Des milliers de morts et disparus… Aujourd’hui, les Coréens commémorent le triste anniversaire du mouvement démocratique de Gwangju déclenché le 18 mai 1980 qui fit des milliers de morts et disparus. Gwangju est la plus grande ville de la région du sud-ouest du pays.
Du mouvement citoyen à la répression et au massacre de gwangju
Plus de 2000 morts et disparus… Mouvement démocratique écrasé par un général fou de l’ambition. Le 18 mai, les Coréens commémorent les victimes du mouvement démocratique de Gwangju déclenché ce jour-là.
A la veille du jour fatidique du 18 mai 1980, un général fou d’ambition, nommé Chun Doo-hwan (1931-2021), avait proclamé la loi martiale afin de s’emparer du pouvoir, ce qui suscita le soulèvement des citoyens de Gwanjgju mené par les étudiants. Chun déploya immédiatement l’armée, encercla la ville, bâillonna la presse sur cet évènement.
Puis, le militaire ordonna de tirer sur les manifestants.
Face à cette violence inouïe, environ 400 citoyens formèrent une armée civile, se retranchèrent à la préfecture de la province de Jeolla du Sud et résistèrent jusqu’au 27 mai avant d’être massacrés par l’armée de Chun. Selon les chiffres officiels, 832 personnes furent tuées et 179 disparurent. Cependant, selon les familles des victimes, il devait y avoir au moins 2000 morts et disparus.
Par ailleurs, plus de 3000 personnes furent blessées et 1589, arrêtées et torturées. Deux mois plus tard, le général Chun se fit élire comme président de la République. Et ses complices furent nommés à des postes clés du gouvernement.
Cependant l’Histoire n’avait pas dit son dernier mot. En juin 1987, son régime fut renversé par les citoyens. Depuis, le président est élu au suffrage universel direct et son mandat non renouvelable ne durera désormais que pendant cinq ans.
En août 1996, Chun fut condamné mort pour avoir organisé le coup d’État du 12 décembre, massacré les citoyens lors du mouvement démocratique de Gwangju et reçu d’importants pots-de-vin ici et là.
Même si sa peine fut commuée en prison à vie par la Cour suprême et que le criminel fut gracié, le verdict servira de jurisprudence lorsque le tribunal en première instance rendu son verdict sur le procès intenté contre Yoon Suk-yeol. Le procureur spécial chargé du dossier avait requis la peine de mort contre l’accusé.
Pour rappel, Yoon avait proclamé la loi martiale le 3 décembre 2024 lorsqu’il était le président de la République et déploya la police et l’armée au Parlement afin d’empêcher les députés de voter pour la levée de ce dispositif absurde. Des milliers de citoyens se ruèrent vers l’Assemblée nationale pour protéger leurs représentants. Par ailleurs, les policiers ainsi que les soldats déployés sur place firent attention à ne pas blesser les manifestants. Certains officiers refusèrent carrément d’obéir À l’ordre de leurs supérieurs de briser la porte de l’hémicycle et d’arrêter les députés réunis pour lever la loi martiale. Chez ces derniers, le mouvement du 18 mai n’était pas un fait historique du passé mais restait d’actualité. Ils se rappelèrent l’esprit de résistance de tous les martyrs qui sacrifièrent leur vie pour la liberté du peuple. Comme l’avait dit justement la lauréate du prix Nobel de littérature de 2024, Han Gang, « les défunts sont venus sauver les vivants ».
Grâce à cette mobilisation à la fois rapide et efficace, la tentative dictatoriale de Yoon qui joua au petit Chun Doo-hwan fut avortée en moins de deux heures et demie. 191 députés qui réussirent à entrer dans l’hémicycle votèrent à l’unanimité pour la levée de la loi martiale. Et dès que cette nouvelle fut annoncée, les policiers et les soldats se retirèrent du lieu sans attendre l’ordre explicite de Yoon et de ses complices.
Enfin, le mouvement démocratique du 18 mai devrait figurer dans le préambule lors de la prochaine mise à jour de la Constitution. Il sera cité comme un évènement qui contribua à renforcer la démocratie au côté du mouvement indépendantiste contre le Japon du 1er mars 1919 et la révolution du 19 avril 1960. Cette dernière força le premier président de la République, Rhee Syng-man, à démissionner alors qu’il avait falsifié l’élection présidentielle afin de pouvoir rester plus longtemps au pouvoir.
Pour ceux que cela intéresse, le roman Celui qui revient de Han Kang (lauréate du prix Nobel de littérature 2024) est basé sur les témoignages des rescapés et des proches des victimes de ce massacre.
Un drama historique très apprécié Youth of May a également abordé le soulèvement de Gwangju. N’hésitez pas à le découvrir.

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Témoignage de mon mari
Mon mari est né dans un petit canton situé près de Gwangju. Alors âgé de 8 ans, il vit des chars stationner à l’entrée de la ville voisine : « J’entendis les adultes chuchoter qu’il se passait quelque chose de terrible à Gwangju. Mais ils se gardèrent bien de nous en parler.» Un an plus tard, sa famille s’installa à Gwangju. « Que c’était triste ! On n’avait que neuf ans mais il y avait un air de violence noire qui régnait dans la classe. Cette morosité qui planait partout dans la ville me frappa alors que j’avais passé une enfance heureuse à la campagne en passant mon temps à courir les champs, les collines et les rivières de mon village avec mes copains, tous aussi insouciants et naïfs que moi. »
Aux origines du mouvement démocratique de Mai 1980
Pour parler de mai 1980, il faut évoquer octobre 1979. Et avant d’aller à Gwangju, partons d’abord à Busan, puis sa ville voisine Masan.
J’avais à peine deux mois et cela faisait environ 18 ans que le président Park Jung-hee avait pris le pouvoir.

Ancien général de division, il avait entrepris un coup d’Etat le 16 mai 1961. Par la suite, Park réussit à être élu trois fois de suite comme président au suffrage universel direct. Bien qu’autoritaire, sa cote de popularité n’était pas mauvaise grâce à la réussite de son plan de développement économique. Mais en octobre 1972, il proclama la loi martiale pour dissoudre le Parlement et fit entreprendre la 7e révision de la Constitution, dite, la Constitution du renouveau (yoosin). L’objectif principal de cette démarche était de rester à vie au pouvoir. Désormais, le président serait élu par un comité dont les membres sont choisis par le chef de l’état. Ce texte instaura également un régime carrément dictatorial en portant atteinte aux droits fondamentaux des citoyens. En un mot, c’était une Constitution martiale.
Sept ans plus tard, le 16 octobre, environ 5000 étudiants de Busan organisèrent une manifestation de taille à laquelle se joignirent environ 70000 citoyens, voire des lycéens. Park Jung-hee déclara la loi martiale à Busan et déploya 2000 soldats. Mais les manifestations se multiplièrent même à Masan. Les militaires purent mettre fin à ce soulèvement démocratique quatre jours plus tard. Les soldats n’hésitèrent pas à frapper des manifestants pour les neutraliser. 1563 furent arrêtés et 20 furent condamnés à de la prison ferme. Heureusement, aucun mort ne fut signalé.

Encouragé par ce mouvement, un des proches du président assassina ce dernier le 26 octobre 1979 pour sauver la démocratie. Il fut arrêté sur place. Le Premier-ministre, Choi Gyu-ha, convoqua d’urgence les ministres afin de proclamer la loi martiale à travers tout le pays, sauf sur l’île de Jeju. Le chef de l’état-major de l’armée de terre, le général Jeong Seung-hwa, fut nommé comme commandant en chef de ce régime d’urgence. Choi Gyu-ha, fonctionnaire de carrière, n’avait aucune ambition politique. Il fut élu comme président début décembre mais il promit de lever la loi martiale le plus vite possible et de retirer l’interdiction de manifester. Son but était de réviser la Constitution dictatoriale adoptée par le défunt président en vue de démocratisation du pays.
Or, un certain général, Chun Doo-hwan, alors commandant en chef des unités de renseignements militaires, profita de la loi martiale afin de renforcer son pouvoir à tel point qu’IL obéissait à peine à ses supérieurs. Inquiet, le chef du commandement martial, le général Jeong, tenta de limoger Chun et des généraux proches de ce dernier. Mais Chun entreprit le coup d’Etat avec ses copains dans la nuit du 12 décembre, arrêta le général Jeong et s’empara de Séoul. Le président Choi fut forcé d’approuver cette insurrection. Et Chun mit ses complices dans des postes clés de l’armée. Pendant cette nuit, le général Jang Tae-wan, commandant en chef des unités chargées de la défense de la capitale, lutta jusqu’au bout contre Chun mais finit par être arrêté. Le film à méga succès (plus de 13 millions d’entrées) 12.12 : the Day est inspiré de cet évènement.
Cependant, Chun cacha, pendant un certain temps, son ambition d’accéder au pouvoir tout en menant des opérations secrètes afin d’assurer la loyauté de l’armée le moment venu. Pendant ce temps-là, le président Choi et les députés progressèrent dans leurs discussions visant à adopter une nouvelle Constitution. On attendit « le printemps de Séoul » avec impatience. Dès la rentrée en mars, les étudiants organisèrent des manifestations pour la levée totale de la loi martiale qui était toujours en vigueur. Ils réclamèrent aussi le limogeage de Chun Doo-hwan.

Un rassemblement des citoyens et universitaires qui vire au massacre
Dans ce contexte, le fatal mois de Mai 1980 arriva. De plus en plus d’étudiants et de citoyens participèrent à des rassemblements. Les présidents des étudiants de toutes les universités du pays se réunirent dans une université à Séoul. Le 15 mai, des centaines de manifestants se réunirent au centre-ville. Le même jour, les partis politiques se mirent d’accord sur le projet de la nouvelle Constitution. Ils décidèrent de la voter en séance plénière le 20 mai. Chun Doo-hwan passa alors à l’action dans la nuit du 17 mai. Ce fut beaucoup plus facile pour lui que le 12 décembre 1979 de mettre sous son contrôle la capitale.
Le Parlement fut bloqué, les hommes politiques clés, ainsi que les leaders des manifestations, y compris les représentants des universités, des journalistes furent arrêtés. Puis, Chun fit proclamer au président Choi, devenu marionnette de la junte militaire, la loi martiale. 25 ans plus tard, l’ex-ministre de la Défense, le bras droit d’un certain Yoon Suk-yeol, chômeur pour le moment, avouera à la Cour constitutionnelle, qu’il se référa à l’arrêt de la loi martiale pour écrire celui proclamé le 3 décembre. A cause de l’armée déployée partout à Séoul, il fut impossible d’organiser des manifestations dans la capitale. Enfin, on en arrive à Gwangju. Dès le 18 mai, des milliers d’étudiants organisèrent des manifestations. Chun déploya les forces de l’ordre et deux divisions d’infanteries à Gwangju à l’instar de Park Jung-hee lors du soulèvement démocratique de Busan et de Masan en octobre 1979.
Mais à la différence de son prédécesseur, il ordonna aux militaires… de tirer sur les manifestants. Certains soldats n’hésiteront même pas à tuer des enfants et à violer des femmes. Face à cette violence inouïe, environ 400 citoyens formèrent une armée civile, se retranchèrent à la préfecture de la 9E province de Jeolla du Sud et résistèrent jusqu’au 27 mai avant d’être massacrés par l’armée de Chun Doo-hwan. Selon les chiffres officiels, 832 personnes furent tués et 179 personnes, disparurent. Mais selon les familles des victimes, il devait y avoir au moins 2000 morts et disparus.
Par ailleurs, plus de 3000 personnes furent blessés et 1589, arrêtés et torturés. En août, le président Choi Gyu-ha démissiona. Deux mois plus tard, le général Chun se fit élire comme président de la République. Et ses complices furent nommés à des postes clés du gouvernement.
En juin 1987, son régime fut renversé par les citoyens. Depuis, le président est élu au suffrage universel direct et son mandat non renouvelable ne durera désormais que pendant cinq ans
En août 1996, Chun fut condamné à mort pour avoir organisé le coup d’État du 12 décembre, massacré les citoyens lors du mouvement démocratique de Gwangju et reçu d’importants pots-de-vin. Il sera finalement gracié en décembre 1997. Tous ses complices furent également condamnés à de la prison ferme, de 10 ans à 22 ans. Les efforts pour faire la lumière sur ces exactions à Gwangju se poursuivent encore aujourd’hui à travers différents procès et enquêtes. Et l’honneur des victimes, accusées à tort par la junte militaire d’être des espions communistes de la Corée du Nord, fut rétabli. Ils reposent aujourd’hui au cimetière dédié en leur mémoire.
Enfin, tous les 18 mai, le gouvernement organise une cérémonie officielle pour rendre hommage à l’esprit de la résistance des citoyens de Gwangju en présence du chef de l’État. Cette année, les candidats favoris à la présidentielle y participèrent sauf celui du parti de Yoon Suk-yeol (PPP), Kim Moon-soo. Les associations qui organisent les cérémonies déclinèrent sa participation. Et pour cause : Kim tenta de nommer l’un des complices de Chun, lui aussi condamné à une peine lourde, à un poste clé de son camp. Ce n’est point étonnant car Yoon Suk-yeol considère Chun comme un leader charismatique et compétent.