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Hojakdo, le tigre qui m’a regardé

Il y a des motifs qui traversent un voyage comme une évidence discrète. Pour moi, le hojakdo a joué ce rôle dès mon premier séjour en Corée. Il a représenté un point fort de ma curiosité pour l’identité culturelle coréenne, une image à la fois immédiatement séduisante, drôle et dense de sens. Je l’ai rencontré dans les musées, sur des objets, dans des peintures murales, dans des contextes très différents, mais toujours avec cette même impression d’être devant une représentation particulièrement forte de l’imaginaire coréen. À force de le croiser, je l’ai photographié des dizaines de fois, comme on suit un motif qui finit par structurer un regard.

Hojakdo, réinterprétation moderne d’un symbole traditionnel

En 2026, ce motif ancien connaît d’ailleurs une nouvelle visibilité. Le hojakdo circule à nouveau dans le design, les objets culturels et les réinterprétations contemporaines, porté par un intérêt renouvelé pour les symboles traditionnels coréens et leur place dans la culture visuelle actuelle. Cette présence renouvelée montre qu’il ne s’agit pas d’une image figée dans le passé, mais d’un motif encore capable de parler au présent.

Le mot hojakdo s’écrit 호작도. Il désigne littéralement une peinture de tigre et de pie. Cette simplicité de nom est trompeuse, car elle ouvre en réalité sur un univers très riche, où la peinture populaire coréenne condense des fonctions de protection, de satire et de mémoire culturelle.

Le hojakdo appartient à l’univers de la minhwa, la peinture populaire coréenne, particulièrement florissante à la fin de la dynastie Joseon. Ce n’est pas un art conçu d’abord pour la cour ou pour une contemplation savante, mais un art lié à la vie ordinaire, aux maisons, aux croyances et aux usages concrets des images. C’est sans doute aussi ce qui explique sa force d’attraction : il ne se présente pas comme une œuvre distante, mais comme une image proche, vivante, presque familière.

En écrivant cet article, je me suis aussi demandé comment ce tigre du hojakdo se situe par rapport aux autres figures protectrices croisées en Corée. Il ne semble pas être le même que celui qu’on voit près de certains temples chamaniques, où l’animal relève davantage du rituel, de la montagne et du rapport aux esprits, ni que le haechi, créature mythique liée à la justice et à une symbolique plus civique. Mais il me semble qu’ils appartiennent tous à un même horizon symbolique : celui des gardiens, des seuils et des formes de protection. C’est sans doute ce qui rend le hojakdo si fort pour moi : il ne montre pas seulement un tigre et une pie, il ouvre sur une manière coréenne de penser la présence, la veille et la protection.

hojakdo peinture coréenne (1)

Un dialogue culturel singulier

Ce qui rend le hojakdo si singulier, c’est le dialogue entre le tigre et la pie. Le tigre y incarne la force, la vigilance et la capacité à repousser les influences néfastes, tandis que la pie apporte l’idée de bon augure et de message heureux. Mais dans la peinture populaire, le tigre perd souvent sa majesté solennelle : il devient maladroit, naïf, parfois même franchement comique. La pie, à l’inverse, semble plus vive, plus lucide, presque plus digne que lui. Ensemble, ils produisent une image à la fois protectrice et narrative, où l’humour adoucit la peur sans lui retirer toute sa puissance.

hojakdo représentations modernes du dialogue entre tigre et pie (2)

Le hojakdo n’était pas seulement un motif décoratif. Il avait aussi une fonction protectrice. Dans la culture coréenne, le tigre est de longue date perçu comme un gardien capable d’éloigner les esprits malveillants et de protéger les foyers. Cette fonction explique sa présence dans des supports domestiques et symboliques variés.

Mais c’est justement là que le motif devient plus complexe. Sous la période Joseon, le hojakdo peut aussi prendre une dimension politique, voire pamphlétaire. Le tigre, souvent représenté avec des yeux ronds, une posture gauche ou un air un peu idiot, cesse d’être seulement un animal redoutable : il devient une caricature. Dans plusieurs lectures, il renvoie alors aux élites yangban ou, plus largement, à une autorité lourde, sûre d’elle-même et un peu ridicule. La pie, plus fine et plus assurée, peut apparaître comme la voix du peuple, ou du moins comme un contrepoint populaire à cette autorité tournée en dérision. Le hojakdo ne formule pas un discours politique direct, mais il agit comme une satire visuelle discrète, un art de désacraliser le pouvoir par le rire.

C’est sans doute cet équilibre entre protection et moquerie qui en a fait un motif si durable. Le tigre protège, mais il est aussi tourné en ridicule ; il incarne la puissance, mais une puissance ramenée à une forme d’humanité un peu grotesque. Cette ambiguïté me semble essentielle, parce qu’elle montre que l’image populaire n’est jamais seulement décorative. Elle protège, elle amuse, et en même temps elle observe la société à sa manière.

hojakdo pie et tigre (1)

C’est peut-être ce mélange qui m’a autant retenu. Le hojakdo m’a d’abord attiré par sa force visuelle, puis par le trouble qu’il installe : ce tigre protège, mais il fait sourire ; il semble ancien, mais reste étonnamment proche ; il appartient à un univers populaire, mais touche à quelque chose de beaucoup plus large dans l’identité culturelle coréenne. À travers lui, c’est toute une manière coréenne de penser l’image qui apparaît : une image qui veille, qui amuse, qui critique, et qui relie le quotidien à un horizon symbolique plus vaste.

Aujourd’hui encore, cette plasticité explique sa vitalité. Le hojakdo peut être vu dans un musée comme un patrimoine, sur un objet comme un motif familier, ou dans une réinterprétation contemporaine comme un signe d’identité visuelle réactivé. C’est sans doute pour cela qu’il continue d’interpeller : il ne représente pas seulement un tigre et une pie, mais une façon coréenne de faire tenir ensemble la protection, le rire, la mémoire et la réinvention.

Catherine Valour
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