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Randonnée au refuge de Leschaux

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                  Une nuit au refuge de Leschaux

La France encore la France, paradis sur terre,  certains diraient que cela serait d’autant plus vrai sans les Français, qui passent leur temps à râler. Bon certes, mais ce n’est pas des Français que je veux vous parler, mais de ma dernière randonnée dans cet endroit mythique qu’est la mer de  Glace  à Chamonix. On a toujours une certaine appréhension, de peur de la foule,  à aller dans cette ville de montagne qui passe pour la plus réputée du monde avec ses voies d’alpinisme fabuleuses dans les Drus, les Grandes Jorasses et le long de bien d’autres sommets. Eh bien en ce week-end du 6 septembre 2013, il n’y a pas  grand monde, bien au contraire. Cela est sans  doute dû à la conjonction de plusieurs facteurs : crise, période hors vacances et météorologie pour le moins incertaine.

Nous nous donnons rendez-vous au gîte le Chamoniard volant, lieu agréable, situé à proximité du train à crémaillère du Montenvers. Je viens toujours avec beaucoup d’émotion dans cette ville qui a été  et qui reste au cœur du développement de l’alpinisme au cours de son évolution. Le petit train en une demi-heure nous dépose à la station du Montenvers. Cela fait 6 ou 7 ans que je n’y suis pas venu. Le temps ce matin est acceptable, mais la pluie est prévue dans l’après-midi. Il ne nous faut donc pas chômer pour atteindre le refuge avant la dégradation.

Bien que nous voulions partir rapidement, le spectacle de la mer de Glace à nos pieds et de tous ses pics acérés  qui nous écrasent nous cloue un bon moment, le regard perdu dans ce monde minéral. Au-dessus de nous de l’autre côté de la mer de Glace, la plus étonnante aiguille, les Drus, se perd dans les nuages qui commencent imperceptiblement à se former. On a du mal à prendre la mesure de la dimension de cette face qui nous domine. Je pose la question à deux des cinq personnes de notre groupe. L’une me répond 250 mètres et la seconde 400. La réponse est un kilomètre. Cette erreur de perception révèle tout le gigantisme du décor. Cette vision me replonge de nombreuses années en arrière, en 1985 si ma mémoire est bonne. J’étais parti grimper la fameuse voie « directe américaine ». J’en garde un souvenir très présent. J’ai l’impression que cela remonte à quelques jours ou au plus quelques mois, tellement les images de cette fabuleuse face et les sensations ressenties dans ce mur titanesques sont restées gravées dans mon corps et ma mémoire.

La mer de Glace  est une attraction mondialement connue et courue. Lorsque je débarque du train, je suis frappé par la manière dont ce fleuve de glace se renfonce de plus en plus dans ses moraines de cailloux, à cause d’une fonte qui a tendance à s’accélérer. Un glaciologue rencontré sur place nous explique que le niveau de glace diminue de deux mètres par an, et que l’épaisseur n’est plus que de 125 mètres. Pas besoin d’être un grand mathématicien pour arriver à la terrible conclusion, que dans une soixantaine d’années la mer de Glace ne sera plus qu’un souvenir appartenant à l’histoire de l’alpinisme.

Il faut nous extirper au spectacle féerique et aux pensées qui nous assaillent, afin de nous mettre en route. Tout d’abord un large chemin nous permet de descendre de quelques dizaines de mètres de dénivelé.  Nous passons devant un panneau indiquant la présence de la glace à ce niveau en 1820. Effarant, de cet endroit nous contemplons les amples courbes du glacier au moins 250 mètres plus bas ! Le sentier se termine au sommet de la première de la longue série d’échelles qui donne accès au glacier. Nous nous encordons bien que la descente ne présente aucun caractère de difficulté. Cependant il est toujours impressionnant de se retrouver, comme de minuscules fourmis accroché à des barreaux métalliques, le long d’immenses dalles polies au cours des millénaires par l’écoulement du glacier. La dernière échelle donne accès à un cône de pierres croulantes posées sur une énorme pyramide de glace d’une centaine de mètres de hauteur.

Rapidement nous descendons, en suivant des traces dans cet empilement de pierres morainiques à la forme arrondie et nous mettons le pied sur le glacier. Cela commence par un court raidillon, permettant  d’atteindre le milieu de la mer de Glace et son immensité presque plate. Au début la progression se fait pratiquement sur un tapis de pierres recouvrant la glace. Puis progressivement cette dernière se fait de plus en plus présente et la couche de cailloux cède du terrain, pour finalement se réduire à un saupoudrage marquant la glace de points noirs de tous calibres. Bien que la pente soit faible, pour le confort de la progression les crampons sont les bienvenus. Les pointes de métal  s’enfoncent avec un bruit mat dans la glace tendre et permettent de garder un bon équilibre sur cette matière redoutablement glissante. La surface du glacier est parcourue de nombreuses rigoles le long desquelles l’eau s’écoule, preuve évidente de la fonte. Elles se rejoignent pour constituer de véritables rivières, qui creusent d’autant plus la glace, que leur débit est important. Elles s’enfoncent dans de profonds canyons, qui ce révèlent des obstacles dangereux à franchir. Effectivement malheur à celui ou celle qui y tombe, car le courant et la surface de glace ne laissent aucune chance de pouvoir se rétablir. Ces cours d’eau convergent vers d’immenses gouffres, souvent circulaires, appelés moulins qui s’enfoncent sous la surface du glacier. Cependant de loin en loin, des points faibles de ces gorges permettent un franchissant relativement aisé. En dernier recours il est toujours possible de s’encorder si l’on ne se sent pas capable d’un grand saut ou d’un déplacement sur une pente de glace raide.

Nous arrivons au confluent de la mer de Glace et du glacier de Leschaux. C’est ce dernier que nous devons remonter. La jonction de ces deux fleuves génère des frictions et des pressions titanesques. Elles créent un chaos incroyable de glace et de rochers, dans lequel il n’est pas évident de trouver le cheminement le plus aisé. L’expression traditionnelle « chercher une aiguille dans une botte de foin » s’applique bien à notre situation. Où peut bien se situer le meilleur cheminement ?

Instinctivement nous rejoignons la moraine rive droite et nous remontons péniblement après avoir enlevé les crampons d’immenses pierriers aux énormes blocs. La progression nécessite de sauter de l’un à l’autre sans perdre l’équilibre, ce qui occasionnerait une mauvaise chute, avec dans le meilleur des cas quelques égratignures et dans le pire une bonne entorse ou un poignet cassé. Nous finissons par reprendre pied sur la glace et nous apercevons le refuge, but de notre randonnée,  à deux kilomètres accroché au milieu d’une paroi rocheuse. Là-bas aussi l’épaisseur de glace  a fortement diminué   et une série d’échelles sur plus de cent mètres de dénivelé a été mise en place au fur et à mesure de la fonte, afin que le refuge reste accessible sans recourir à la pratique de l’alpinisme.

Plus nous avançons, plus le gigantisme de la face nord des Grandes Jorasses se révèle. Hélas elle disparaît en partie dans la masse nuageuse qui se fait de plus en plus menaçante. Par contre nous distinguons dans sa globalité la face ouest des Petites Jorasses, magnifique dalle au rocher excellent qui s’élance d’un jet sur 800 mètres de hauteur. Dans sa moitié supérieure elle est recouverte d’une fine couche de neige. Il ne doit pas faire bon en ce moment  de se trouver engagé dans cette escalade très réputée.

Encore une dernière rivière sur la glace  traversée sans difficulté et nous abordons la moraine qui donne accès aux échelles au pied du refuge. Sur le bord de ces glaciers, les changements sont si rapides d’année en année, du fait de la fonte de la glace, qu’il n’existe pas de trace. Il faut se déplacer par bonds successifs dans un amoncellement  de blocs instables, afin de rejoindre une pente de terre boueuse, dans laquelle les chaussures font de belles encoches. Nous atteignons une grosse corde, permettant de passer une partie verticale et croulante, et  qui donne accès aux échelles. Nous les remontons sur une centaine de mètres. Ensuite un chemin aérien nous conduit en quelques centaines de mètres au pied du refuge, défendu par une dernière échelle.

Nous sommes accueillis par la gardienne, qui nous souhaite tout sourire la bienvenue. Nous arrivons juste au moment où la pluie se met de la partie. Dans le fond du glacier de Leschaux nous distinguons le départ de la fameuse voie du Linceul, seul le début de cette très raide pente de glace est visible. Le reste de la voie reste noyée dans un épais manteau nuageux. Ce refuge a été le point de départ pour de nombreux alpinistes qui se sont attaqués aux différentes escalades de cette face nord des Grandes Jorasses, l’une des plus célèbres au monde. Dans cette paroi la voie reine, et non la plus dure est l’éperon de la Walker, dont la première ascension a été réalisée par Cassin, alpiniste italien très réputé. Cet exploit s’est déroulé en 1935. Depuis les alpinistes du monde entier viennent se mesurer aux 1200 mètres de protogine de cette face nord, qui peut par mauvais temps se montrer plus que redoutable,  même pour les meilleurs.

La soirée sera agréable, nous sommes sept, c’est-à-dire seulement deux personnes en plus de notre groupe de cinq. Cette année n’a pas été très propice à la fréquentation de ce refuge du bout du monde. En effet, les conditions météorologiques défavorables n’ont pas permis que les conditions d’escalade soient bonnes, et les prétendants ne se sont pas bousculés. La fameuse Walker n’a été parcourue que deux fois, la première par trois aspirants guides et la seconde par quatre Coréens, qui ont mis le siège durant quatre jours dans cette paroi austère et enneigée.

Être gardienne d’un tel refuge est un vrai sacerdoce. Dans la saison, qui va se finir dans quelques jours elle aura vu à peine trois cents passages en quelques trois mois. Certaines périodes, durant une longue semaine elle s’est retrouvée isolée, pour seule présence la verticalité minérale. Les seuls êtres humains qu’elle distinguait, à peine gros comme des fourmis, dans le bas du glacier de Leschaux, se dirigeaient vers  le Couvercle, nettement plus fréquenté. Ce métier dans un petit refuge, celui-ci ayant 19 places s’apparente presque à un retrait volontaire de la vie en communauté. La contemplation de ces parois sombres durant trois mois vous marque très certainement.

Je me souviens d’un jeune alpiniste rencontré en ce lieu il y a bientôt trente ans. Il a traversé la vie comme une météorite, en en suivant la trajectoire, ce qui l’a conduit à aller se fracasser après une chute. Ce soir-là, nous étions sur la terrasse du refuge, il était déjà tard. Nous distinguons une personne au bas du glacier qui se déplace à vive allure. Il s’agissait de notre jeune alpiniste. Il ne lui fallut pas longtemps pour atteindre le refuge. Il posa son sac et nous avons engagé la conversation. Il était parti vers les 15 heures du Fayet à vélo. Arrivé à la gare du train du Montenvers, il loupa de justesse la dernière rame. Il ne se découragea pas et partit  à pied. Le voilà donc parmi nous. Il nous raconta une multitude de récits au sujet de ses escalades extrêmes dans des conditions ahurissantes. Vers 11 heures nous avons pris congé car nous nous levions à 2 heures du matin pour aller à la face ouest des Petites Jorasses. Lui nous dit simplement : je pars pour le Linceul. Sans plus attendre après cette pose sur la terrasse du refuge il se mit en route. Lorsque nous nous sommes levés, dans la nuit profonde nous avons distingué très nettement sa lampe frontale accrochée au tiers inférieur de cette redoutable pente de glace, parcourue pour la première fois par René Desmaison, une dizaine d’années auparavant.

Tous les grands alpinistes sont venus se confronter aux Grandes Jorasses, et ceux qui ont relaté par écrit leurs exploits, ont parlé de ce refuge. Parmi ceux-ci je n’en citerai que trois parmi les plus célèbres, qui m’ont fait rêver depuis mon plus jeune âge, Lionel Terray, Gaston Rebuffat et Louis Lachenal. Ce dernier,  vainqueur du premier 8000 grimpé par un homme, l’Annapurna, était considéré par beaucoup de ses pairs, comme l’alpiniste le plus doué de sa génération. Il s’est tué bêtement en tombant dans une crevasse de la vallée blanche, lors d’une descente à ski. Son livre « les carnets du vertige » est une ode héroïque à l’alpinisme extrême, qui m’a fait vibrer à chaque ligne, tellement il a su exprimer sa passion et son génie de montagnard.

Les conditions météorologiques ne sont pas bonnes. Il nous faut nous préparer demain à un retour sous la pluie.  Nous essayerons de suivre un cheminement plus aisé, en restant plus sur les glaciers, qu’il s’agisse de celui de Leschaux puis de la mer de Glace. En effet à la montée à plusieurs reprises nous avons progressé sur d’immenses moraines, entassement d’énormes blocs, rendant la marche lente et pénible. La gardienne nous montre l’itinéraire le plus pratique, en particulier le passage le moins évident, la jonction des deux glaciers.

Après une bonne nuit, report du lever, car une pluie continue martèle le toit métallique de notre abri. Mais la gardienne à 6heures 30, nous informe qu’une amélioration temporaire est annoncée jusqu’à midi, puis à nouveau des pluies fortes sont attendues. Il n’en faut pas plus pour nous décider à un départ rapide malgré les gouttes qui jouent du tambour sur la tôle. Petit-déjeuner vite pris, dans une atmosphère lugubre et sous la pluie nous entamons la première partie, la plus raide de notre itinéraire vers le Montenvers. Les échelles sous la pluie ne sont pas trop glissantes et de plus l’accalmie attendue se présente une fois sur la moraine. Donc nous entamons la descente du premier glacier dans de bonnes conditions. Nous atteignons le point de jonction, on peut dire de friction des deux glaciers. En effet, lorsqu’ils se rencontrent, la rive droite de la mer de Glace et la rive  gauche du glacier de Leschaux génèrent des pressions titanesques, qui lèvent en deux vagues successives d’immenses chaos de pierres instables, qu’il faut franchir un peu à l’intuition. Dans cette zone de conflit entre ces deux géants de glace, le terrain est totalement bouleversé. Nous nous déplaçons dans un   enchevêtrement incroyable de glace et de gigantesques rochers, un véritable labyrinthe. Cependant la gardienne nous avait donné une indication précise : viser une grosse pierre posée sur la seconde ondulation morainique. Mais des grosses pierres il n’y a que cela ! Cependant une grosse pierre carrée semble plus caractéristique que les autres et c’est sur elle que nous nous dirigeons. Effectivement une fois que nous y sommes arrivés, devant nous un cheminement assez évident nous permet de rejoindre la mer de Glace, qui n’est plus qu’un flot plat et tranquille de glace.

Devant nous la station du Montenvers se dessine. Nous visualisons bien l’ampleur de la décrue de la glace. Il est difficile d’imaginer ce lieu sans son glacier. Mais le phénomène risque de s’accélérer. En effet, plus il y a de pierres sur la surface de glace et plus la chaleur du soleil est emmagasinée, au lieu d’être réfléchie. Donc cette chaleur au sein même de la glace en précipite la fonte. À ce rythme, le plus connu des glaciers risque à court terme de ressembler au glacier Noir au pied des Ecrins. En effet il se dénomme ainsi, car en été ce n’est plus qu’un immense fleuve de cailloux sous lesquels la glace se cache et n’est pratiquement plus visible.

 Le soleil fait de belles apparitions parmi les nuages, nous gratifiant de magnifiques éclairages. La glace prend des teintes métalliques, qui donnent au lieu un air étrange d’autre planète. La montagne on peut la fréquenter depuis sa plus tendre enfance, elle ne cesse de vous surprendre et de vous apporter de grands bonheurs. Emmanuelle nous demande à Robert et à moi ce qui nous attire tant dans l’escalade de ces parois rébarbatives qui nous entourent. La réponse est simple et évidente : la joie d’enfant que nous avons éprouvée il y a cinquante ans lorsque nous avons caressé pour la première fois un calcaire ou un granite, et  bien cette émotion est intacte, elle n’a subi aucune érosion ou altération, et c’est tout surpris et plein de bonheur que nous continuons à nous accrocher à ces aspérités de la Terre.

Un dernier regard vers cette extraordinaire aiguille des Drus. Elle est entièrement parcourue de grandes zones grises, qui attestent de l’importance des éboulements qui l’affectent, une autre matérialisation du réchauffement planétaire. Dernièrement le fameux pilier Bonatti, escalade relatée comme un véritable exploit  effectué pour la première fois et en solitaire en 1955 durant 6 jours  par ce géant de la montagne qu’étai Walter Bonatti, a disparu. Est-ce un signe de la montagne ou du destin ? Ce gigantesque effondrement, faisant disparaître les traces de l’une des plus prodigieuses prouesses de l’alpinisme, a été concomitant avec la mort de son auteur survenue le 11 septembre 2011. Vous pouvez revivre cette grande aventure d’u homme seul face à un mur d’un kilomètre de haut, considéré comme infranchissable grâce au lien suivant :  http://www.dailymotion.com/video/x7e664_walter-bonatti-au-pilier-des-drus-c_sport

Nous quittons la mer de Glace afin de rejoindre les échelles. Nous éprouvons quelques difficultés à trouver le passage le plus facile dans ce bouleversement minéral. Sans visibilité cela doit s’avérer franchement scabreux, heureusement ce n’est pas le cas. Nous voilà de retour à la station. Nous avons devancé la pluie qui cet après-midi sera particulièrement abondante. Après avoir fort bien déjeuné à l’hôtel-restaurant du Montenvers, bâtisse à la salle de restaurant  magnifique, qui nous replonge à l’époque du début du XX siècle, nous entamons la descente par le train à crémaillère sous la pluie. Un superbe week-end  s’achève. Il nous laissera à tous les cinq un merveilleux souvenir de ces montagnes, qui toujours par les émotions qu’elles suscitent nous remplissent de bonheur. 

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