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Retour chez Pallady

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Lorsque, en 1995, j’ai atterri pour la première fois à Bucarest, j’ai été accueilli dans une ancienne maison dont le jardin fleuri m’a étonné. Nous étions en septembre. Je ne m’attendais pas vraiment à trouver là le témoignage d’une fin d’été presque tropicale. Les Impatiens flirtaient avec les Dahlias dans une senteur d’une grande suavité où se mêlait le parfum des roses. Les cris des meutes de chiens confirmaient cette impression d’exotisme climatique. Je n’attendrai pas très longtemps pour qu’on me fasse connaître les  témoignages bâtis d’une autre forme de sauvagerie, totalitaire celle-ci qui, à quelques années des « événements », n’était pas encore habillée de publicités chatoyantes.

Mais si on avait voulu me donner la clef d’un passé prestigieux, on ne pouvait mieux choisir.

La Maison Melik est indiquée partout comme « La plus ancienne demeure civile de Bucarest, conservée dans sa forme originale, datant de 1750 à 1760. » On peut lire aussi qu’un marchand arménien fit don de cette maison à sa fille, épouse d’un architecte du nom de Iacob Melik. Toute l’histoire de cette villa, dans les décennies du XIXe et du XXe siècle, est liée à la communauté arménienne jusqu’au passage à la propriété collective et à une certaine dérive d’usage. Avant qu’elle soit appelée à devenir un musée d’Etat, elle a été restaurée afin d’accueillir des collections mobilières et surtout des œuvres d’un peintre qui y vécut : Theodor Pallady.

J’ai eu la chance d’y vivre quelques jours, à plusieurs reprises, lors de mes premières missions en Roumanie, grâce à des amis qui ont obtenu des musées nationaux cette permission de séjour. Le chauffe-eau avait ses humeurs, mais la pièce située au rez-de-chaussée sous l’avancée du premier étage constituait un havre de paix. C’est peut-être là que j’ai eu envie de devenir citoyen de Bucarest.

Si mes amis ont contribué à cette attirance pour la capitale roumaine, je crois que Pallady y est aussi pour quelque chose, un peu comme Grigorescu que l’on m’a fait découvrir plus tard. Tous deux, peintres venus et revenus à Paris, pris entre les identités de leur pays et les lumières occidentales capturées par les peintres européens depuis l’invention des tubes de couleurs.

Mais Pallady est né quand Grigorescu accumulait déjà pour son oeuvre l’influence de son séjour à Barbizon, avant de regagner un  pays à la recherche de son indépendance. Les amours parisiennes de Pallady se sont exercées dans la protection de Gustave Moreau, dans sa jeunesse et à la Grande Chaumière, à la fin des années trente, dans l’orbe des modèles de son ami Matisse et des avenues parisiennes peintes par Albert Marquet.

J’ai songé à la fin des années 90 a acquérir un dessin de Pallady qui était en vente pour un prix dérisoire chez un antiquaire du centre de Bucarest. Je ne l’ai pas fait alors que je voyais très bien où il pourrait figurer dans mon appartement. On ne peut être avisé tous les jours !

Cette longue introduction pour dire que la visite de l’exposition « Volume et perspective dans la création graphique de Theodor Pallady » dans la maison Melik était plus qu’une obligation, une sorte de devoir de mémoire. D’autant plus qu’elle va se terminer en cette fin décembre.

Une trentaine de pièces, plusieurs portraits dont le sien, des nus et quelques vues de rues de Bucarest et de la région parisienne. L’église de Meudon, jouxtant la Place Dauphine et la rue Cazavillan. Plus loin, un crayonné : quelques fleurs dans un vase et des objets imprévisibles sur une nappe. On dirait Matisse ou bien Dufy ; des sentiments de choses, le rêve d’un instant de paix.

Peu de choses en somme, mais tellement prenantes !

Mais ce sont les corps de femmes qui font irruption avec le plus d’intensité : Clara Spida en 1922, dessinée de dos et prise dans la plénitude d’un linge dont elle va se recouvrir. Et surtout les modèles d’atelier, fermement surlignés, essences de corps plutôt que démonstrations de voluptés, cependant figures tutélaires de l’attirance et de l’abandon, désirs et admirations de vieillards, plénitudes de la simplicité.

Et encore, ce regard spéculaire d’un portrait de femme à nu, plutôt que nue. Ni plus, ni moins.

Chez Pallady, je reste un instant à rêver d’un corps de femme. Qui sait ?

Portrait de femme. Crayon et conté brun. Inv 77 744.




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A propos de l'auteur

Plus d’une centaine de milliers de kilomètres par an à travers l’Europe. Plus d’une vingtaine d’années à ce rythme. Et le temps venu d’en proposer le parcours. Mémoire individuelle. Mémoire partagée avec des habitants inconnus, rapidement connus, et parfois des amis. Lieux de mémoire dont on nous impose la lecture. Lieux intimes dont la mémoire est simplement recouverte d’une gaze. Plus d’une vingtaine d’années de mémoire. _____________________________________________________ Découvrir le blog : Mémoire d'Europe

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