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Happy together de Wong kar wai : entre amour torturé et solitude

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Dans le panthéon de mes films les plus inoubliables, les oeuvres avec Leslie Cheung tiennent une part importante et ses collaborations avec Tony Leung et Wong Kar Wai constituent la pierre angulaire et forcément, Happy Together agit à la fois comme une déferlante et une lame de fond. Leurs films sont imprimés dans ma mémoire affective et même corporelle, car ils résonnent souvent avec ce que je trouve le plus difficile à exprimer et à vivre : la solitude.

On surnomme souvent Wong Kar Wai, le cinéaste de la nostalgie ou le « philosophe de la solitude » tant son cinéma explore avec une puissance remarquable et un goût pour la mélancolie, les regrets amoureux, l’intensité de la solitude de certains de ses personnages dans des ambiances nostalgiques à l’esthétique et à l’imagerie inimitables, malgré les nombreuses tentatives d’autres réalisateurs pour y piocher des références et y rendre hommage … Wong Kar Wai n’a pas son pareil pour faire émerger et saisir des instants de grâce y compris dans des lieux sales et glauques, dans des atmosphères pesantes et étouffantes.

Autopsie d’un couple autodestructeur et en décrépitude

Attention, risque de spoilers ⚠️⚠️⚠️⚠️

Dans Happy together, on suit l’exil de deux hommes chinois partant pour l’Argentine pour sauver leur amour. Il y avait dans la relation tortueuse et fiévreuse entre ces amants masochistes en quête de nouveau départ pour mieux se dire adieu quelque chose de compulsif, aussi fragile et précaire qu’irréversible et douloureux.

happy together wong kar wai leslie cheung et tony leung (1)

On ressent toute l’évidence de leur amour impossible, mais aussi la nocivité de leur dépendance affective et physique délétère entre étreintes fougueuses, danses langoureuses, jalousies, disputes et claquages de portes. Leurs désirs sont comme les fugaces écumes qui se dispersent et disparaissent quand la vague frappe le rivage. D’illusoires tentatives de pardons s’entrelacent avec de tendres caresses et des murmures amoureux en guise de énième réconciliation. Des silences bouleversants répondent aux reproches, aux doutes et injures acérés comme des lames de couteaux fouillant dans la chair à vif de ce couple en décomposition et de leurs corps qui se donnent du plaisir autant qu’ils se font souffrir.

Tout compose l’impuissance à faire et aimer autrement et révèle les plaies des échecs passés et présents et les meurtrissures des incompréhensions mutuelles. Tout est suffocant, et enferme paradoxalement les protagonistes dans leur vide intérieur. Et dans cette relation circulaire où l’on explore les méandres psychologiques de deux âmes errantes, tout paraît pourtant étonnamment linéaire en comparaison avec les habituelles constructions narratives de Wong Kar wai. Tout dans cette dernière danse que symbolise l’inoubliable scène du tango effréné ressemble à un perpétuel recommencement. Et même si l’on se doute d’emblée de l’issue de cet amour, on accepte le risque de souffrir de leur solitude ensemble, leur incapacité à trouver l’équilibre et de leur détresse intime et on vibre profondément lors des élans de tendresse, de leurs ébats passionnés, comme lors des délicates scènes de séparations et de processus d’auto-acceptation de l’inévitable.

happy together tango (1)
happy together wong kar wai
happy together tony leung et leslie cheung sur le toit (1)
leslie cheung en train de fumer happy together (1)

Derrière les scènes : un tournage comme une épreuve

Savez-vous qu’il fallut trois jours à Tony Leung pour parvenir à tourner la première scène du film Happy Together qui n’est pas nécessairement la première que vous voyez, mais celle que voulez absolument tourner le cinéaste pour que les acteurs prennent conscience de ce qui se jouerait pour eux ? Elle a été imposée par Wong Kar Wai qui a pourtant eu du mal à convaincre Tony Leung. Il voulait que ses acteurs comprennent ce que cela signifiait en terme d’engagement et d’épreuve personnels et pour qu’ils s’en souviennent comme s’il s’agissait du dernier acte de leur carrière et le dernier tournage. Ils devaient tout donner quitte à vider leurs tripes sur la table à chaque seconde, alors que le film ne faisait que débuter et retranscrire la férocité d’un amour toxique et irrépressible, où l’on s’aime comme on se quitte et se désire comme on se déchire avant de se rabibocher et de se détruire un peu plus encore.

Tony Leung donnait la réplique à Leslie Cheung, dont le talent avait éclaté au grand public à l’international quelques années auparavant dans Adieu ma concubine de Chen Kaige (1992), où il jouait un rôle d’acteur d’opéra aux sentiments et désirs violents et réprimés et prêt à se perdre éperdument dans ses rôles au point de ne plus distinguer la réalité de la scène. Leslie Cheung est devenu mon idole irremplaçable et a fait de moi une amoureuse inconditionnelle qui a souffert pour lui dans beaucoup de ses rôles.

Tony Leung s’est imposé comme icone lors de mon adolescence et m’a aussi accompagnée dans ma vie de cinéphile en Asie jusqu’à aujourd’hui. Chacun à sa manière, ou les deux réunis aux côtés de Wong Kar Wai, m’ont ancrée dans le cinéma chinois et hong kongais, définitivement avec la conviction que je ne serais jamais épargnée et que les échecs de l’amour, les amours cristallisés ou obsédants et les relations estropiées révélaient mieux que toutes autres les fêlures des êtres et la profondeur des sentiments et de la solitude qu’on peut éprouver même en vivant et aimant intensément.

Tony Leung a reconnu longtemps après le tournage que la scène en question avait été la plus dure de toute sa carrière et qu’il en avait été malade pendant des jours après le tournage. Une torture au propre comme au figuré, pour lui. Il n’en dormait pas, vomissait et souffrait dans tout son corps, affligé de violents maux de tête. Cette scène a eu un effet psychosomatique impressionnant sur un acteur qui n’était pourtant pas à ses débuts, bien que le rapport à la honte en Chine soit viscéral et puisse expliquer à cette période la difficulté à surmonter la scène. Il s’estimait incapable d’assumer sur un plan personnel et familial, ce qu’il avait livré dans son rôle, même s’il en était fier, mais il avait aussi conscience que cela pourrait choquer sa famille et notamment sa mère et que ça lui inspirait une certaine honte difficile à surmonter. Pourtant, il ne s’imaginait pas renoncer, ni ne pas s’engager corps et âme quitte à se consumer comme son personnage l’exigeait. Cela donne lieu à un des films que j’ai trouvés les plus impactants en Asie dans les années 90 sur la thématique de l’homosexualité, au-delà de la présence de mes deux acteurs fétiches, dont je connais l’immense talent et la rigueur exemplaire pour transcender leurs rôles et pas seulement les incarner. Bien que je ne me sois jamais remise de la disparition de Leslie Cheung qui reste le seul acteur que j’ai pleuré et qui m’ait fait pleurer, je reviens périodiquement vers ce film sur la douleur d’une passion dévorante et d’un amour manqué, pour me rappeler que son génie est toujours vivant. Les collaborations de Leslie Cheung, Tony Leung et Wong Kar Wai sont toutes des moments exceptionnels à savourer.

Pour aller plus loin à propos de Wong Kar Wai

tony leung en train de fumer happy together (2)
Sandrine Monllor (Fuchinran)

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