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Une histoire birmane ordinaire

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Il y a quelques années, je décidais de partir en Birmanie, voyage que j’attendais depuis très longtemps avec impatience. Le pays s’ouvrait et offrait un peu plus que cette unique semaine de séjour qu’il avait longtemps autorisée aux visiteurs. Quatre semaines, c’est beaucoup et pas assez, mais c’était suffisant pour me faire une idée de ce pays dont certains disaient qu’il ne fallait pas y aller, car c’était enrichir la junte, tandis que d’autres, au contraire, encourageaient les visiteurs à se rendre compte par eux-mêmes. Personne n’était d’accord, tout comme pour la visite des villages-camps de Padaungs en Thaïlande, considérés comme des zoos par beaucoup, pourtant  l’argent « taxé » aux touristes étrangers par les « rangers », est en partie redistribué aux familles du camp dont les femmes portent les anneaux. Et sans visiteurs, pas d’argent…

Je me rendais donc à Rangoon avec mon fils, depuis la Thaïlande, avec l’intention de louer une voiture avec chauffeur (pas d’autorisation de conduire soi-même), afin de circuler le plus facilement possible dans les zones autorisées par la junte. La voiture s’est vite révélée dater de l’époque coloniale, tandis que le chauffeur –  Maw-Maw –   jeune birman s’est révélé, lui, aussi discret que souriant et efficace étant donné les circonstances. Apres cinquante kilomètres sur la route de Pagan, on a commencé à crever, et le nombre de fois où l’on s’est fait remorquer, en charrette à cheval ou par d’autres moyens tout aussi folklo jusqu’aux villages les plus proches pour réparer… mes doigts de la main ne suffiraient pas à les comptabiliser. Voyage épique, plein d’imprévus et de rencontres fortuites.

Après trois semaines de pérégrinations, alors que nous nous apprêtions à rejoindre la capitale depuis le lac Inle, des soldats armés nous arrêtaient à  quelques centaines de mètres de notre hôtel. Sûrement pas par hasard. J’avais commis l’imprudence de noter « photographe » sur la demande de visa, à la case « Occupation », et je trimbalais un matériel photographique impressionnant qui avait dû attirer l’attention. L’interrogatoire, dont le ton semblait très désagréable, s’engage entre les 4 ou 5 policiers armés et un Maw-Maw pétrifié. Dans mon sac, des dizaines de bobines de films dont certaines photos prises quelques heures plus tôt sur une route de traverse sur laquelle j’avais demandé à  Maw-Maw de nous engager.

Ce gentil garçon – s’il comprenait l’essentiel de ce que nous lui demandions – avait pris le parti ne pas parler l’anglais. Ainsi la conversation n’avait pu, à aucun moment, glisser vers la politique, la critique de l’armée, la répression ou la misère. Nos échanges n’avaient été que pratiques, ce qui, en principe, aurait dû lui assurer une relative sécurité. Au cours de ce dernier arrêt avant de rejoindre Rangoon, j’avais repéré un groupe d’ouvriers (femmes et enfants en bas âge), travaillant sur la route à répandre, quasiment à mains nues, et sans autre protection qu’un foulard devant la bouche, du goudron aux fumées toxiques sur la chaussée. A ma demande, Maw-Maw s’est arrêté. Sans rechigner. A contre cœur ? Je ne le crois pas. J’ai eu, au contraire, l’impression qu’il avait accepté que nous soyons témoins d’autres choses que ces sublimes images d’Epinal que constituaient les temples de Pagan, les Bouddhas de Mandalay, et les pécheurs du lac Inle, pour lesquels l’agence officielle du gouvernement avait donné son autorisation.

Des enfants de 6 ou 7 ans (d’apparence en tout cas), et des femmes très jeunes, travaillaient sous le regard et la baguette d’un contremaître. Le soleil de ce mois de mars était de plomb et le goudron fumaient ses vapeurs suffocantes. Je ne pouvais croire que ces enfants et ces femmes étaient volontaires. Leur peau, couverte de thanaka – protection dérisoire contre le soleil –  grillait sous le double effet de la chaleur du ciel et du goudron à l’état visqueux. Leur faible sourire et ces regards tristes et soumis, que je n’oublierai jamais, disaient sans qu’il ait été besoin de mots, à quel point leur condition était pénible, Avait-il seulement connu autre chose que cette forme d’esclavage ? Etaient-ils Karen ? Avaient-ils été amenés là, de force ? Je ne sais…Je shootais, c’est tout ce que je pouvais faire.

Et là, à quelques centaines de mètres de notre hôtel, les militaires continuaient de mettre notre gentil Maw-Maw sur le gril. Enfin, après une heure d’incertitude glaçante, dans la touffeur de la voiture, les militaires nous faisaient enfin signe de dégager, d’un geste que je trouvais peu élégant.

Un peu plus tard, alors que nous quittions l’hôtel pour aller dîner, nous faisions ce triste constat : la voiture de Maw-Maw était toujours devant le poste de police. Aux alentours de minuit, pas de changement, et le lendemain matin, c’était un autre chauffeur et une autre voiture qui venaient nous chercher à l’hôtel. Contrariée, je me fais conduire jusqu’à l’agence pour exiger des explications. Le responsable haussait les épaules et lâchait : « Oh Maw-Maw est toujours au commissariat… », comme s’il s’agissait d’une routine ordinaire. Alors j’ai compris qu’il y avait un problème. Nous avons renvoyé le chauffeur, fait nos bagages à toute vitesse et filé vers l’aéroport en taxi. Malheureusement nous n’étions pas prévus sur le vol en partance pour Bangkok, mais sur celui décollant deux jours plus tard. Alors, liste d’attente, et attente. Insupportable….

Alors que l’espoir commençait à faiblir sur nos chances de quitter le pays, alors que je serrais précieusement appareil photo et pellicules litigieuses contre moi, l’employé de la « Thaïe Airways » nous faisait signe : « Vous décollez ». Je l’aurais embrassé !

Ce n’est qu’une fois dans l’avion, que mon fils et moi-même, avons commencé à  respirer, Ce qui est arrivé à Maw-Maw, je ne le saurai jamais. Il faut croire qu’il n’a pas parlé, sinon la police nous aurait rattrapés et aurait probablement intercepté mes pellicules.

BLOG Karen 3

BLOG karen 1

Visages Karen, frontière birmane



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A propos de l'auteur

Partage ma vie entre Thaïlande et Paris ... Intérêts: les voyages, la photo, l’écriture, vient d’écrire un roman "théâtre d'ombres" qui a pour décor la Malaisie et la Thaïlande__________________________________________________________________________________________________________________Le blog de Michèle, une femme à la croisée des cultures

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