Comment continuer à aimer quand tout autour de soi semble voué à disparaître ? Dans Les Ardents (In Memoriam), Alice Winn nous entraîne au cœur de la Première Guerre mondiale, aux côtés de deux jeunes hommes dont les sentiments se heurtent aux conventions sociales, aux illusions patriotiques et à la violence des tranchées.
Bien davantage qu’une romance sur fond de guerre, ce premier roman explore la fin brutale de l’innocence, le poids des classes sociales, la mémoire des disparus et la force d’un attachement qui tente de survivre à l’impensable.
Une œuvre profondément humaine et déchirante, où l’amour, la poésie et la jeunesse deviennent autant de façons de résister à l’horreur.

Premier roman d’Alice Winn, Les Ardents a reçu plusieurs distinctions littéraires, dont le prix du Livre de l’année aux British Book Awards.
De l’univers privilégié d’un pensionnat anglais à l’enfer des tranchées de la Première Guerre mondiale, une histoire d’amour grandiose et déchirante.
La public school de Preshute, en pleine campagne anglaise, forme l’élite de la nation. Nourris des récits classiques qui glorifient l’honneur et la patrie, les pensionnaires suivent avec enthousiasme le déroulement de la guerre. Henry Gaunt, dix-huit ans, s’enrôle dans l’armée britannique pour prouver la loyauté de sa famille envers l’Angleterre et s’éloigner de Sidney Ellwood, pour lequel il nourrit des sentiments très forts. Sidney, cependant, s’empresse de le rejoindre, bientôt talonné par le reste de leurs camarades. Tous sont alors confrontés à l’abomination des tranchées et à l’omniprésence de la mort.
Portrait d’autrice
Qui est Alice Winn, l’autrice des Ardents ?
Née à Paris en 1992, Alice Winn est une romancière irlando-américaine, qui a grandi en France avant de poursuivre sa scolarité en Angleterre. Diplômée en littérature anglaise de l’université d’Oxford, elle vit à Brooklyn, à New York.
Son premier roman, In Memoriam, publié en 2023 et traduit en français sous le titre Les Ardents, a rencontré un important succès critique et remporté plusieurs prix littéraires.
L’origine du roman est particulièrement émouvante : en consultant les archives de son ancien pensionnat britannique, Alice Winn a découvert des journaux scolaires datant de la Première Guerre mondiale, contenant notamment les hommages rendus aux anciens élèves morts au combat. Profondément touchée par ces témoignages de jeunes vies interrompues, elle a voulu redonner une voix et une humanité à cette génération sacrifiée.
Cette inspiration documentaire contribue à la puissance du roman, où la fiction et la mémoire historique se rejoignent autour de la guerre, de la jeunesse et de l’amour.
Les Ardents : une jeunesse idéaliste à l’aube du désastre
Il y a des romans qui ne cherchent pas à séduire, qui ne s’installent pas dans la joliesse ou la nostalgie, mais qui avancent droit, avec une intensité qui ne faiblit jamais. Les Ardents d’Alice Winn est de ceux‑là. C’est un premier roman, et pourtant il possède déjà la maturité des œuvres qui savent exactement ce qu’elles veulent dire : la guerre, la jeunesse sacrifiée, la fragilité humaine, et au milieu de tout cela, un amour qui ne devrait pas exister, mais qui devient la seule force capable de tenir tête à l’horreur.
Avant la guerre, Winn installe un monde qui frappe par sa jeunesse et par son idéalisme. Ellwood et Gaunt, qui ouvrent le récit, réagissent différemment à ce qui les entoure. Ellwood joue à tirer du toit de l’école sur un ennemi imaginaire, persuadé que la guerre sera une aventure glorieuse. Gaunt, lui, lit le dernier In Memoriam de la revue de l’école, qui énumère les camarades plus âgés déjà tombés au combat. Tous deux rêvent comme on rêve à dix‑huit ans : Ellwood écrit des poèmes, se compare à Tennyson, assimile Gaunt à l’ami du poète qu’il vénère. Il croit à la beauté comme d’autres croient à la magie, et il voit dans l’Angleterre une terre enchantée — le cricket, la chasse, les glaces sur la pelouse en été. Gaunt comprend déjà que cette Angleterre n’existe pas, que ce pays idéalisé n’est qu’un décor fragile qui ne résistera pas à la réalité.
La poésie occupe une place essentielle dans Les Ardents. Elle n’est pas seulement l’expression d’une sensibilité romantique ou d’une éducation littéraire privilégiée. Elle devient un langage capable de traduire ce que les personnages ne peuvent pas toujours dire ouvertement, dans une société où les sentiments entre hommes sont condamnés. Elle permet aussi de préserver quelque chose de leur jeunesse et de leur humanité, alors que la guerre semble vouloir tout leur arracher.
Autour d’eux gravitent des personnages qui donnent au roman une profondeur rare : Maud, la sœur de Gaunt, qui devient infirmière ; Roseveare, l’élève brillant ; Hammick, le professeur patriote qui se réjouit de voir ses élèves s’engager ; les mères qui tentent de retenir leurs fils jusqu’à la fin de l’école ; Bertie Pritchard, insignifiant auprès de ses frères ; Burgoyne, Sandys ; et ceux qu’ils rencontrent au front, comme le lieutenant Hayes, issu de la classe ouvrière, plus à l’aise avec les hommes que les élèves des public schools. Winn compose une constellation humaine où chaque figure compte, où chaque trajectoire éclaire les autres.
L’enfer des tranchées : la fin des illusions et de l’innocence
Quand la guerre éclate, Gaunt s’engage et part. Sidney le suit presque aussitôt, puis leurs camarades, comme si la guerre était une aventure virile, un rite de passage glorieux. Ce qu’ils vont découvrir n’a rien de glorieux : Winn décrit les tranchées avec une force qui ne laisse aucun répit : la boue, la faim, les corps mutilés, les camarades qui tombent les uns après les autres, les attaques absurdes où des rangs entiers de jeunes hommes marchent au pas vers une mort certaine. Elle montre l’incompétence des officiers formés dans les mêmes écoles qu’eux, incapables de comprendre la guerre moderne, envoyant des enfants au massacre pour gagner trois mètres de terrain repris la nuit suivante.
Gaunt et Ellwood : aimer comme une forme de résistance
Malgré tout, l’amour entre Gaunt et Ellwood, par principe interdit par la loi militaire et par la société, mais jamais vécu comme une clandestinité organisée, devient une pulsation de vie. Ellwood va continuer d’écrire ses poèmes d’amour pendant la guerre : l’écriture comme résistance, comme refuge, comme manière de continuer à aimer Gaunt dans un monde qui ne cesse de détruire.
Winn n’a pas besoin de l’idéaliser : elle le montre dans sa force, sa simplicité.
Cet amour, qui devrait être impossible, s’enracine dans les moments les plus sombres, dans les séparations, les retrouvailles, les conversations, les gestes minuscules qui deviennent des actes de survie aussi bien que dans l’héroïsme.
Winn donne à Gaunt et Ellwood une densité psychologique rare. On les voit se transformer, se révéler, mais tenir le coup malgré tout, comme si leur lien était la seule chose qui pouvait encore les sauver.
Autour d’eux, les personnages secondaires – camarades, officiers, amis – existent pleinement, avec leurs contradictions, leurs peurs, leurs illusions.
À travers ces destins individuels, Alice Winn redonne une présence à ceux que l’histoire a souvent réduits à des noms inscrits sur des monuments aux morts ou dans les pages des journaux scolaires. Derrière chaque disparition, il y avait une existence encore à construire, des amitiés, des désirs, des espoirs et des amours. C’est aussi ce qui rend Les Ardents si poignant : le roman ne raconte pas seulement la mort de jeunes soldats, mais tout ce qu’ils n’auront jamais eu le temps de vivre.
Un roman bouleversant sur la guerre, les classes sociales et la mémoire
Le roman est profondément humain, toujours juste et ne sombre jamais dans la mièvrerie.
Winn parvient à entremêler les horreurs de la guerre et la pureté de l’amour sans que l’un n’écrase l’autre. Elle interroge le patriotisme, le courage, le devoir, la pression sociale qui qualifie de lâches ceux qui refusent de s’engager, la culpabilité des parents qui poussent leurs fils au front avant de les voir revenir mutilés, quand ils reviennent. Elle montre une société obsédée par les classes, où les officiers issus des public schools commandent des soldats qu’ils ne comprennent pas, reproduisant les mêmes hiérarchies absurdes au cœur du carnage.
Au‑delà de la guerre, au‑delà des tranchées, au‑delà de la terreur, c’est l’amour qui plane sur ce roman. Un amour qui n’est pas conventionnel, mais qui est peut‑être l’une des plus belles représentations de l’amour que la littérature récente nous ait offertes.
Les Ardents broie le cœur et laisse une trace durable, qui continue de hanter longtemps après la dernière page.
C’est, sans hésitation, l’un des plus grands romans que j’ai lus ces dernières années.
PS : « Le titre originel, In Memoriam, rend de manière plus explicite que sa traduction l’intention de l’autrice qui s’est inspirée de documents authentiques, en particulier les citations et les nécrologies des soldats morts au front. Certains de ces documents figurent dans le livre, qui en reproduit les fac-similés« . « (marenostrum.pm)
Le titre original, In Memoriam, fait également écho au célèbre poème d’Alfred Tennyson, In Memoriam A.H.H., écrit à la mémoire de son ami Arthur Henry Hallam. Cette référence donne une résonance particulière à la relation entre Gaunt et Ellwood, mais aussi à la place qu’occupent le deuil, la poésie et le souvenir dans le roman.
Autrice : Alice Winn
Titre original : In Memoriam
Année de publication originale : 2023
Genre : roman historique, drame de guerre, romance LGBTQ+
