Les Karens : qui sont-ils et à quoi rêvent-ils? : « Theatre d’Ombres »

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Les karen, des citoyens comme les autres ?


A chaque médaille son revers !

Habiter si loin de tout est un handicap autant qu’une protection, et chaque avancée, comme la médaille, a son revers ! La proximité d’une ville, aussi petite que celle de Mae Sariang, changerait sûrement les habitudes des Karen. Tentation du plastique ? Des produits made in China ? Des vêtements fabriqués en usine ? Et dans ces conditions les femmes Karen continueraient-elles de tisser les sublimes cotons qui habillent aussi bien les hommes que les femmes ?

 

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Baan Huay Mouang vit quasiment en autarcie et suit naturellement, parce qu’elle n’a pas d’autres choix, les conseils royaux de « l’économie suffisante », une forme d’économie critiquée par des professeurs universitaires, des anthropologues, auteurs d’un ouvrage passionnant, très culotté dans le contexte actuel : « SAYING THE UNSAYABLE » (« Dire l’indicible », tout un programme !), intellectuels qui voient dans  « l’économie de suffisance » prônée par le roi  « un outil de « disciplination » des populations, afin de maintenir un ordre social et une hiérarchie millénaire, un blocage à l’ouverture sur le monde et à la démocratisation et surtout une incompréhension totale de la vie rurale. Et bien sûr,  des conseils de nantis aux pauvres » !  * (on se souvient de Prayut disant à ceux qui avaient envie de s’acheter une voiture : « vous n’avez même pas fini de payer vos crédits, et puis il y a déjà beaucoup trop de circulation. (Sous-entendu : restez sur vos buffles dans vos campagnes, laissez les voitures aux citadins)

Consommer uniquement ce que vous produisez ! Et s les fermiers ne vendaient pas leur riz, leur soja, leur choux  s’ils gardaient tout pour eux ? Car ils produisent, eux !

Les jeunes des montagnes ont des aspirations. L’aspiration à l’éducation. Mais quand ils ont « consommé ce qu’ils produisaient » il ne reste plus grand-chose à vendre pour « toucher » de l’argent, argent nécessaire pour payer uniformes, transports, cantines, logement dans les villes où est dispensé le savoir. Pour eux l’université est quasiment impossible, car, aucune aide de l’état et pourtant je peux attester que les Karen ont très souvent une intelligence plus vive que leur équivalent thaï. Ils parlent déjà deux langues, leur langue natale et le thaï.

L’éducation pourrait changer leur vie s’ils avaient accès à l’université, celle qui produit médecins, ingénieurs, professeurs. Si la jeune Roung Thi Wa étudie dans une université Rajabhat (l’équivalent des IUFM français) de Lamphun à 8 heures de son village, c’est parce que son frère, pas encore marié, travaille sur des chantiers de construction à Chiang Mai  et lui envoie de l’argent.  Pas de bourse d’état pour aider les plus intelligents. Seules des ONG et des missionnaires aident parfois ces jeunes Karen.

Pas d’électricité à Baan Houay Mouang ; ici et là quelques panneaux solaires. L’électrification, prévue par Yingluck Shinawattra et en train de se mettre en place aux premiers kilomètres de la route de jungle et les habitants l’attendent d’ici quelques mois.

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Pas d’eau courante non plus, les hommes vont à la source un peu au-dessus du village, et la transporte dans des bambous, sur leur dos.

Des coutumes intactes, pas polluées par l’esprit mercantile des villes. Pas de tentations inutiles jetées aux regards des jeunes. Les Karen Pwo ne s’intéressent pas à la politique, mais le jour où une télévision s’introduira dans leur culture, le jour où l’antenne viendra percer le toit de feuilles de leur maison de bambou, nul doute qu’ils deviendront vite adeptes, « addicts » des pires produits de consommation thaïe : la connerie, la publicité, la vulgarité d’âme des scénaristes de soap opéra… Dans la foulée, ils feront sans doute connaissance avec le maître du pays, le premier ministre Prayut Chan Ocha ?  Après tout, chaque avancée, comme les médailles, a son revers.

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* Je me propose dans les jours à venir de traduire tout ou partie de ce livre, il n’a pas son équivalent en français. SAYNG THE UNSAYABLE (Monarchy and Democracy in Thaïland) dans toutes les bonnes librairies de Thaïlande : 795 baht)


Le prix d’une vie : 15 000 baths


LE PRX DE LA FACE versus LE PRIX DE LA VIE


Dans l’armée thaïlandaise il y a les conscrits et puis il y a des volontaires, souvent de pauvres sans terre ou sans travail. Dont certains Karens. J’en ai rencontré un dans les montagnes, il était en permission : NIWAT. Dans l’armée il  gagnait 9000 bahts par mois (220 euros environ). Pas assez pour sa famille, alors il s’est engagé comme « volontaire » pour le « sud profond », (the deep south comme disent les journalistes), c’est-à-dire les provinces de Yala, Narattiwat, et Pattani. Le grand sud c’est en dessous de Phuket, Khrabi, Hat Yaï, près de la frontière malaise, pays musulman. Ça pète tous les jours dans ces provinces qui veulent leur indépendance. Depuis 10 ans il y a eu plus de 5000 morts : attentats souvent sur les routes (motos tueuses), bombes. Sont particulièrement visés les soldats, puis les enseignants (eh oui ils enseignent les 3 joyaux  thaîlandais : le roi, bouddha et la nation… et ceux du sud veulent juste le coran) sont visés également, et par voie de conséquence, les moines. Mais ce sont les jeunes soldats qui trinquent. Quand ils reviennent vivants, ils sont souvent blessés, ou traumatisés.

Niwat est Karen donc et s’est engagé pour le sud – l’armée cherche toujours des volontaires –  il voulait gagner plus. Donc, au lieu des 9000 bahts, il en gagne 15 000 (environ 390 euros). Pour risquer sa vie, c’est pas beaucoup, mais pour lui les 6000 baths de différence, c’est énorme !

Il me raconte : il fait partie de la « rescue protection teachers » Il protège donc les enseignants thaïs (qui eux aussi sont volontaires pour un salaire un peu plus important),  travaille 45 jours d’affilée, pour 10 jours à la maison. L’avion militaire le prend de Chiang Mai à Hat Yaï et vice versa. Pattani serait encore plus dangereuse que Yala.

Dans mes infos (sources secrètes) le chef de la police et officier militaire, a déclaré ses biens :  environ 900 millions de bahts.. Quand on connaît la solde d’un militaire, et pour cause !!!) l’ancien chef de la navy, lui, un peu moins de 800 millions et le frère cadet du Ier ministre : seulement 79 millions (il est encore jeune)  

Des chefs qui ne risquent pas grand-chose, au pire de perdre la face (sia nhaa)  ; ex. l’histoire ridicule du Tour de France en Thaïlande ! ou l’achat de détecteurs de bombes bidon ! ……

La face mais pas leur vie ! 

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                                                  Niwat le soldat Karen en permission

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               Discussion au lieu de rencontre :  l’épicerie avant la montagne. Avec AnSarot et Paee Keuakunsapsin

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                                           Et une bière d’un coup avant d’attaquer la montagne


« La vieille  Karen, la tête prise dans un turban blanc si crasseux que je ne m’en servirais même pas pour nettoyer mes chaussures, me fait signe de m’asseoir.  Je m’assieds par terre, en position du lotus, sur un sol de lattes à clairevoies, au travers desquelles j’entends, plus que je ne vois, un énorme  cochon noir solidement attaché à un des piliers de la maison. Il est entouré d’une ribambelle de cochonnets si minuscules qu’on jurerait des rats. Krissada suit mon regard … »

« Habituellement ils sont libres, mais cette mère vient d’avoir une portée et doit nourrir ses petits. Si elle n’était pas attachée, ils devraient la suivre partout et ils n’en ont pas encore la force. »

Je ne sais pas ce qui m’incommode le plus : l’odeur fétide  qui monte du dessous de la maison, la chaleur oppressante, le manque total de compréhension, l’épreuve insurmontable de devoir garder mon calme… ou l’obligation de subir la vue de la vieille femme crachant de  longs jets rougeâtres de bétel entre les interstices du plancher de bambou. Je me sens nauséeuse à la limite du malaise.

« Phaw Thee est partie avec le bébé », ces mots, simples et terribles, résonnent dans ma tête comme des coups frappés sur un gong, avec une réverbération si intense que j’ai l’impression qu’elle va exploser.

Krissada, insupportablement à l’aise, s’approche de moi à me toucher. Quoi ? On ne se lève pas encore pour quitter les lieux ? On a pourtant appris l’essentiel : Lotus est partie. Partie. Il ne va quand même pas  laisser cette  conversation  s’éterniser  des heures ? Attentif à mes signes de découragement, il  me chuchote : « Schhhh. Encore quelques minutes. Par politesse ». Ne me reste plus qu’à prendre mon mal en patience et à écouter les divagations de la vieille Karen qui continue de soliloquer en crachant à intervalles réguliers. A force de mâcher ce truc immonde, le jus, au rouge tenace, s’est incrusté dans les craquelures de ses lèvres. Son visage, ravagé de crevasses profondes, sculpté par le travail de bête de somme, par le soleil, les privations, l’acceptation de tout,  malheur et bonheur confondus – ici quelle différence – finissent par m’émouvoir. Plus qu’un Bronzino ou un Caravage.

Toute une vie est inscrite là,  une géographie vivante de chair humaine. Sur ses joues, traînent encore quelques traces de « thanaka » jaunâtre,   cette poudre d’acacia  censée embellir les visages des femmes ou  les protéger du soleil. Je suis bouleversée, comme devant l’œuvre d’un artiste dérangé qui aurait mis trop de couleurs, bousculé les règles de l’esthétisme, repoussé toutes les limites de l’art et remis en question les standards de la beauté, pour modeler cette sublime laideur. Je ne peux m’empêcher finalement, et pour tromper l’ennuie, de la photographier sous tous les angles. Je tourne autour de la vieille femme, tantôt sur mes genoux, en prenant appui sur mes talons, tantôt accroupie  à la limite du déséquilibre.  Elle n’a aucune conscience de ce qu’est un appareil photo, alors elle se conduit comme le modèle parfait et innocent, le rêve de tout photographe…tout en continuant de discourir avec Krissada. 

A une gamine en uniforme déchiré qui nous observe bouche bée depuis notre arrivée, elle fait un discret signe de la main. Tel un bébé singe, la petite dégringole les barreaux de l’échelle d’accès à la maison, et nus pieds, dans la boue rouge, disparaît vers une hutte voisine. Cinq minutes plus tard, elle est devant nous avec deux verres d’eau si douteux que je ne peux croire qu’ils nous sont destinés. Mais Krissada boit, alors je sais ce qu’il me reste à faire. J’effleure à peine le récipient du bout des lèvres ; en plus de sa saleté, il dégage une forte odeur de rance.

« La mère est morte »  dit brusquement Krissada en anglais.

De surprise je fais un léger bond qui déstabilise le verre. Geste manqué ? L’eau se répand entre les espaces du plancher et arrose le purin accumulé sous la maison. Krissada corrige aussitôt : « La mère de Lotus est morte. C’est elle qui gardait le bébé. Elle avait attrapé une bronchite, enfin  quelque chose aux poumons ».

« Quand ? »

« Il y a environ six mois ».

Je tente de longues et lentes inspirations-expirations, pour calmer les battements de mon cœur, l’empêcher de s’emballer. La vieille femme parle toujours, mais je commence à remarquer d’imperceptibles signes d’impatience chez Krissada. Dès qu’elle marque une pause, il se tourne vers moi : « La mère de Lotus habitait une maison voisine. Phaw Thee est revenue au village pour les funérailles et a emmené le petit avec elle,  sans rien dire de sa prochaine destination. Le mieux maintenant est d’aller voir le chef du village. Il en saura peut être davantage ».

La vieille femme me saisit les mains.  Avec une force incroyable pour une personne si menue, si fragile,  elle les serre longuement comme pour faire de moi sa prisonnière. Je murmure un « tab’leu »,  merci  en Karen, appris en hâte sur la route,  glisse un billet de cent bahts dans les siennes, rugueuses et sèches, définitivement sales. Elle serre le billet contre sa poitrine, mains jointes, et m’inonde de sourires rouges sang et de « tab’leu » mélangés à toutes sortes de sons incompréhensibles. Je regrette d’avoir donné si peu d’argent, je devrais donner plus, je me sens coupable tout  à coup. Mais coupable de quoi ? D’avoir surpris la misère ? Krissada comprend mes hésitations et me tire par la manche : « Allez, on y va  ». Un dernier regard autour de moi. Il est presque midi, aucun signe de préparation de repas près de l’âtre. J’ai le temps de lui en faire la remarque. Il hausse les épaules : « C’est comme ça. Elle a mangé ce matin, elle ne mangera  que ce soir avant le coucher du soleil. Peut-être. »


Femmes de l’ethnie Karen. Les Karens, réfugiés de Birmanie, vivent parfois depuis très longtemps, dans les montagnes a la frontière birmane, entre Mae Hong Son, Mae Sariang, Mae Sot. Aucun guide ne vous conduira jusqu’à elles. Il faut partir en moto dans la montagnes et avoir tout son temps…Elles ne « s’offrent » pas aux touristes.Certains groupes sont la depuis des décennies, mais  ne possèdent pas la nationalité thaïlandaise. Ils ne bénéficient d’aucun avantage auquel pourrait prétendre toute personne possédant  une « baat prachachon », (une carte d’identité).

Les droits de mon roman « Theatre dOmbres » iront aux Karens, principalement a ceux qui ont sauté sur des mines en cherchant a fuir la Birmanie.


A quoi rêvent les karens ? (Borderline)


L’auteur des traces sur la piste allait bientôt nous rejoindre au milieu d’un groupe de femmes, dont certaines très âgées, étaient habillées de rouge – une constante chez les Karens – les bras recouverts de bracelets de bronze –  des poignets jusqu’au coude, et pour certaines jusqu’aux épaules. –  Le dessus de leurs mains était tatoué de signes mystérieux à l’encre bleue, créant une géographie étrange et compliquée avec l’entrelacs proéminent de leurs veines, bleues elles aussi. Un  foulard noué en pointe coiffait leurs cheveux serrés en chignon, il était du même tissage rouge à bandes noires que les jupes qui découvraient chevilles et mollets cerclés de bronze. De lourdes boucles d’oreilles d’argent, en forme de bobines déformaient et alourdissaient les lobes fragiles de leurs oreilles.

« Probablement des « Karens Pwo » soufflait Josh. « On les appelle aussi « Karens rouges ». Ils n’aiment pas trop se mêler à la société thaïe… ».

Le conducteur de la moto,  un garçon d’une vingtaine d’années au regard futé et chargé de longues tiges de bambou ramassées dans la forêt, venait vers nous après s’être débarrassé de son encombrante charge. Sans rien dire d’abord. Intrigué et intimidé par notre présence, il n’osait pas entamer la conversation le premier. Josh lui a tendu la main. Il a éclaté de rire. Par chance, il comprenait  le thaï appris dans une école de village situé plus haut dans la vallée. Les vieilles femmes me touchaient, avec un peu de timidité et pas mal d’effronterie. Elles faisaient marche arrière dès que mon attention se portait sur elles. Je détournais donc les yeux afin de les laisser satisfaire leur curiosité. Mes bras semblaient particulièrement les intriguer, elles les caressaient, les pinçaient, les palpaient, en proférant des sons incompréhensibles que je prenais pour de l’admiration. Je demandais au garçon de traduire.

« Noum noum » répondait-il. « Doux doux ».

J’osais alors faire ce que ces femmes avaient l’aplomb de faire sur moi : palper à mon tour la partie non recouverte de bijoux de leurs bras. Ils étaient maigres et durs, et leur peau, très fine, glissait directement sur l’os.
« C’est étrange » constatait Josh « il n’y a pas d’enfants dans ce trou. Habituellement ce sont eux qui nous accueillent dans les villages »

Une très vieille femme, cassée en deux sous le poids d’un fagot plus lourd qu’elle, débouchait du chemin en contrebas. Le bois qu’elle portait était non seulement écrasant mais si volumineux qu’il traînait jusqu’à terre. Elle se joignait au groupe de femmes et nous souriait de toutes ses gencives nues, sa charge toujours arrimée à son dos.

« Le bois pour la cuisine » précisait le garçon qui s’appelait Maw-Maw.
La vieille femme était si menue, si fragile, son corps si décharné, qu’il évoquait ces vieux sarments de vigne l’hiver en Provence. Son visage était creusé de rides pathétiques, ses yeux dont la braise s’était  depuis longtemps éteinte, étaient enfoncés dans ses orbites  cerclées de bistre. Une physionomie de sorcière  avec un sourire  naïf édenté de petite fille.

« Elle vit seule » soufflait Maw-Maw. « Ils sont tous partis. Morts ou à la ville. C’est la même chose. »

J’étais absurdement émue. Dès l’instant où l’on ouvrait vraiment les yeux sur le monde, il vous rendait si triste qu’il valait mieux se laisser emporter dans l’engrenage d’une vie mécanisée, d’une vie faite d’assujettissements organisés, d’abrutissements orchestrés, afin de pouvoir la traverser sans trop souffrir. La vieille femme avait-elle senti ma compassion ? Je n’aimais pas ce mot, ni celui de pitié non plus, leur sens avait un fond d’arrogance que je ne ressentais absolument pas. C’était plutôt de la tendresse. Elle me regardait à présent avec une sorte de ravissement ingénu.  Qu’est-ce que je représentais pour elle ? La vierge Marie ? La réincarnation de la déesse des rivières ? Ses mains, accrochées aux miennes, étaient rugueuses comme l’écorce des arbres, des larmes coulaient sans tristesse de ses yeux au regard flou.

« Elle ne mange pas tous les jours » continuait Maw-Maw sur un ton qui ne contenait aucune pitié. C’était juste un constat. Elle ne devait pas être la seule.

Je me débarrassais de mon sac à dos et extirpais plusieurs billets de cent Bahts que je glissais dans les mains jointes de la vieille femme.

Josh a dit :

« C’est trop »

Maw-Maw a ouvert de grands yeux ronds. La vieille ne voyait pas bien les billets, elle palpait leur texture, les faisait crisser sous ses doigts, les caressait les uns après les autres en me fixant d’un sourire beat. Maw-Maw s’est penché vers elle. Il avait évalué approximativement la somme que représentaient ces billets. Il lui a parlé bas à l’oreille.  Elle a mis un peu de temps à comprendre, puis d’un seul coup, son sourire s’est effacé pour faire place à une sorte de peur panique. Elle devait penser que je m’étais trompée, que je lui avais donné trop et que j’allais lui reprendre l’argent.  Elle a prestement glissé les billets dans son corsage déchiré, tout contre son inexistante poitrine, et s’est sauvée en trottinant, laissant derrière elle, dans la poussière rouge du chemin,  les traces de son fagot de bois mort.

« On va chez moi maintenant » a dit Maw-Maw.

On le suivait jusqu’à une habitation sur pilotis, la cohorte des femmes toujours à nos trousses et piaillant à qui mieux-mieux. Elles devaient commenter l’anecdote des bahts donnés à la vieille femme……………
Le père de Maw-Maw gravissait à son tour l’échelle et nous rejoignait près du feu qui se mourait. Il s’est débarrassé du turban crasseux qui lui protégeait la tête et a demandé à son fils de nous servir de l’eau. Il s’est présenté comme Tha Bu Kho, « Phou Yai baan», le chef de cette petite communauté appelée Huay Nong. Son thaï était un peu hésitant, mais suffisamment intelligible pour que nous puissions converser. Je lui montrais la photo de Somchaï et lui expliquais le but de nos recherches. Il a longuement examiné le cliché, en hochant la tête de gauche à  droite.

« J’ai déjà vu cet homme » a-t-il dit, « mais il n’avait pas d’uniforme militaire »

Mon cœur a bondit :

« Quand ? »

Nouvelle plongée lente dans sa mémoire.

« Oh ! Il y a longtemps… ».

Que voulait dire longtemps lorsqu’on vit hors du temps ? Que voulait dire longtemps lorsqu’on vit sans calendrier ni montre, avec la lune et le soleil comme seuls points de repères ? J’étais suspendue à  ses lèvres, mais il a juste répété, en continuant de hocher tristement la tête :

« Longtemps… »

Il était comme dans un rêve éveillé ou une transe immobile, J’allais insister lorsque Josh a posé sa main sur la mienne :

« Attends ».

De longue secondes se sont écoulées, entrecoupées par les raclements de sabots des buffles vivant sous la maison. Des jappements de chiens querelleurs et des stridences d’oiseaux se répondaient au loin, très loin.

« Père », a dit Maw-Maw doucement, avec respect.

« Père »… Tha Bu Kho est sorti de sa torpeur, et a répété mécaniquement :

« Il y a longtemps, il y a longtemps… »

J’étais troublée par ce qui se passait autour de nous, ou plutôt ce qui ne se passait pas. Avais-je seulement remarqué qu’il n’y avait pas de femme dans cette maison ? Qu’il flottait dans l’atmosphère quelque chose de définitivement douloureux, comme un « manque » ? C’était palpable et triste, comme le feu qui s’éteignait, comme les braises qui s’étouffaient sur elles-mêmes.

« Chut » a encore soufflé Josh lorsqu’il a compris que j’allais à nouveau poser une question. Maw-Maw est venu s’asseoir près de son père, contre lui, épaule contre épaule. Cette fois le père est revenu à la réalité, il a passé une main fatiguée sur son visage :

« C’était avant la mort de ma femme ».

Il avait honte d’avouer une peine si intime devant des étrangers de passage, mais au-delà de l’événement, la mort de son épouse était un point de repère sur le calendrier de sa vie. Dehors le soleil déclinait, on sentait déjà la fraîcheur s’installer dans la pièce.
« On va rester ici cette nuit » a décrété Josh. « L’homme a encore des choses à dire, et il vaut mieux ne pas prendre la route après le coucher du soleil ».

L’idée ne m’enchantait pas mais il avait raison, et puis ici, un fil ténu me reliait à Somchaï. Je ne pouvais m’empêcher de penser à ces traces de pneu sur la piste, des traces qui nous avaient menés jusqu’ici. Peut-être que c’était pareil dans la vie : il y avait les signes que l’on voyait, d’autres que l’on évitait ou d’autres encore qu’on décidait de suivre. Je divaguais  un peu sous l’effet de la fatigue et de l’atmosphère singulière qui se dégageait de cette maison bientôt envahie par la nuit. Ténèbres déprimantes qui recouvraient ces vallées profondes, aussitôt le soleil couché.

Lorsque Maw-Maw eut constaté que son père était revenu à la réalité, il s’est afféré autour du feu, l’a ranimé en disposant des brindilles sèches et du petit bois au milieu de l’âtre. Il a fait chauffer de l’eau dans un chaudron noir de suie ou de crasse et posé en équilibre sur les bûches.

« Vous allez dormir près du feu. La nuit approche ».

« Il s’appelait Somchaï ! » s’est souvenu tout à coup le chef du village. « Il nous a aidés lorsque ma fille a voulu aller travailler à la ville, c’est lui qui l’a conduite à Lamphun, on avait tellement peur de la laisser partir seule.»

Je soupçonnais Maw-Maw de faire du bruit exprès pour ne pas entendre ce que son père allait dire et qu’il ne savait que trop déjà. C’est lui qui tout à l’heure nous avait dit, à l’apparition de la vieille femme au fagot :

« Ils sont tous partis. Morts ou à  la ville, c’est pareil ».

Cette petite phrase, anodine alors, était le nœud du problème ou plutôt de la tragédie qui avait touché cette famille sans femme.

« Les écoles ont volé nos enfants »

Josh avait fait ce constat dès notre arrivée dans le village.
« A-Paï, comme tous les jeunes, ne voulait pas rester à la maison. « Il n’y a pas de futur dans ces montagnes » elle disait. Nous ne sommes que de pauvres paysans, on travaille dur pour envoyer nos enfants à l’école, comme le demande le gouvernement thaï. Notre seul souhait c’est qu’ils reviennent au village. Mais une fois en ville, c’est fini, ils sont perdus pour nous. Ils ne veulent plus nous parler, ils ont honte de nous. Tous les anciens pensent qu’envoyer nos enfants à l’école c’est les perdre pour toujours »

Maw-Maw nous a proposé un bol de riz cuit le matin, garni de quelques lanières de porc, des morceaux de cuir dur à mâchouiller mais la viande est un luxe pour les karens. Tha Bu Kho s’est concentré sur son bol qu’il a lapé en quelques secondes. Son fils l’a rempli à nouveau de riz, mais sans viande cette fois. Le chef de village l’a avalé avec la même concentration silencieuse. Manger n’était pas un plaisir, c’était donner du carburant à  la chaudière pour que la machine puisse continuer de travailler. Pour manger justement. C’était infernal. C’était la vie.

L’homme continuait son monologue, avec une obsession monotone…

« L’école est une menace pour notre identité. L’éducation fait de nos enfants des frustrés. Ceux des villes ont les meilleurs jobs, aux nôtres, on donne les travaux à risques et mal payés. Nos enfants sont perdus, étrangers à leur culture, incapable de s’intégrer dans cette nouvelle société. Alors parfois ils volent ou ils se droguent. On dit qu’il n y a pas de travail dans les villes, mais ici, il y en a du travail. Dans les champs, dans la forêt. Et ici on n’a jamais faim ».

« Pardonnez-moi Khun Tha Bu Kho, mais tout à l’heure on a rencontré une vieille femme et votre fils nous a dit qu’elle ne mangeait pas tous les jours ».

Maw-Maw intervenait aussitôt :

« Parce qu’elle est seule. Ses fils sont partis. Ses petits enfants aussi. C’est pour ça qu’elle n’a plus à manger ».

Son père martelait, têtu et obsédé :

« Je ne veux plus de cette école qui fait croire à nos enfants que seul l’argent apporte le bonheur. » Il a ensuite ajouté, avec fierté :

« Mon fils est un bon fils, il a quitté l’école pour revenir près de moi après la mort de sa mère. Il va s’occuper de vous maintenant,  moi je suis fatigué ».

Il s’est allongé dans un coin de la pièce, non loin du feu, et s’est tout de suite endormi. Maw-Maw portait un lourd chagrin sur ses épaules. Instinctivement, on s’est rapprochés du feu nous aussi, il faisait presque froid.

« Ma sœur A-Paï travaille maintenant dans une usine chimique à Lamphun. Elle a souvent mal à la tête. Le docteur dit que c’est à cause des produits chimiques, mais elle ne veut pas revenir chez nous, c’est pour ça que ma mère est morte ».

Le feu crépitait, indifférent, presque joyeux,  avec parfois une étincelle qui s’en échappait. Comme une étoile filante, elle s’éteignait en se fondant dans l’obscurité de la pièce.

« Le feu va vous tenir chaud, les nuits sont froides ici.»

Une nuit très longue en perspective, mais avec une petite étoile qui, au loin, brillait. Comme l’espoir.

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(extrait d’un roman – BORDERLINE – en préparation…dont le récit se passe dans les montagnes, a la frontière birmane)

Dans THÉÂTRE D’OMBRES, que l’on peut commander dans n’importe quelle librairie en France et au Québec (sous 3 jours), on découvre la vie des Karens, réfugiés ou résidents en Thaïlande…source d’informations sur les Karens, avec une réelle intrigue romancée…


Et Dieu créa la femme Karen


 La femme n’est pas un sous-produit de l’homme. C’est peut être l’inverse !

 La Thaïlande est un patchwork d’ethnies (principalement dans le nord), originaires souvent de Chine (Mongolie, Tibet). Des peuples aux traditions fortes qui tentent de vivre dans un univers de plus en plus globalisé.

Si on a envie de connaître (pas dit « visité ») ces ethnies, il faut un peu payer de sa personne, car elles ne sont pas facilement atteignables (géographiquement, et culturellement). Si l’on vous propose dans votre tour «tout compris », la visite de Karen, Hmong, Lissu etc… c’est de l’abus. Des autorités thaïes, avides de fric ont « parqué » dans de faux villages, la majorité de ces ethnies qui dans la vraie vie ne vivent pratiquement jamais ensemble, et vous font payer un droit d’entrée. Peut-on imaginer, pour le plus grand bonheur des touristes Chinois, des sortes de Disneylands dans lesquels on aurait « parqué », des Bretonnes en coiffe, des Alsaciennes avec leur cigogne, des Basques avec leur béret, des Marseillais avec leur sardine. Pure arnaque donc pour ceux qui cherchent un peu d’authenticité.

Ces groupes vivent dans les montagnes, des villages d’accès parfois difficile, que ni bus, ni mini van ne peuvent grimper ! Seules quelques 4X4 parfois, mais des petites motos, toujours ! Elles, grimpent à l’assaut de tout : chemins de boue, ornières, poudreuse. Et puis il faut du temps et avoir quelque intérêt pour les tissages sublimes de Karen par exemple ou la culture des fruits et légumes.

« La proximité de la nature fait d’eux des artistes nés » me dit mon fils, « car ils s’en inspirent toujours ». 

Si le dicton dit que Dieu a créé la femme, ici il s’avère faux. Dieu n’a pas pris une côte d’Adam pour en faire un sous-produit appelé femme (!!) Dans la légende Karen, Dieu a d’abord créé la femme, puis d’une de ses côtes, est né l’homme. Les Karens sont forts, courageux, fiers et fidèles, et très LOGIQUES. Après tout, c’est bien la femme qui donne naissance à l’être humain.

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La beauté n’a pas d’âge

 

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« Plus qu’un Bronzino ou un Caravage. Toute une vie est inscrite là,  une géographie vivante de chair humaine. » (Estrait de « Là Où S’arrêtent Les Frontières ») de Michèle Jullian (amazon.fr)

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Lettre à un père absent

Mon Cher Papa,

” Je me souviens de l’époque où nous vivions en Birmanie. Nous vivions dans la pauvreté mais avec toi notre famille était heureuse. Tu étais la force et la lumière. Tu nous disais d’étudier afin de parfaire notre éducation. Tu travaillais dur pour pouvoir nous envoyer à l’école. Tu étais le meilleur des pères, mais la malchance est tombée sur nous. Sans prévenir la fatalité t’a enlevé à nous. J’avais seulement dix ans, petit frère six et petite sœur, quatre. Ce fut une grande perte pour nous. Je me souviens de toute la famille agenouillés et priant pour toi. Lorsque nous avons réalisé que tu ne reviendrais plus jamais, tout se glaça d’un coup autour de nous. Je nous vois encore assis à côté de ton corps inerte. Comment nos grands-mères nous enlaçaient en pleurant. Nous étions seuls avec maman et 2 grands-mères. A partir de cet instant il nous fallut affronter le monde sans toi.



Camp de Mae La, Thailande, frontiere birmane

Un jour, je me souviens, maman avait confectionné une jolie robe pour petite sœur. Elle monta alors sur la table et, face à la fenêtre, montra sa nouvelle robe. »Pourquoi fais-tu cela ? » lui demanda-t-on « Pour que papa puisse la voir » répondit-elle. C’était pathétique car elle croyait que papa continuait de nous voir de là-haut.

Papa, la vie a été dure pour nous en Birmanie. Tout devenait cher, l’école aussi. Seuls ceux qui avaient de l’argent pouvaient aller de l’avant. Aussi dur que nous puissions travailler, nos chances de réussite étaient nulles. Nous étions « ignorés » par les professeurs, intéressés seulement par les cours particuliers. On ne pouvait les blâmer, la vie était si chère. Mais pas seulement papa, Il y avait  aussi la discrimination imposée par la dictature dans tout le pays. Les pauvres comme nous n’avaient aucune chance. Seuls les riches s’offraient le meilleur et maman craignait qu’un jour mon petit frère et moi soyons pris de force par l’armée. On voyait tellement cela autour de nous dans notre village.

« Nous ne sommes plus en sécurité » dit maman. Alors nous avons quitté la Birmanie et franchi la frontière jusqu’au camp de Mae La en Thailande. J’ai continué à étudier au  collège du camp, j’étais heureux d’étudier et je m’intéressais de plus en plus à l’anglais.

Le 7 aout 2008, la Première dame américaine Laura Bush vint visiter le camp de Mae La et notre école. Papa, la première fois que je la vis, mon cœur se mit à battre très fort. Lorsqu’elle fit son entrée dans notre classe avec sa fille, c’était notre cours d’anglais. Notre prof nous avait demandé de formuler chacun une phrase en anglais. J’étais follement excité. Je n’aurais jamais eu cette chance en Birmanie, je ne l’oublierai jamais. On nous demanda si certains d’entre nous aimeraient poursuivre leurs études en Thailande, mais nous n’avions pas cette chance, puisque nous étions refugiés. On viole nos droits papa, mais je ferais de mon mieux.

Le 30 janvier 2009, pour le 60e anniversaire de la révolution Karen, je rencontrais beaucoup de gens du monde entier et fut très impressionné d’entendre le discours de Nant Zoya Phan. Je pensais qu’elle avait aussi perdu son père et qu’elle était une des réfugiés, comme moi, et maintenant elle était connue dans le monde entier. Je pensais alors que bien qu’étant refugiée, nous pourrions  aussi entrevoir et espérer un futur brillant. En essayant très dur et avec détermination, nous pourrions devenir célèbre aussi un jour.


Je passais les examens pour l’université, et passais les tests écrits et oraux et pourtant je fus rejeté. Je n’en compris pas les raisons. Pourquoi papa ? J’avais perdu tout espoir pour mon futur et combien j’aurais aimé t’avoir près de moi pour m’encourager. Mais pas question de rester sans rien faire. Je sollicitais une entrevue auprès du directeur de l’école. Avait-il une place pour moi ? Sans hésitation il m’offrit un poste d’enseignant en anglais pour les élèves de primaire. A ce jour, je suis reconnaissant à  Thara Ruby de m’avoir donné cette chance, grâce à lui je reprenais confiance.

J’adore enseigner mais comme j’étais très jeune je voulais apprendre encore. Lorsque j’écoutais certains poèmes, ça me donnait envie de pleurer, je voulais participer à ces activités littéraires. A nouveau on me donnait une chance de repasser un examen et cette fois je fus admis. Ce fut un jour de bonheur pour moi papa !

Avec Eugene,nos nous sommes battus pour les memes images : celles de  La Lady, lui pour son journal d’etudiant, moi pour mon blog…

Je suis heureux d’étudier. Tous les sujets m’intéressent. Heureux d’être étudiant à nouveau et de participer aux activités de l’école. L’éducation est gratuite et tous les enseignants sont formidables. Pas de parti-pris. Pas besoin de prendre des cours particuliers. Les enseignants fournissent toutes les explications que nous leur demandons. Nous ne sommes jamais « ignorés » et recevons le même traitement tous. Pas de rivalité concernant les richesses de ce mode. Si nous entrons en compétition c’est dans le cadre des études, et solliciter notre intelligence. Papa je t’aime. Ne t’en fais pas. Je ne renoncerais jamais. Je ferai de mon mieux pour acquérir toujours une meilleure éducation dans tous les domaines possibles. Je te promets d’être « éduqué » comme tu  l’aurais souhaité. Et tu sais quoi papa ! C’est parce que je t’aime”.

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C’est lui Barblut Eugene Sein qui a envoye cette lettre a son pere absent, lettre qu’il m’a fait parvenir en ce jour de “fete des peres”
Allez-voir sa page sur FB “Barblut Eugene Sein”  Eugene parle birman, anglais et plusieurs langues Karen

Putain de vie !

Les temps s’annoncent tumultueux ou plutôt explosifs dans le monde en général comme si les pays cherchaient à rivaliser en haine, en folie, en violence… En connerie.

La Thailande n’est pas épargnée par ces turbulences. Bien sûr, la mer est toujours bleue, les rizières toujours vertes ou jaunes, les sourires toujours là, enfin chez les gens simples, mais dans la marmite, l’eau boue et les feux sont au maxi. Suffirait d’une étincelle pour que l’explosion divise soudain la nation en deux couleurs, dans ce pays censé être uni dans un même amour. Au profit de qui cette sourde haine ?

Depuis que Lucy est descendue de son arbre, depuis que les chasseurs cueilleurs sont devenus
sédentaires et ont inventé la propriété… ça ne s’est pas arrangé.

Et les victimes sont toujours les mêmes : peuples déplacés, refugiés, fuyant leur terre pour le plus
grand profit des marchands d’armes mais surtout de ceux qui les contrôlent et cherchent à s’approprier l’or, le teck, les diamants, le pétrole, les « terres rares »… Mais je ne vais pas faire de la géopolitique de bazar, je n’y connais rien après tout, je constate simplement, j’ouvre les yeux et je pose des questions, hélas sans réponse.

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Il n’existe pas de sociétés idéales, celles qui s’en approchaient le mieux étaient peut être ces micro communautés vivant éparpillées dans les montagnes ou la jungle, loin de la modernisation sauvage. Les Karen par exemple et si j’en parle c’est parce que je les connais un peu et les fréquente depuis presque 8 ans. Il n’y a pas si longtemps ils vivaient encore comme des cueilleurs chasseurs, se déplaçant au sein de la forêt dont ils se disaient les fils. En la respectant car elle les protégeait et les
nourrissait. Elle était leur source de vie.

Mon ami An Sarot – thaïlandais –  vient de s’engager à une jeune-fille Karen qui travaille et étudie à  Mae Sariang. Premiers pas vers la modernité. « Vous vivez ensemble? » je lui demande. « Oh !teacher, nous avons prévu de nous marier dans 2 ans… d’ici là je la respecte et je respecte les coutumes des Karens ». Pas de sexe avant le mariage donc. J’aime ce garçon si fort et respectueux qui insiste à chaque voyage pour que je vienne m’installer ici.

Sur la route, nous croisons des camions. Je demande à An de mettre la moto sur le bas-côté et je m’approche de l’endroit où ces camions viennent de s’arrêter pour manger. Quelqu’un m’interpelle
« Teacher Michele… vous me reconnaissez ? » C’est Erin Schwe, une jeune-femme Karen qui travaillait à la Northwest Guesthouse… Elle m’explique qu’elle accompagne un groupe de réfugiés Karens depuis un camp de la région de Mae Sariang jusqu’à Mae Sot (des heures de route) Des karens ayant fuit les violences dans leur pays, la Birmanie, pour trouver un abri temporaire en Thailande. Un temporaire qui dure  depuis 10 ans. 10 ans de camp insalubre ! Et là, ils partent pour un contrôle médical dans le très grand camp de Mae Laa près de Mae Sot.

Putain de vie !

Des champignons vénéneux

Je parcourais il y a quelques jours des villages Karen dans ces montagnes qui servent de frontières entre deux pays violemment ennemis depuis des décennies. Par deux fois, la Birmanie a mis à sac les deux capitales royales du Siam, les deux joyaux qu’étaient Sukhothai et Ayutthaya. Mise à sac non seulement matérielle et humaine mais également culturelle. Aujourd’hui, des liens commerciaux rapprochent ces deux frères-ennemis qui, faute d’être de vrais amis sont en train de devenir des partenaires. Les deux ont besoin l’un de l’autre.

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Depuis un peu plus d’un an et après ces dernières élections de mars 2012, le Myanmar s’est  ouvert davantage aux touristes et aux hommes d’affaires. Peu à peu une main-d’œuvre birmane, travaillant légalement ou illégalement sur le territoire thaïlandais, a repris le chemin du pays d’origine. Pas encore en masse, mais en nombre suffisant pour que certains patrons de petites entreprises s’en inquiètent. Dans l’industrie de la pêche, de la conserverie et de l’électronique principalement. Une main d’œuvre qui était payée moins de la moitié des salaires thaïlandais. Cette main-d’œuvre serait bien accueillie au Myanmar, car elle aurait un savoir-faire que la main d’œuvre birmane locale n’a pas encore eu le temps d’acquérir.

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Dans cette région de montagnes-frontières, loin du tourisme et peuplée majoritairement de Karens vivant en quasi autarcie, j’apprenais, lors de mon séjour, qu’une famille de quatre personne –  à l’exception d’un enfant –  avait été empoisonnée par des champignons de forêt. C’est la saison des champignons dans le nord, avec l’arrivée des pluies. On en vend tout le long de la route qui mène à  Mae Sariang ou à Mae Hong Son.

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A mon retour sur Chiang Mai, j’apprends que ces empoisonnements sont dus à l’absorption de « het kai harn kai louang » (champignon en forme d’œuf d’oie), en fait, des amanites contenant une toxine qui détruit les cellules humaines, la toxine amanita. Dans la presse d’hier, je lis : « c’est 9 personnes d’un même village Karen, Tambon Papong –  dont 5 personnes d’une même famille –  qui ont été empoisonnées ». Le petit garçon, épargné, jusqu’ici a donc succombé à son tour alors qu’avec Piak on se demandait comment aider cet enfant qui restait seul…

38 blog 2100                                        Jeunes Karen expliquant l’histoire des champignons a Piak

 Un diamant dans la jungle

« Il y a des jours où l’on trouve des diamants sur son chemin », l’expression n’est pas de moi mais de mon ami et guide An. Mais avant d’expliquer, il m’a d’abord fallu renoncer à passer la rivière Salaween pour rejoindre un camp de refugies Karen sur le territoire birman, car à force  de combattre les minorités, le gouvernement du Myanmar a fini par créer une guerre entre ethnies, des haines entre Karens (ceux qui signent des cessez le feu et ceux qui ne veulent pas en signer), mais pas seulement. Le pourrissement vient également des ONG et de leur argent. L’argent arrive jusqu’aux camps côté thaïlandais, dont une partie va ensuite dans les camps de réfugiés cote birman, et de là, à l’armée birmane. Eh oui ! Des Karens enterreraient des mines sur le sol thaïlandais,(2 bateaux ont deja sauté), car l’argent a créé un commerce et personne n’a envie que le conflit  cesse réellement car les aides s’arrêteraient aussi. Il y a longtemps que ça n’est plus un combat pour la démocratie, mais une guerre de clans pour une manne étrangère… bref, c’est compliqué.

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Donc un diamant dans un coin de jungle touffue. On y accède par une route qui a le mérite d’exister. Route en loopings vertigineux et dangereux pour qui ne conduirait pas avec la plus grande prudence. Pourquoi une route goudronnée sur ce territoire de jungle quasi impénétrable ? Pas pour les Karens et de toute façon cette route ne mène nulle part, elle s’arrête au village, en cul de sac… après c’est un territoire sauvage. Eh bien c’est le gouvernement thaïlandais qui a construit cette route pour pouvoir plus aisément faire le trafic du bois de teck. Le long de cette route, des moines ont « sacralisé » certains arbres centenaires et les ont ceints de bandages oranges afin qu’on ne les sacrifie pas. Ce n’est donc que l’appât du gain qui fait avancer le progrès. Rien de bien nouveau, ici comme ailleurs.

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Dans le village de Maee Khong Kha (quelques maisons éparpillées), un temple où vit – seul – un moine d’une quarantaine d’années. Je m’adresse à Luang Phi en thaï, il me répond dans la plus parfaite langue de Shakespeare. Il travaillait auparavant pour une grosse compagnie pétrolière basée à Kuala Lumpur en Malaisie et un jour il s’est demandé « à quoi bon tout ça : argent, voiture, appartement objets inutiles ? » Il a tout laissé tomber, job et voiture, et a procédé par étape jusqu’à vivre complètement seul au milieu de la forêt. Il m’invite à venir méditer ici comme je veux quand je veux. Je lui parle des difficultés à vivre dans ces conditions, loin de tout. Décision pas facile à prendre. « Non, non » me répond Luang Phi, il suffit de le décider. Il me donne l’adresse d’un prof de Boripat Suksa à Mae Sariang (école militaire ou mon chéri a enseigné il y a quelques années), qui monte chaque week-end afin de le prévenir de mon arrivée…Un jour peut-être…

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Pour les communications virtuelles, c’est encore plus surréaliste que cette conversation en pur anglais académique dans ce temple au milieu d’une jungle émeraude, le gouvernement thaï a fait installer – il y a plus de 6 ans – des cabines téléphoniques dans des milliers de villages, avec téléphone… mais sans ligne ! Les karens sont respectueux, il n’y a aucun graffiti sur ces cabines jaunes et elles sont quasiment aussi neuves qu’au premier jour !

Lorsqu’on quitte le temple de la forêt, An me dit «  Tu vois teacher, j’ai 32 ans, et il m’arrive de découvrir encore des diamants sur ma route ». Il n’est pas le seul et j’ai parcouru un chemin beaucoup plus long que lui !

J’ai encore d’autres diamants à partager, mais je ne vais quand même pas ouvrir ma cassette d’un coup !

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Mariage Karen : d’ici et d’ailleurs

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« Lorsque les « dawk bua thong »* éclosent, l’amour fleurit, alors vient la saison des mariages »…

Jolie introduction au mariage de Aim et Us, célébré à Baan Kong Kha, village de montagne de l’ethnie Karen Sgaw près de Mae Sariang, dans la province de Mae Hong Son. J’y suis venue plusieurs fois avec mon ami et guide, An Sarot, à qui je dois cette invitation et cette délicieuse présentation.

Traditionnellement, les Karens se marient au sein de leur propre groupe (Karen SgawPwoKayan ou Padaung), la famille étant le fondement de l’identité karen, un zeste de modernité semble cependqnt souffler sur la communauté de Baan Kong Kha car une Karen Sgaw va unir sa vie à un Thaïlandais. Pourquoi cet ostracisme de la part des Karens ? Les Thaïlandais ont la réputation de ne
pas être fidèles et d’avoir des «  mia noï ». (Maîtresses entretenues) et les Birmans seraient violents avec leurs épouses.  « Pour nous Karens, le mariage est un engagement à vie, nous sommes strictement monogames et les relations hors mariage sont sérieusement condamnées par la communauté, jusqu’à  l’exclusion du village parfois » m’explique le « Phou yai » (chef du village) qui nous accueille en maître de cérémonie, aidé par toute la communauté. Le mariage c’est l’affaire de tous, un moment de bonheur partagé…. tout comme l’alcool de riz !

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 Les préparatifs

Derrière la maison, les hommes préparent le  «  lap », viande fraîche de buffle mêlée aux herbes et au chili. « Une nourriture qui porte chance et que les thaïs appellent « chock lapp ». me dit An Sarot. Les femmes, elles, préparent les autres plats à base de porc, de poulet et de légumes. Aim m’entraîne par la main jusqu’au deuxième étage de la maison où elle va se maquiller et revêtir la tenue blanche traditionnelle que portent toutes les jeunes filles karen jusqu’au jour de leur mariage, la « ChaWa ». « J’ai 27 ans, mon futur mari, 28. Il y a quelques années, on mariait les filles entre 13 et 20 ans…au-delà, aucun homme n’aurait été intéressé par quelqu’un d’aussi âgé ». me confie-t-elle avec un sourire. « Comme d’autres femmes karen aujourd’hui, je suis allée à l’université et j’ai travaillé pendant deux ans pour économiser de l’argent. Mon futur mari est enseignant, comme moi Nous nous sommes rencontrés à l’école ».

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 Les rituels

Mariage bouddhiste/animiste célébré à la maison et coutumes mêlées : Aim,  selon la tradition, verse l’eau purificatrice sur la tête des « vénérés ancien »,, eau dans laquelle flottent des cosses d’acacia. Jolie façon de réclamer leur indulgence pour de possibles écarts de jeunesse. Pardons et bénédictions accordes dans de grands éclats de rire. A 10 heures précises, Us, selon un timing déterminé par le shaman, arrive à l’entrée du village, point de rencontre des deux familles. Rituel de l’alcool de riz partagé et palabres dans une liesse  assourdissante et déjà bien arrosée depuis 6 heures du matin.

De retour à la maison, Aim échange sa ChaWa blanche contre une tenue traditionnelle noire. Les vêtements karens et les motifs de tissage qui les ornent révèlent les différentes appartenances. Les coiffes et façons de les porter indiquent également l’identité de chaque village.

Après avoir consommé le khao Ber, (soupe de riz et de légumes), les jeunes-mariés reçoivent les félicitations de tous les invités. Chacun à leur tour et dans une joyeuse bousculade, ils murmurent des souhaits de bonheur et de prospérité au jeune couple tandis qu’ils attachent les petits cordons blancs autour de leurs poignets.

Aim et Us sont maintenant engagés pour la vie. Si le marié s’est plié au rituel karen, il a apporté sa « note thaïe » en offrant de l’or et un  « kha nam nom »  (« le prix du lait de la mère » : en fait, une dot) à  la mère de son épouse. Selon le chef du village, dans le passé, les karens n’exigeaient pas de dot…  « Avec l’arrivée d’un beau-fils, ils espéraient une main d’œuvre supplémentaire à la maison pour les travaux agricoles ».  Cela me rappelle cette belle et terrible remarque d’une Karen rencontrée dans un autre village de montagne. « Les jeunes sont l’énergie de nos villages, mais aujourd’hui, ils pensent à leur avenir et vont étudier et travailler à la ville. Quand on a de la chance, ils reviennent parfois les samedis et dimanches pour aider aux moissons ou récoltes ». J’ai une passion pour les ethnies karen, sans doute parce que j’ai été amenée, par le plus grand des hasards, à donner des cours d’anglais a un groupe de refugiés Karen, originaires de Birmanie. J’ai beaucoup appris à leur contact. Arrivés de la lointaine Mongolie il y a des siècles, ils ont fini par s’établir aux environs du dix-huitième, dans ce qui est aujourd’hui la Birmanie et la Thaïlande. Les Karens se considèrent comme les « fils de la forêt » qu’ils exploitent en la respectant, mais leur avenir est incertain car leur mode de vie est menacé par les différentes politiques forestières et environnementales du gouvernement thaïlandais.  

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« Lorsque nos enfants partent à la ville c’est comme s’ils étaient morts pour nous, car ils ne reviennent plus, ou alors ils ont honte de nous » me disait un autre chef de village. En ville, ils sont souvent utilisés pour des travaux méprisés par les Thaïs et on les rencontre sur les sites de construction où ils travaillent jour et nuit dans des conditions plus que précaires. En accueillant un beau-fils « moderne » au sein de leur famille, les parents de Aim ne bénéficieront pas – comme par le passé – de bras supplémentaires pour les durs travaux de la terre. La dot, amassée par Us au cours de ses deux années d’enseignement, constitue donc pour eux une agréable compensation.

Et ceci compensera cela…

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Découvrez le blog de Michèle, une femme à la croisée des cultures …

Michèle Jullian

2 commentaires sur “Les Karens : qui sont-ils et à quoi rêvent-ils? : « Theatre d’Ombres »”

  1. BonjourJC…. mon editeur : Editions de la Fremillerie.Le livre peut etre commande a FNAC.com ou AMAZON.com…. mais aussi dans n’importe quelle librairie (sous 3 jours)… je vais aller visiter votre site bien sur. Merci de votre intrvention.. Belle journee

  2. Bonjour
    Bravo pour ce texte qui reflète bien la réalité de la vie des Karens.
    Afin de contribuer modestement à votre action, pouvez vous me faire savoir le nom de l’éditeur de votre roman.
    Merci d’avance
    La Birmanie est un pays qui me tient particulièrement à coeur.
    Ne manquez pas de visiter notre site d’action d’aide aux victimes du cyclone Nargis http://www.mingalaba.org/

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