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MADE IN HEAVEN : une série indienne dédiée aux mariages avec une histoire gay passionnante

La série Made in Heaven convaincra-t-elle certains parmi vous d’explorer l’univers des histoires boys love à la sauce indienne? Les BL indiens semblent avoir très peu d’amateurs sur les réseaux sociaux. Pour beaucoup, y compris les fans de BL asiatiques, ils sont confidentiels et peut-être même méconnus, car on ne soupçonne pas qu’il y a désormais une production intéressante autour de la communauté LGBT+ en Inde. Plutôt que de commencer par des recommandations de très bons films, mini séries ou courts métrages et des séries 100% gay, je vous suggère une série qui évoque une histoire BL très touchante et qui s’avère un bon point de départ pour comprendre aussi un peu mieux la société indienne avant de se lancer dans des oeuvres plus orientées vers le public gay. Les mariages indiens réussiront-ils à vous convaincre de franchir le pas?

Dans un pays où l’homosexualité était encore un crime, il y a 5 ans, il faut reconnaître le courage de quelques trop séries, qui contribuent à changer le regard sur la communauté Lgbt+, à renforcer le droit de tous à aimer, à disposer d’eux-mêmes et à être reconnus, sans risquer leur vie quand ils choisissent d’assumer leur identité de genre et sexuelle.

Une radioscopie du mariage en Inde

Made in Heaven de Zoya Akhtar et Reema Kagti, produite par Prime Video est une série très intéressante et de qualité, comptant à ce jour deux saisons (la 1ère sortie en 2019 en 9 épisodes de 55 min, la 2ème en 2022 et la 3ème annoncée) que je vous recommande de regarder pour son regard critique sur la société indienne, l’approche quasi ethnographique du mariage et des rituels inhérents et l’ambition de son propos sur la quête identitaire individuelle. Grâce à une dramaturgie dynamique et composite, elle conjugue le décryptage sociétal et l’exploration des états d’âme personnels et les itinéraires des protagonistes et nombreux autres personnages croisés.

Etant de nature obstinée et combattive, ce n’est pas parce que vous ne semblez pas très intéressés par les BL indiens évoqués jusqu’à maintenant, que je vais me résigner et ne pas essayer de vous donner des arguments pour visionner une ou l’autre de ces productions, séries, films ou courts métrages. En définitive, la meilleure porte d’entrée pour suivre une histoire homosexuelle en Inde, à la fois touchante et qui ne collectionne pas les stéréotypes sur la communauté gay, est peut-être Made in Heaven. Cette série n’est pas typiquement BL, mais elle transcende cette catégorie (comme More than Words, une de mes références chez Prime Video au Japon) pour offrir les portraits d’une Inde plurielle et d’une société complexe, foisonnante, parfois très déroutante voire dérangeante (si on ne se décentre pas de son regard occidental). Cette Inde toujours tiraillée entre modernité et traditions conservatrices érigeant le patriarcat comme règle élémentaire et inaliénable se décompose dans l’environnement de contrastes intenses que propose New Delhi. Plusieurs Inde s’entrechoquent constamment et racontent des histoires personnelles et familiales, sauvées ou broyées, qui mettent aussi en lumière et illustrent en filigrane une lutte des classes ; des intrigues dans lesquelles les personnages se trouvent confrontés à leurs capacités à faire des choix pour eux-mêmes avant tout.

Tara et Karan sont deux amis qui gèrent une nouvelle société d’organisation de mariage. En concurrence avec leurs rivaux sur ce marché très prisé à Delhi, ils se démarquent par leur engagement personnel et la volonté de transformer les mariages en expériences uniques, sans sacrifier leurs valeurs et leur conscience. Chacun des préparatifs de nouveaux mariages est l’occasion de dévoiler une facette de la société et des relations familiales, amoureuses, sociales ou même éminemment politiques parfois qui accompagnent chaque projet de mariage.

Car un mariage (qu’il se déroule dans un milieu prestigieux, aisé, de classe moyenne ou pauvre) n’est pas que l’union de deux personnes, c’est l’alliance de deux partis et d’intérêts inhérents. Rarement les mariés s’appartiennent et peuvent décider de leurs mariages en suivant leurs désirs. C’est cette Inde complexe, très soumise aux injonctions de leur milieu social et si oppressante que Made In Heaven permet de suivre et de mieux connaître, tout en s’attachant à développer les épreuves personnelles des protagonistes tiraillés entre leurs désirs, leurs aspirations et leur réalité. Tara, belle jeune femme issue d’un milieu très pauvre s’est « éduquée » pour trouver un bon parti et pensait que sa vie serait heureuse en épousant un homme d’affaire riche et ambitieux pour lequel elle travaillait et avec lequel elle a entretenu une liaison. Karan est ouvertement homosexuel, mais a refusé pendant son adolescence de l’admettre et a donné le change, jusqu’à ce qu’il réalise que son identité devait être assumée et qu’il se lance dans un combat pour changer cette société réfractaire où l’homosexualité est encore interdite et condamnée jusqu’en 2018.

Ce que le jour le plus important dans la vie d’une femme révèle de la société indienne

Derrière « le jour le plus important dans l’histoire de la vie d’un couple », dans les mariages les plus chics et chers comme les plus communs, se cachent des histoires plus triviales ou douloureuses, de nombreuses manœuvres pour préserver l’honneur, des mariages arrangés ou forcés, des abus et des viols que l’argent permet de cacher, de la violence physique et psychologique poussant au suicide, des infidélités compromettantes. Sans compter les diverses transactions et des négociations familiales peu reluisantes, allant des demandes de dot et des preuves de virginité, à un mariage avec un arbre pour chasser le mauvais oeil.

L’éventail des situations est large et la critique ne s’en prend pas uniquement aux élites (famille royale, classe politique etc) et classes supérieures qui se croient tout autorisé et achètent tout pour mieux camoufler leurs secrets sordides. Made in Heaven montre de manière claire et très efficace comment la tradition (ou plutôt une foule de traditions ancrées dans des rituels de passages) abordée par le prisme du mariage se heurtent aux aspirations individuelles modernes, lesquelles sont considérées comme « occidentales » et potentiellement sources de décadence et une menace sur une Inde fantasmée « pure » et « éternelle » que les structures familiales patriarcales et les mariages arrangés se doivent de préserver. La préparation des mariages avec leur lot d’entretiens dans les familles et les vidéos de représentation est au moins aussi enrichissante pour comprendre la perception d’autrui que les cérémonies censées perpétuer les rites sociaux, sur fond de chants, de danses et couleurs enjouées pour faire oublier certaines vérités plus sinistres.

Entre quelques pincées de mélodrame, des passions épicées et colorées, des trahisons et des mensonges, une bonne dose d’ambitions et des histoires familiales très variées, on suit aussi le combat de Karan pour assumer son identité malgré la pénalisation de l’homosexualité selon l’article 377 issu de la loi britannique et en vigueur jusqu’en 2018, les divers histoires révèlent et dénoncent les fondations archaïques héritées d’une certaine culture et identité indienne où le mariage est considéré comme l’événement le plus important d’une vie. Surtout pour les femmes, qui hélas, n’ont pas toujours leur mot à dire et n’ont pas forcément la chance de choisir leur conjoint et la vie à laquelle elles aspirent ou de se marier par amour.

Si les deux trois premiers épisodes ne sont pas spécialement captivants et ne génèrent pas toujours de l’empathie ou de la sympathie pour les personnages, ils posent les jalons des enjeux sociétaux et culturels. Puis les suivants mènent crescendo vers une intensité dramatique et émotionnelle de plus en plus soutenue et intrigante et vers les épreuves et choix qui attendent les deux héros Tara et Karan, confrontés à eux-mêmes et à une société à certains égards assez cruelle où la préservation du système et de l’identité culturelle prédominent sur toute autre considération.

J’ai beaucoup aimé Made in Heaven, d’autant que les acteurs (Arjun Mathur, Sobhita Dhulipala, Jim Sarbh, Kalki Koechlin, Shivani Raghuvanshi, Shashank Arora…) sont très convaincants dans leur interprétation, les intrigues hétéroclites prenantes et la reconstitution des moeurs de la société indienne précise et soignée.

Le développement de la psychologie et des destins des protagonistes s’appuie sur la progression émotionnelle et intime qu’entretient la série. Leurs aventures ne prennent jamais le pas sur celles des personnages croisés au fil des mariages, mais s’imbriquent grâce aux rencontres, aux apprentissages et aux situations, permettant ainsi de ne pas renoncer à un sujet pour privilégier la romance tourmentée, ni de sacrifier un minimum d’analyse des thématiques sociétales au profit des émotions faciles produites par le côté mélo.

Made in Heaven n’a pas abordé l’homosexualité frontalement, mais c’est encore mieux ainsi, d’autant que cela ouvre des perspectives plus ambitieuses, qui ne réduisent pas l’homosexualité à une question de pratiques sexuelles. Elle investit cette thématique avec attention et subtilité, tout d’abord à pas de velours au rythme des rencontres et relations de Karan, puis en profondeur et avec un beaucoup d’engagement pour défendre un message progressiste et la possibilité de changer un monde souvent cruel, où tout est très prédéterminé, notamment pour les femmes ou pour ces homosexuels condamnés à rester invisibles.

Un message progressiste et une histoire homosexuelle engagée

Certes, le message progressiste pourrait raisonner comme une variation indienne trop idéaliste des tendances wokistes dominantes dans beaucoup des séries originales de Amazon, Disney Plus et Netflix qui viennent contrebalancer l’orientation très stéréotypée du cinéma et des séries typiques de Bollywood, mais il me semble ici très opportun et souhaitable pour conserver un minimum d’espérance en un monde meilleur. Il faut bien ça pour survivre dans la société indienne de New Delhi, pourtant urbaine et moderne, dont on ne voit pas toujours comment on peut y trouver sa place, sans se conformer aux attendus des familles et du corps social, y compris quand on évolue dans un milieu plus aisé. La personnalité et le vécu ancien ou actuel des protagonistes Karan et Tara, comme celui des personnages secondaires Jazz, Kabir (mon petit chouchou) ou Nawab, prennent une place grandissante, d’autant que leur perception de la société et des personnes qu’ils côtoient en organisant les mariages vont de plus en plus orienter vers une prise de conscience lucide sur ce qu’est la société indienne urbaine de New Delhi, les limites possibles d’une action pour changer cette société ou les conséquences de certaines interventions au risque de menacer le mariage.

Au début de Made in Heaven, les trois et quatre histoires semblaient presque anecdotiques, comme une succession de faits divers mêlant les aléas et la complexité de l’organisation de mariage dans une société très conditionnée par des attentes fortes des familles par rapport à ce type d’événements. Le rapport à la conformité et les implications des mariages arrangés entre familles, la crainte de la honte au moindre grain de sable, et l’exigence absolue de la représentation sociale idéale pour faire en sorte que le mariage soit une réussite incontestable aux yeux du monde extérieur, quitte à ce que les mariés soient sacrifiés ou se voient imposer des situations inacceptables, voici les thématiques qui ressortent et sont travaillées avec un certain soin.

Les intrigues sont pimentées par une part imprévisible de petits détails et d’affaires inattendues, des enquêtes de moeurs ou des prises de positions courageuses voire inconscientes des organisateurs, susceptibles de tout mettre en péril et d’engendrer des situations presque cocasses ou souvent déroutantes. Elles se contentaient presque de montrer un ou l’autre des travers de la société, jusqu’à ce que chaque nouveau mariage et les déconvenues personnelles de Karan et Tara et le flot des souvenirs qu’elles font remonter avec de plus en plus de persistance, commencent à fouiller dans l’intériorité des personnages et à révéler leurs failles, les blessures secrètes et leurs motivations intimes.

Le personnage phare féminin de Tara sort des archétypes habituels d’épouse en Inde pour brosser un portrait de femme déterminée, fidèle à ses convictions et en quête de liberté, sachant assumer ses choix même s’ils s’avèrent parfois contestables et lui sont préjudiciables et qui comprend que le bonheur ne peut passer que par l’acquisition si difficile de cette indépendance, sans devoir renoncer à qui elle est. Le triangle amoureux intense entre Tara, Adil, le mari de Tara et Faïza sa meilleure amie fait pénétrer dans les entrailles d’un couple en décomposition, qui tente de donner le change comme toujours dans la bonne société riche et aisée et s’accroche à des illusions. Chacun s’efforce de se sauver et de faire perdurer la relation, en s’accrochant à des intérêts personnels et des désirs et sentiments trompeurs et en se réfugiant dans une échappatoire. Outre son aspiration à un accomplissement professionnel, Tara se pose en combattante tenaillée par le désir de justice et d’émancipation et un sincère désir d’enfant qui se confronte aux problèmes de fertilité d’Adil, tandis que la relation adultérine de son mari dévoile bien plus qu’une double tromperie. Une supercherie.

L’apparent courage de Karan pour s’affirmer comme homosexuel et trouver l’amour masque une grande culpabilité et lâcheté et les regrets de jeunesse au point de sacrifier son unique amour. J’ai apprécié le réalisme et le franc parler tranchant de Karan en tant qu’organisateur de mariage et la manière dont il a tiré des leçons de ses expériences pour en faire profiter les mariés qu’il assiste, mais j’ai été complètement embarquée quand son passé s’est progressivement reconstitué et qu’il se retrouve confronté aux menaces de prison et aux persécutions médiatiques du simple fait qu’il soit homosexuel et aspire à être un citoyen comme un autre.

Les trajectoires de Tara et Karan qui n’inspiraient pas toujours de sympathie ou d’émotions au début de la saison, les rendent très attachants au fur et à mesure que leur vie se devine au gré de nombreuses réminiscences. Si les flashbacks se confondent avec le présent de plus en plus souvent, sans qu’il soit toujours aisé de distinguer les périodes temporelles évoquées (surtout celles du passé poche), ce chemin des souvenirs reconstitue intelligemment les rêves et les désirs des personnages centraux pour mieux dessiner l’avenir auquel ils aspirent. Tout contribue à renforcer la singularité de leur regard en tant que femme ou homosexuel, à insuffler le courage de changer la société plutôt que de la quitter pour d’autres horizons et à façonner leurs valeurs pour entretenir leur croyance dans un monde meilleur qui permet de conquérir la liberté d’aimer et de penser, l’autonomie et l’indépendance à tous niveaux.

Sandrine Monllor

Mon avis sur Made in heaven saison 1 en bref

Une série passionnante qui permet de mieux comprendre l’importance sociale du mariage en Inde à travers les péripéties d’organisateurs de mariages à Bombay.

made in heaven
Acteurs
Réalisation
Scénario – Dialogues
Intérêt de l’histoire
Décors – Costumes
Musique
Analyse des sujets
Intérêt de revisionnage

Où regarder Made in heaven saison 1?

La série qui compte actuellement 2 saisons, et une troisième prévue, est une production Amazon Prime Video.

4.1
Sandrine Monllor (Fuchinran)

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