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Jean Ferrat, « comme une étoile au fond d’un trou » ?

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Il a suffi qu’il meure pour que les médias qui l’ignoraient depuis longtemps, le ressuscitent. La disparition de Jean Ferrat, samedi 13 mars, est à la une des antennes et des journaux qui ne cessent de lui tresser les couronnes d’usage avant de bientôt l’oublier. Or, les chansons de Jean Ferrat ne sont pas de celles qu’on oublie. Chaque fois qu’on les écoute « c’est toujours la première fois » : un texte, une mélodie, une voix et une interprétation inimitables en font un moment d’enchantement. Intimement associées aux instants particuliers d’une vie, elles ont le don de les faire revivre comme la madeleine de Proust trempée dans la tasse de thé.

« Faut-il pleurer ? Faut-il en rire ? »
Ainsi reste-t-on attaché à la chanson du film de René Allio, « La vieille dame indigne » (1965) : elle figurait sur le disque 33 tours qu’on a reçu en cadeau d’une classe de seconde, la première année où l’on enseignait, en 1966. On avait étudié la nouvelle de Brecht, « La vieille dame indigne » : elle raconte le scandale suscité par cette mère qui, après la mort de son mari, perd la tête au point de s’ouvrir à la vie comme jamais elle n’avait pu le faire jusqu’ici, en compagnie d’une jeune serveuse de bar. « Faut-il pleurer, faut-il en rire ? » demandait Jean Ferrat devant ces femmes dont « toute (la) vie se résume / En millions de pas dérisoires / Prise comme marteau et enclume / Entre une table et une armoire » ? « Je n’ai pas le cœur à le dire / On ne voit pas le temps passer, » se contentait-il de répondre. Ferrat était venu dans l’année chanter au cinéma « les Variétés », à Angers, avec Anne Sylvestre en première partie.
« Je ne chante pas pour passer le temps »
C’est à la même époque qu’on avait rencontré par hasard Léo Ferré après un récital et qu’on avait parlé avec lui toute une nuit. On se souvient qu’il maugréait contre Ferrat, non pour leur quasi homonymie mais contre la chanson que Ferrat venait d’écrire : « Je ne chante pas pour passer le temps ». Léo Ferré l’avait prise comme une gifle, car il venait, lui, de publier « Je chante pour passer le temps / Petit qui me reste de vivre / Comme on dessine sur le givre / Comme on se fait le cœur content / À lancer cailloux sur étang / Je chante pour passer le temps. » C’était un poème d’Aragon. Ferré comme Ferrat puisaient ensemble dans « Le roman inachevé » du poète et c’était à qui allait habiller ses vers ciselés des plus ravissantes mélodies. Qui serait assez insensé pour les départager ? Les œuvres de l’esprit n’ont pas de prix, on finit par l’oublier avec tous ces concours à la noix, palme, césar et oscar imbéciles qui ne servent que d’argument d’autorité pour les vendre à de plus imbéciles encore.
« Féderico Garcia Lorca » et « Un jour, un jour »
C’est aussi une chanson de Ferrat qu’on a aux lèvres quand, pour la première fois, au détour d’un virage en venant de Guadix, apparaissent bruns et massifs les remparts de l’Alhambra et de l’Alcazaba de Grenade sur fond de sommets enneigés de la Sierra Nevada et ciel d’azur. Cela faisait une bonne dizaine d’années qu’on entendait « les guitares (jouer) leur sérénades / Dont les voix se brisent au matin. / Non jamais, je n’atteindrai Grenade / Bien que j’en sache le chemin. » Cet hymne à Federico Garcia Lorca assassiné par la Guardia Civil de Franco n’a cessé d’accompagner les promenades qu’on a faites, deux ans après la mort de Franco, dans les jardins du Generalife et de l’Alhambra, ou dans le lacis de ruelles de l’Albaicin, le quartier de maison blanches en face de la forteresse qu’on contemplait de la terrasse de Saint Nicolas.
On se prenait à y mêler une autre chanson « Un jour, un jour » qui évoque aussi Grenade et « Lorca qui s’est tu / Emplissant tout à coup l’univers de silence / Contre les violents tourne la violence / Dieu le fracas que fait un poète qu’on tue, » s’écrie Ferrat, avant de promettre dans son refrain qu’ « un jour pourtant, un jour viendra couleur d’orange / Un jour de palme, de feuillages au front / Un jour d’épaules nues / Où les gens s’aimeront. / Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche. »
« Nuit et brouillard »
On partageait alors cet optimisme : la sauvagerie humaine, du moins le croyait-on, n’était pas inéluctable pourvu qu’on sût en percevoir les racines pour les extirper. « Nuit et brouillard » rappelait sur un rythme saccadé de train sautant de rails en rails le génocide nazi dont Ferrat vivait dans sa chair les séquelles puisque son père en est mort alors qu’il était encore enfant. L’époque paraissait vouloir l’oublier : un vent de frivolité soufflait alors sur une certaine chanson française : les Yéyés régnaient et les ondes baignaient dans un pastiche de sous-culture américaine. Ferrat était prêt, disait-il, « (à twister) les mots s’il fallait les twister / Pour qu’un jour les enfants sachent qui (étaient ceux que les Nazis avaient assassinés) ».
« Potemkine »
« Potemkine », du nom du cuirassé dont les marins se révoltent en 1905 pour être contraints de manger de la nourriture avariée quand les officiers se gobergent, célèbre sans doute sur des roulements de tambours guerriers le rêve d’une société alternative. Mais on ne pouvait s’empêcher en l’écoutant de penser aussi à d’autres marins, ceux de Cronstadt qui, en mars 1921, se sont dressés contre le nouveau pouvoir soviétique : les bolcheviques ont écrasé leur révolte dans le sang. Une révolution présentée comme une nouvelle aube de l’humanité pouvait donc dès son commencement laisser craindre le pire par ses méthodes.
« J’entends, j’entends »
Jean Ferrat n’était pas naïf. Il met très tôt en musique le poème d’Aragon « J’entends, j’entends ». C’est un cri de désespoir devant l’indifférence de ceux à qui ses mots s’adressent. Il se sent si semblable à eux pourtant, leur « enfer », dit-il, est le sien. Mais tous ces hommes et femmes, « pierres tendres tôt usées » qui « (voudraient) au ciel bleu croire / Comme l’alouette au miroir », n’entendent rien : « Tout se perd et rien ne vous touche, se plaint-il. Ni mes paroles ni mes mains / Et vous passez votre chemin / Sans savoir ce que dit ma bouche » « Avoir été peut-être utile (devient) un rêve modeste et fou / Il aurait mieux valu le taire, finit-il par convenir. / Vous me mettrez avec en terre / Comme une étoile au fond d’un trou. » Jean Ferrat ne se fait pas trop d’illusion : il a les yeux ouverts non seulement sur la violence des hommes mais sur l’indifférence qu’on peut rencontrer y compris chez ceux qui la subissent, quand on veut la combattre.
« Ma môme » et « Que serais-je sans toi ? »
Que reste-t-il alors pour tenir et survivre ? L’amour qu’un homme et une femme peuvent se porter l’un à l’autre et qui les soulève au-dessus d’eux-mêmes. Ils y puisent la force de leur résistance. Ferrat n’a cessé de solliciter les poètes connus ou inconnus qui l’entourent pour mettre leurs chants d’amour en musique. Même dans la grisaille d’une vie ouvrière de banlieue, chante-t-il dans « Ma môme », il peut y avoir du « soleil qui s’attarde » quand deux amants, retirés dans leur mansarde à Saint-Ouen, « (se disent) toutes le choses qui (leur viennent) / C’est beau comme du Verlaine / On dirait », avant de « (faire) l’amour en secret ».
Mais c’est encore à Aragon qu’il emprunte les plus beaux poèmes pour les revêtir de mélodies aussi somptueuses qu’on ne se lasse pas d’entendre : « C’est si peu dire que je t’aime », « C’est toujours la première fois », « Aimer à perdre la raison / À ne savoir que dire / À n’avoir que toi d’horizon ». Il faut avouer qu’Aragon est une mine de poêmes d’amour. Ferré a pris « Elsa » à qui il suffit de paraître en « rattachant ses cheveux » pour qu’à « ce geste touchant (son amant) renaisse et reconnaisse un monde habité par le chant ». Ferrat, lui, s’est emparé de « Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre ? » Une femme peut-elle entendre d’un amant paroles d’amour plus sublimes ? L’union de deux êtres reste, envers et contre tout et tous, la seule promesse du bonheur accessible « Ailleurs que dans les rêves / Ailleurs que dans les nues ». Qui n’a pas entendu à la vue de l’être aimé qu’il retrouve après une absence, crier en soi comme une vigie après des jours d’errance sur le désert des mers : « Terre, terre, voici / Ces rades inconnues. » ?
C’est fou, on ne s’en était pas rendu compte à ce point, comme les chansons de Jean Ferrat ont pu non seulement accompagner toute une vie, mais en ont imprégné des instants précieux sans le savoir. Il faut qu’il disparaisse pour s’en apercevoir.
Paul Villach



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