BALKANS

Repas de la fête du Monastère à Ostrov ; mon meilleur souvenir en Roumanie

Par Sandrine Monllor (Fuchinran), le Août 27, 2018, mis à jour le Jan 15, 2020 - monastère orthodoxe, monastère roumanie, oltenie
Monastere Ostrov Roumanie

Quand je me souviens de certains de mes voyages dans les Balkans, ce sont souvent des moments ou des rencontres qui me viennent à l’esprit. Je songe à des fêtes religieuses, populaires ou traditionnelles, des mariages ou des événements dans lesquels je me suis retrouvée et laissée embarquer en étant parfois traitée comme un membre de la famille. Ostrov est de loin mon meilleur souvenir de Roumanie… Un précieux moment de partage où j’ai découvert le sens de l’hospitalité des roumains qui n’avait pas été toujours si évident à saisir dans les villes que j’avais visitées jusqu’alors…


En cette journée du 8 septembre 2009 quelque peu maussade, nous (mes parents et moi) quittons les environs de Pitesti pour rejoindre la Transylvanie. Sur le conseil d’un ami roumain de Bucarest qui vient de nous servir de guide dans sa ville, nous empruntons une route à travers l’Olténie, ponctuée de villages, de beaux monastères pas forcément  connus, avant qu’émergent les massifs des Carpates méridionales. En une poignée de kilomètres, les impressions grisâtres issues des immeubles vieillissants de l’époque communiste et des usines de Pitesti, ont laissé place sans transition à la ruralité profonde. La Roumanie reste un pays de contrastes brutaux. Le charme opère par alternance et de plus en plus, quand les villes et leur circulation chaotiques, se sont éloignées.

Usines aux abords de Pitesti en Valachie
Usine de Pitesti sous la pluie photo prise depuis la voiture
Charrettes sur la route de Pitesti

L’Olténie (*) se découvre mieux avec lenteur. Je le comprends d’emblée. Elle invite au dépaysement d’autant que la campagne affiche son authenticité, même si les espaces champêtres voilent une relative pauvreté et dureté en ces terres où l’eau courante n’est pas forcément une évidence pour tous. Sur les routes, on côtoie presque autant de voitures que de charrettes et de piétons… J’aime l’idée de m’aventurer sur les petites routes et les chemins dès qu’un panneau violet annonce l’existence d’un monastère. Ma mère au volant, mon père en suiveur, je suis en confiance et je laisse les hasards me réserver des surprises, des moments d’émerveillements.

campagne aux environs de Pitesti en Olténie
Vieille femme récupérant de l'eau au puits
vallée de l'Olt campagne

Fête du Monastère Ostrov ; Ferveur et partages

Après nos premières étapes dans les monastères de Dintr-un lemn, Horezu et Cotmeana, je découvre une longue file de voitures qui m’intrigue dans un petit village du canton de Râmnicu Vâlcea, bordé par la rivière Olt qui sillonne cette verdoyante vallée entre Pitesti et Sibiu. Comme toujours ou presque, je suis portée par une curiosité pour tous les monastères orthodoxes.

Portée d'entrée du monastère Cotmeana en roumanie
Monastère de Cotmeana en Oltenie

Bien que je ne sois pas orthodoxe, il y a dans l’orthodoxie quelque chose qui m’attire et qui a beaucoup contribué à façonner mon imaginaire des Balkans slaves. Chaque pays a son identité orthodoxe. Pour une personne aussi peu connaisseuse que moi, l’orthodoxie apparaît comme complexe et insaisissable car d’un pays à l’autre, on n’a pas l’impression que le fonctionnement religieux, ni la célébration liturgique soient vraiment les mêmes, contrairement à une relative linéarité du catholicisme. L’orthodoxie, avec son cortège de traditions locales, a été ma principale porte d’entrée en Serbie. De monastère en monastère, j’ai découvert des lieux où le sacré paraissait presque tangible, des ambiances, des lumières surgissant soudain des vitraux pour éclairer les fresques et trésors, des croyants extrêmement pieux dont la ferveur me touchait. La rencontre avec la Roumanie orthodoxe ne pouvait donc que bien s’initier.

A Ostrov, le panneau Manastirea Ostrov attire mon attention immédiatement, d’autant que la foule qui se presse vers le monastère laisse à penser qu’on y célèbre un événement notable. Plus qu’un monastère, Ostrov ressemble plutôt à un béguinage construit au milieu d’une petite île qui a donné son nom puisque Ostrov signifie île en roumain. La religiosité et l’orthodoxie ont beau être encore fortes dans certaines contrées en Roumanie, il est peu probable qu’une simple messe attire tant de gens apparemment de tous âges,  qui grouillent avec une impatience évidente. A croire que tous les habitants des  environs se sont donnés rendez-vous. Mais pour quel motif?

Jardin en fleurs dans le monastère d'Ostrov

Entre prières, charité et partage de nourritures terrestres

Je ne le saurais que plus tard, mais on célèbre à Ostrov la fameuse fête du monastère, Hram. Chaque monastère choisit une journée pour honorer son « patron », son Saint, durant laquelle les fidèles sont invités à l’office puis à prendre un repas qui pour beaucoup s’avère Le repas royal de l’année!

En signe de piété, toutes les femmes et les fillettes couvrent leur tête d’un voile. Les hommes n’affichent aucun signe distinctif, la plupart sont un peu en retrait derrière les femmes qui occupent les premiers rangs. Devant l’église dont les portes sont ouvertes pour faire apparaître les icônes de la Vierge, s’agglutinent les fidèles. Tous debout, en train de chanter et de psalmodier leurs prières, ils font face aux prêtres qui dirigent la liturgie. Dans la religion orthodoxe, on ne s’assied pas pendant les offices et les prosternations restent rares ou réservées à des moments spécifiques. Les voix montent puissamment et envahissent l’espace ouvert du jardin, rempli d’une multitude de fleurs multicolores et des arbres du verger qui côtoient des petits bassins et des croix indiquant des tombes des nonnes…

Assemblée de fidèles durant la célébration de la messe de la journée du monastère d'Ostrov
Eglise d'Ostrov lors de la journée du monastère le 8 septembre

A l’entrée, d’autres femmes s’activent à remplir des bouteilles d’eau dans l’imposante fontaine où chacun est invité à jeter quelques pièces. Elles lavent leurs mains et leurs visages comme si cette eau était bénite et devait les protéger.

Monastère d'Ostrov et sa fontaine
Monastere Ostrov en roumanie

Curieux de vivre cet événement au milieu des locaux et d’explorer les spécialités culinaires des grands jours, mes parents et moi demandons si nous pouvons nous joindre aux participants en payant évidemment. Une nonne au visage strict, qui s’affaire aux préparatifs et semble très pressée, nous signale que la table que nous apercevons, remplie de mets et bouteilles, est réservée aux notables et aux religieux. Mais elle nous adresse vers les tables du peuple à l’arrière du bâtiment d’habitation du monastère, en nous invitant à nous asseoir, tout simplement. Combien coûte le repas demandons-nous prudemment, pour vérifier que nous avons suffisamment de lei en poches? – Rien du tout, nous répond-t-elle. Vous êtes nos invités.

Repas pour les autorités de l'église orthodoxe et les nonnes d'Ostrov

Que la table des “notables” et des prêtres ne soit pas accessible a été une divine chance d’apprécier ce moment au contact de la population locale. Il y avait probablement des gens de toutes conditions. La majorité étaient des paysans visiblement très modestes mais habillés sur leur trente et un, afin de bien marquer l’occasion. Pour beaucoup, il était bien difficile parfois de donner un âge à ces convives, tant leurs visages étaient marqués par l’austérité de leur quotidien. Quelques anciens affichaient un mélange de dureté et de méfiance finalement assez vite dissipés par les échanges que nous engageons avec nos voisins et qu’ils essayaient de suivre sans tout comprendre. Les roumains d’âge moyen assis à notre table reflétaient une toute autre attitude plus ouverte ou du moins avenante et bienveillante. Quant aux jeunes, ils se montraient curieux de tout. De nous, d’abord. De la France dont ils avaient des images idylliques. De l’Europe aussi qui venait de s’ouvrir un peu à eux à la faveur de l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne, deux ans auparavant.

Repas du monastere Ostrov
Repas populaire de la fete du monastere Ostrov

Tous, en revanche, sont animés par un même joie et se préparent à vivre l’un des grands moments de leur année, puisque la vie est rythmée par les fêtes religieuses principalement, dans ces terres encore très ancrées dans l’orthodoxie la plus traditionnelle. La fête du monastère Ostrov est donc un moment de retrouvailles tourné autour des prières, comme lors d’une messe presque classique, puis du partage de nourritures qui sont en définitive chargées d’une valeur symbolique. Elle véhicule une conception du don et la charité. Par leurs aumônes, tous ces gens ont payé largement leur part toute l’année. Mais le repas est offert aux fidèles et les religieuses sont à la tâche pour en assurer le meilleur déroulement depuis l’organisation initiale jusqu’à la gestion et la préparation. Quelques bénévoles surtout des adolescentes participent ensuite au service pour aider les nonnes.

Ostrov repas de la fête du monastère

Repas roumain traditionnel pour célébrer la fête du monastère Ostrov

Reconnaissons le, le souvenir culinaire en soi du repas festif d’Ostrov n’est pas le plus mémorable. Pourtant, il y a avait sûrement toutes les spécialités roumaines que doit compter ce genre de célébration. Pour commencer le repas, en guise d’apéritif, on ingurgite presque cul sec un plein verre de tuica, une eau de vie de prunes traditionnelle qui ne fait pas dans la nuance et s’apparente à de la gnôle. Chaque roumain fabrique sa tuica à la campagne et débute quasiment la journée et chaque repas par un verre censé favoriser le réveil, donner du courage, soigner et améliorer la digestion. Les femmes sacrifient au rituel comme les hommes. Une sorte d’égalitarisme dans une société plutôt réputée pour son machisme. Ce n’est pas qu’une boisson, c’est comme le rakija en Serbie ou en Croatie, une véritable institution. Bien mal m’en a pris de la réserver comme digestif pensant que le breuvage serait mieux supporté, puisque ce n’était pas dans mes habitudes de boire de l’eau de vie avant un repas. Au moment de la digestion, dans la voiture, je me suis littéralement endormie, avachie dans mon fauteuil, tant la boisson avait agi non pas pour me stimuler mais pour me précipiter dans les bras de Morphée pendant une partie du trajet.

Dans la foulée, j’observe nos voisins qui enchaînent avec un verre tout aussi plein de vin blanc à la couleur dorée et au goût bien fruité. Je l’ai réservé au repas, mais visiblement les locaux boivent tout dès le début, puis mangent. Le premier plat arrive : une grosse louche de soupe de poisson nous est distribuée dans une gamelle. La ciorba de peste, à la couleur assez claire contient des miettes de poissons pêchés dans l’Olt qui coule le long de l’îlot d’Ostrov.

dégustation de la soupe de poissons de l'olt ciorba de peste

En guise de deuxième plat, un morceau de poisson, lui aussi venu tout droit de la rivière. Le tronçon est peu ragoutant quand, comme moi, on n’aime pas trop le poisson. Mais je l’ai mangé par respect et finalement, j’ai trouvé qu’il était meilleur que son apparence le laissait supposer. Pour continuer, on nous sert les fameuses sarmalé. J’avais eu l’occasion de déguster lors d’une Slava les Sarma, l’équivalent serbe des feuilles de choux farcies à la viande, au riz, aux légumes ou au poisson selon les régions. Il convenait donc de déguster les sarmalé sans chercher à vérifier à quel point elles se ressemblaient ou se distinguaient des voisine.

Sarmale et poisson plat de fête roumain au monastère Ostrov

Pour finir, une tranche de gâteau roulé aux noix était prévue. Mais comme il n’y en avait pas pour tout le monde, nos voisins  ont préféré s’en priver pour qu’on puisse les déguster. Ce geste nous a profondément touchés. Cette attention a rendu la dégustation du cozonac à la texture moelleuse encore plus plaisante que le gâteau en soi.

Repas du monastere ostrov gateau roulé(1)

Intriguées par notre appareil photo que nous venions de pauser sur la table, certaines personnes dans notre entourage ont adressé une demande inattendue à un homme, dans la cinquantaine qui s’était proposé pour nous servir d’interprète avec un jeune garçon. Tous deux parlaient français ; l’un pour l’avoir appris comme première langue à une époque où le Français était la langue de référence dans un pays dictatorial pourtant très attaché à la France et à la Francophonie sous Ceaucescu. L’autre pour l’apprendre à l’école, même si hélas, le français se perd chez les jeunes qui lui ont préféré l’anglais et le russe.

Une sympathique famille tzigane nous faisant face nous a demandé s’il était possible de les prendre en photo … On aurait presque cru que pour eux, c’était une première! Autour de nous, chacun a aussitôt voulu rentrer dans notre boîte à souvenirs et a pris fièrement et avec le plus grand sérieux la pause pour avoir sa seconde de gloire et nous permettre de rester dans nos mémoires, avant de nous proposer de nous prendre aussi en photo.

Famille tzigane roumaine lors du repas de la fete du monastère d'Ostrov
Notre voisin tsigane roumain lors de la fête du saint du monastère Ostrov
Ostrov fête du monastere couple agé
Jeunes garçons roumains lors du repas du monastère à Ostrov
Famille Monllor accueillie lors de la fête du monastère à Ostrov
Petite fille tzigane mangeant sa soupe au repas du monastère Ostrov
Ostrov repas du monastere degustation du gateau

A gauche sur la photo ci-dessous l’homme qui nous a aimablement servi de traducteur en français

Service des sarmale et du poisson
Roumains rencontrés au repas du monastere d'ostrov

Découvrir, manger, vivre, partager avec agapé ; c’est ce que nous avons apprécié dans ce magnifique lieu. La petite église de monastère Ostrov n’avait pas la beauté ni l’imposante architecture des grands monastères médiévaux orthodoxes roumains de Bucovine, qui font partie des inévitables sites à découvrir quand on fait du tourisme en Roumanie. Pourtant, ce sont ses jardins, sa bâtisse blanche abritant les nonnes, le repas simple qui nous a été offert avec une charité et un accueil incroyables, qui constitue mon meilleur souvenir de la Roumanie.

Fontaine Monastère d'Ostrov
Eglise Ostrov en Olténie
Monastère Ostrov fontaine
Entrée du monastère Ostrov en Roumanie
Monastere Ostrov en Roumanie
Jardins et église du monastère Ostrov en Olténie
carte oltenie roumanie

Qu’est-ce que l’Olténie?
(*) De son nom roumain Oltenia, l’Olténie est une région historique au sud ouest de la Roumanie située en Valachie. Elle est d’ailleurs surnommée la Petite Valachie  et doit sa délimitation géographique à la rivière Olt à l’est, au Danube au sud et à l’ouest et aux Carpates au nord. Si les principales villes Craiova, Târgu Jiu, Râmnicu Vâlcea, Drobeta-Turnu Severin restent intéressantes sur le plan touristique, je vous recommande surtout la vallée de l’Olt où l’on trouve de beaux paysages et monastères, le parc national de Cozia.
 

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Sandrine Monllor (Fuchinran)

Je m’appelle Sandrine Monllor. J’ai créé IDEOZ, guide de voyage sur l’Europe communautaire,  élaboré à partir des expériences de voyageurs aux profils variés. Historienne, anthropologue et ethnologue de formation, depuis plus de 10 ans, j’essaie de faire de ce projet mon métier en partageant conseils et expériences et de préserver un espace éclectique et tourné vers les échanges et la rencontre avec les différences. De mes voyages, je conserve surtout les souvenirs intimes de petits riens, des chemins de traverse où je me suis perdue ou engagée au hasard, des rencontres et des expériences plutôt que celui des visites si incontournables soient-elles. Je suis une voyageuse résolument curieuse de tout, qui fonctionne à l'instinct. Je suis passionnée en particulier par l’Europe balkanique, centrale et orientale ; des terres dans lesquelles je me retrouve parfois, tant elles sont insoumises, contrastées, passionnelles et contradictoires. Routarde voyageant uniquement à l’aventure sans jamais rien préparer, ni fixer de destinations, j’aime appréhender les frontières visibles et invisibles entre les peuples et je privilégie les séjours transfrontaliers. Je suis une gourmande en quête des gastronomies locales, attachée aux échanges avec les habitants et sensible à l’histoire et aux traditions. Me contacter par mail?

Commentaires

Le Jan 15, 2016 à 17 h 38 min, Sandrine Monllor a dit :

Bonjour Merci George pour ce commentaire très éclairant. J'ai appris beaucoup grâce à vous et vous en remercie. J'apprécie cette générosité dans la simplicité, ce respect des traditions qui permet de donner du sens aux choses, aux aliments, aux moments.

Votre réponse sera révisée par les administrateurs si besoin.

Le Jan 15, 2016 à 10 h 24 min, George a dit :

Quelques mots sur la nourriture: Le gateau roule a noix s'appelle, en roumain: Cozonac (En: Pancake) Pour ce mot roumain, Google Translate donne: "Gateau de Savoie". La nourriture en Roumanie est prepare pour etre simple et pour nourrir bien, sans etre presentee dans une maniere plus ou moins "elevee". La nourriture qu'on peut manger dans les monasteres en Roumanie est toujour simple. Mais meme le gout est different: Pendant le careme orthodoxe on mange seulement des certains nourritures qui n'ont pas un gout assez "riche" comme celui de la nourriture plus...."diversifie"qu'on peut manger en dehors de la periode du careme orthodoxe. (Il s'agit de plus longues caremes orthodoxes: celui d'avant les Paques et celui d'avant le Noel). Si la nourriture semble , peut-etre, un peu fade, ca signifie qu'il s'agit de "nourriture du careme" (comme on dit chez nous), sans sucre, miel, beurre, etc. Si la nourriture est riche et les gateaux ont du sucre ou du miel, ca signifie que nous ne sommes pas pendat la periode du careme

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Le Déc 3, 2015 à 13 h 54 min, Jean-Luc Free a dit :

Je n'ai pas encore visité la Roumanie, mais ça donne envie. (Il est vrai que je suis déjà un enthousiaste des Balkans en général).

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