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Thailande : Idées reçues et remise en question sans complaisance…

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Dans un article du « Bangkok Post », la journaliste Sawaï Boonma écrit, dans un bel examen de conscience : « Les thaïs devraient se poser des questions sur eux-mêmes au lieu de toujours pointer du doigt et d’accuser d’improbables responsables extérieurs. La Thaïlande, pays du sourire et de la bienveillance bouddhiste ? Bien sûr nous donnons la nourriture aux moines et nous faisons des dons aux temples, en pensant que tout cela est dénué d’égoïsme. Mais au fonds nous faisons cela exclusivement pour nous-mêmes, dans l’espoir d’une vie future meilleure et surtout pour être plus riche. Ça n’est, ni plus ni moins, qu’une sorte de troc. Rien de vraiment généreux là-dedans.

Beaucoup des 30 000 temples bouddhistes ont été construits – très souvent l’un à côté de l’autre – parce que lorsque nous ne sommes pas d’accord avec l’un, nous en construisons un autre à côté. Les mouvements associatifs n’ont jamais vraiment fonctionné en Thaïlande, autre indication de notre incapacité à tolérer différents points de vue. Nous pardonnons facilement au nom de cette sacro sainte philosophie du « maï pen raï », en fait, c’est un simple reflet de notre indifférence. Bien sûr nous n’admettrons jamais cela, et au journal je me suis fait traitée de tous les noms pour avoir osé écrire cela »…

Pour illustrer ce commentaire courageux et lucide, j’aimerai vous faire lire ce que j’écrivais le 15 juillet 2004 dans mon « YIM LAEAW KO YING » (« Souris et tue »). Bien sûr il faudra aller jusqu’au bout. Bien sûr je vous demande beaucoup de persévérance, mais prenez votre temps ou lisez-le-en plusieurs fois. En me relisant, je n’ai pu retenir mes larmes… d’impuissance.

Ek, mon ami et assistant, se propose de me faire connaître de jeunes délinquants, abandonnés ou fugitifs, ayant trouvé refuge dans un  marché central de la ville. J’hésite d’abord à m’aventurer dans cet endroit lugubre de la nuit, premières marches vers une descente aux enfers et puis –  inconsciente ou pas –  je me décide à l’accompagner. Prête à frotter ma curiosité incorrigible à la misère de quelques petits démons à visages de chérubins. Le  souvenir que me laissent ces rencontres du «  troisième type »  est totalement olfactif. Une odeur d’abîme, de crasse,  de pestilence… J’ai envie de me sauver, dégoûtée par la puanteur qui se dégage de  l’endroit. A sa seule évocation, l’odeur me revient, incontrôlable, terrible. Pourtant ces enfants, ces adolescents de 10 à 20 ans survivent là, dans ces trous à rats, et je suis venue pour les rencontrer, alors je franchis ce barrage du dégoût qui m’a prise à la gorge dès l’approche du marché couvert et de ses rangées sombres qui servent d’entrepôts à des centaines de petits boutiquiers. Les enfants sont là. Affalés. En groupe. Protégés par des morceaux de plastique ou de papier journal, avec à leurs pieds, des chiens galeux et écorchés et, tout proche, des étals de viande rouge, des têtes de cochons poisseuses de graisse, des poissons nerveux, gigotant dans leurs bacs à eau, des marchands de tissus endormis, des échoppes de bouffes fumantes et de fleurs délicates.  Cris et rires fusent dans l’indifférence ou l’impuissance générale.

A ma première visite  j’ai ma caméra à la main, ce qui fait disparaître tous les gamins d’un coup !  Éparpillés, telle une volée de moineaux. Je leur ai fait peur, mais je reste. Je m’obstine. J’économise ma respiration et inhale par petites bouffées, mais rien à faire, j’ai l’odorat sensible. C’est de naissance. Un avantage parfois. Une horreur dans ce marché de terre battue où mes pieds s’enfoncent dans la boue visqueuse où se mêlent sang de poulet, eaux sales et minuscules petits tubes pressés jusqu’au trognon. « Les tubes de colle que « sniffent » les gosses », me précise Ek.

Des tubes de colles éparpillés par dizaines. Mais pas seulement ! Le sol est aussi jonché de petits sachets plastique au fond desquels traînent encore des traces d’un liquide poisseux et jaunâtre : la colle,  « kaao ». « Kaao », « colle »,  a quasiment la même sonorité que « khaâo », « riz » –  Et bien entendu, un peu plus tard, lorsque mes petits démons à tête d’ange, emportés par la curiosité pour la « dame blonde » s’agglutinent autour de moi, je leur propose – pour les amadouer  et sur les conseils d’Ek –  un peu d’argent que je confie à l’un d’entre eux pour « kin khaâo », « manger du riz », je me plante dans la prononciation et annonce : « kin kaao » « manger de la colle » ! Les rires explosent, joyeux, spontanés comme tous les rires d’enfants. Je suis sans grande illusion sur l’utilisation de ces quelques  bahts, pourtant l’aîné du groupe, Khaï, exhibe fièrement un sachet de riz gluant qu’il partage avec les autres mômes autour de lui. Une partie de l’argent aura quand même servi à acheter un semblant de nourriture.

Au cours de cette première rencontre, les enfants m’approchent et me touchent. Je n’ai pas encore gagné totalement leur confiance au point de pouvoir les photographier. Ils ont encore peur que je sois une sorte d’agent venu les espionner pour le compte de leurs parents ou de la police, mais je glane quelques informations sur le prix de la colle, le magasin chinois qui les approvisionne, les villages d’où ils sont originaires, pourquoi ils ont fuit l’école ou leur famille. L’histoire se répète inlassablement : père absent, mère dans un bar ou dans une usine à la ville, grand-mère impuissante à élever un adolescent épris d’indépendance.  Désir impérieux de se « retrouver ensemble » de « voir du pays » et surtout… «D’être libre » !… A une cinquantaine de kilomètres du village, Udon a un goût excitant d’évasion.

Certains commerçants ont pitié de ces enfants perdus et leur jette des restes de nourriture ou quelques pièces contre de menus services. Suffisamment pour se payer les 10 ou 20 tubes de colle qu’ils « sniffent » le soir venu.  Pour rêver. Pour ne pas avoir faim. Pour croire qu’ils sont libres. Au cours d’autres visites, toujours effectuées avec Ek, les langues se délient. Ma caméra les amuse et ils jouent  les vedettes face à mon objectif. Ils ont compris qu’ils n’avaient rien à craindre de moi. A chaque fois, je donne un peu d’argent. Toujours à Khaï, l’aîné, un grand garçon maigre, le corps bleui de tatouages. Visage long et délicat. Yeux langoureux d’Indien. Beau et élégant dans sa semi-nudité. Racé dans sa façon de m’embrasser la main à chacune de nos rencontres. Gracieux et charmeur lorsqu’il me raccompagne jusqu’à la voiture et m’ouvre galamment la portière. Il insiste pour porter mes appareils et mon sac. Je les lui abandonne volontiers, même si plus tard, je les nettoie à l’alcool. L’odeur de crasse et d’urine est tenace.

Maintenant je sais qu’ils attendent mes visites.  Pas seulement pour l’argent, mais pour l’inattendu de ces entretiens. A force de volonté, j’ai dominé ma répulsion de la puanteur. Je viens aussi parce que je les aime bien et parce que, incorrigible, je crois pouvoir les raisonner. Mais de quel droit ? J’en ai presque honte. Les plus jeunes n’ont pas plus de dix ans. Et entre temps des filles sont venues rejoindre le groupe.  Beaux et perdus, définitivement peut-être,  le sachet plastique collé au visage, ils inspirent goulûment le produit toxique qui les fait planer et détruit irrémédiablement leurs neurones. Somchaï, un adolescent d’une quinzaine d’années, cheveux orangés, petite gueule d’affranchi qui a goûté à d’autres plaisirs défendus que la colle, me confie son admiration pour les hommes « farangs » Il arrive tout juste de Pattaya où il « travaillait » me dit-il.

Ce qu’il pense des « farangs » ?

« Ils sont gentils  parce qu’ils me donnent de l’argent »

De l’argent contre ce corps maigrichon et sale ! Le savent-ils ces « farangs » d’où viennent ces mômes ? Et s’ils savaient, cela changerait-il quelque chose à leur désir trouble de posséder la chair fraîche de ces gamins crasseux et égarés ?

De retour chez moi, colère et impuissance mêlées m’envahissent. J’embarque Ek quasiment de force jusqu’au magasin chinois où les enfants s’approvisionnent en colle. J’en demande un tube. Regard impassible de la vendeuse. Aurais-je une fois de plus réclamé du « riz » au lieu de la « colle » ? Non, on m’a bien comprise, et on me répond « qu’il n’y en a pas ». Pourquoi les enfants auraient-ils menti ?

Plus tard, je tente de soulever  ce problème avec des professeurs d’Udonphit. Mission ratée. On me dévisage placidement. Avec incrédulité peut-être. Qu’est-ce qu’une « farang »  cherche dans ces endroits mal famés et probablement dangereux ? Non, ils ne connaissent pas ces gamins. Ils ne connaissent pas le marché non plus. Pourtant il est à deux pas de l’école !  Visages lisses. Regards vacants. Sourires gênés.  Non,  pas gênés !  Indifférents. Quoi ? Je me mêle de ce qui ne me regarde pas ?  Au nom de quoi ? D’une simple curiosité de « farang » ?  C’est cela ?

Et si c’était vrai ?  Si ça n’était que cela ?  J’ai fait de bonnes photos après tout ! Je refuse  ce constat d’impuissance.

Trop difficile à admettre.

Alors je me fais une promesse : celle de ne pas fermer la porte à l’espoir et  de tenter « quelque chose ».




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A propos de l'auteur

Partage ma vie entre Thaïlande et Paris ... Intérêts: les voyages, la photo, l’écriture, vient d’écrire un roman "théâtre d'ombres" qui a pour décor la Malaisie et la Thaïlande__________________________________________________________________________________________________________________Le blog de Michèle, une femme à la croisée des cultures

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