’échapper à l’ennui de cet après-midi. Attendre le soir pour que tout s’anime, que les balinais sortent de leur bienheureuse torpeur, siestes à n’en plus finir, dans lesquelles ils se laissent glisser les jours de grande chaleur ou de pluie.

 

Des pas sur le sable. Un rire d’adolescent. « Hi » ! C’est UDHI TURMUDI, étudiant javanais. Il avance, triomphant dans le soleil, cheveux noirs et longs sur les épaules.

 

« J’ai emprunté la moto d’un copain, tu viens ? » UDHI démarre sur les chapeaux de roue. Je décolle littéralement de la selle, m’accroche à la taille de ce garçon flexible comme un bambou. La route défile à travers les rizières qui alternent avec cultures de cannelle, camphriers, les cocoteraies et palmeraies. Puis la route se fait piste. Je me laisse griser par la vitesse. « Plus vite ! » « Tu n’as pas peur de mourir » ? me crie UDHI en riant. Ses cheveux volent dans mon visage. Je me plaque contre lui, les yeux grands ouverts, comme Orphée fascinée par la mort. « Regarde » ! Un virage à 90 degrés sur les cailloux. Les pneus crissent. La moto penche elle va tomber et je ris… « C’est comme ça que je veux vivre » crie UDHI, « comme ça que je veux aimer : dangereusement. La vie est belle ! ». Belle, mais fragile ! Les roues quittent la route, mordent le bas-côté, zigzaguent et patinent pour éviter une poule. « Rentrons maintenant, j’ai froid, le soleil tombe ». « Non ! » répond UDHI « je voudrais te montrer le temple d’ULU WATU.

 

La moto grimpe péniblement un plateau rocailleux et calcaire, laissant derrière elle la végétation et les villages, c’est la presqu’ile de BUKIT qui se termine en haut de la falaise dominant la mer. La piste s’arrête au-dessus du vide. Brutalement. Les freins crient. Je hurle : « NONNNNNNN » La moto vibre et s’immobilise, la roue avant surplombant le gouffre. Quelques 250 mètres plus bas, les vagues se brisent avec fracas sur les rochers.

 

Je soupçonne UDHI d’avoir machiné cette mise en scène, cette arrivée spectaculaire au bord de la falaise. Je tremble, et c’est sans doute ce qu’il voulait cet idiot ! J’ai envie de le gifler, de lui faire mal, d’éteindre cette petite lueur de triomphe qui pétille dans ses yeux. Trop bouleversée, je me contente de lui dire sur un ton de colère ridicule : « Je rentre à pied. Si ça t’amuse de jouer les cascadeurs, libre à toi » ! « On est à 30 kilomètres de Kuta »  répond UDHI en riant, « Je n’ai pas voulu t’épater » reprend-t-il plus sérieux, « J’ai réellement eu envie de sauter dans le vide. J’étais tellement heureux, tellement libre tout à l’heure sur la route que j’ai souhaité faire durer cette sensation de bonheur et partir avec toi. N’importe où. Au bout du monde. Mais j’ai réalisé que ce n’était pas possible, que rien ne serait jamais possible, alors l’idée de mourir m’a traversé l’esprit à l’instant même où je retenais la moto pour ne pas plonger dans le vide ».

 

Je comprends ce qu’a éprouvé UDHI : Un plongeon du haut d’une falaise dans une mer turquoise, quelle mort grandiose quand on a 20 ans n’est-ce pas ? Tellement plus romantique que de vieillir inexorablement ? En dépit de mes folies, je ne suis pas encore prête.  UDHI sourit d’un air faussement contrit, sûr déjà d’être pardonné, m’attrape la main et m’entraîne vers un petit temple qui se dresse, isolé, sur le sommet du rocher, face à la mer qui flamboie et s’embrase sous le soleil couchant.

 

« C’est ULU WATU, temple de la mer. Un des 6 temples balinais qui honore les esprits de la  mer ». Le soleil disparaît peu à peu. L’horizon devient vermillon, se pare de jaune et d’orangé tandis que le ciel tourne au mauve bleuté. Dans quelques minutes il fera nuit. En silence, nous rentrons sur Kuta, rassasiés de lumière, gavés d’images. Et silencieux.

 

Les enfants sont toujours là, leurs silhouettes se profilent au loin comme les marionnettes du Théâtre d’Ombres*. Pierre parle… M-ont-il jamais vue partir ?

 

* Bizarre, 30 ans plus tard, j’ecris THEATRE D’OMBRES, editions de la Fremillerie

 



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A propos de l'auteur

Partage ma vie entre Thaïlande et Paris ... Intérêts: les voyages, la photo, l’écriture, vient d’écrire un roman "théâtre d'ombres" qui a pour décor la Malaisie et la Thaïlande__________________________________________________________________________________________________________________Le blog de Michèle, une femme à la croisée des cultures

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