Eloge de la France et du souvenir

Clocher de france sur les traces de marcel proust

Les Français aiment-ils la France comme elle le mérite? Probablement pas… Voici donc un petit Eloge de la France éternelle, la douce France, la France si variée et toujours si surprenante…


Les Français aiment-ils la France comme elle le mérite?

eglise en france


Il m’arrive de me demander si les Français aiment leur pays comme il le mérite. Cette France que chantait le doux poète Charles d’Orléans, lorsque prisonnier des Anglais, lors de la guerre de Cent ans, il soupirait : ” De revoir France que mon coeur aimer doit ” ou que Joachim du Bellay louait, lorsqu’il en était éloigné, en ces termes amoureux :  ” La mère des arts, des armes et des lois, / Tu m’as nourri longtemps du lait de ta mamelle : / Ores, comme un agneau que sa nourrice appelle, / Je remplis de ton nom les antres et les bois “. Il est vrai qu’il y a quelques raisons à se laisser désenchanter par les déboires politiques actuels, l’aggravation du chômage, la vie chère, la perte d’influence de notre pays sur la scène internationale. Mais n’est-ce pas à nous de redresser la tête et de ne pas nous laisser accabler par une actualité peu souriante ? De tout temps, nos aïeux ont connu de dures épreuves et ont fait en sorte de redresser la barre, de recouvrer l’espérance.

Ode à la France éternelle

pont france

Oui, cette France éternelle qui va de Du Guesclin, à Saint Louis, à Jeanne la pucelle, au fringant François Ier qui la couvrit de châteaux et eut l’intelligence d’y inviter Léonard de Vinci, au bon roi Henri IV et de sa poule au pot au solaire Louis XIV qui en fit, durant 72 ans, le royaume le plus admiré du monde, nous ne manquons pas de repères pour enfiévrer notre imagination et honorer une histoire qui de la Chanson de Roland à nos jours  vit notre patrie à la pointe des plus belles réalisations humaines. Artistes, savants, explorateurs, ingénieurs, maréchaux l’ont couverte de gloire et aidé à garder la tête haute aux heures les plus sombres de son destin. Et au-delà même de son histoire, elle est sans nul doute la nation la plus séduisante du monde.

Une sorte de condensé à l’harmonie irréprochable de ce que la nature peut réaliser de plus pittoresque et de plus spectaculaire.

Eloge d’une France diverse et surprenante

beau paysage montagne

Du nord au sud, les paysages se succèdent et s’accordent en une diversité qui ne cesse de surprendre : collines et vallons, gorges profondes, hautes futaies, villages en nids d’aigle, fleuves langoureux, calanques rubescentes, plateaux abrupts, cimes inviolées, lacs d’émeraude ; des montagnes les plus hautes au littoral le plus découpé, elle peut tour à tour évoquer l’Amérique ou le Tibet, l’Australie ou le Brésil, patchwork qui semble résumer à lui seul la terre entière.

Oui, je me pose souvent la question de savoir si nous sommes conscients de demeurer dans un pays béni des dieux qui n’ont pas lésiné à lui allouer une terre féconde, une façade maritime unique, des fleuves majestueux et permis que, comme la femme la plus belle et la mieux parée, elle ne soit jamais ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre. C’est d’ailleurs pourquoi elle est si appréciée des visiteurs qui, débarquant sur ses rives ou traversant ses frontières, découvrent émerveillés un territoire somptueux et un art de vivre inégalé.

” Bois de chênes et tournesols, prés verdoyants et vignobles, la France est un rêve merveilleux ” – écrit William Boyd, l’auteur britannique qui, après avoir découvert la France à l’âge de 17 ans, vit désormais une partie de l’année à Bergerac. Même enthousiasme chez Kenzo, le couturier japonais, qui se dit impressionné par la création française et son art de vivre ; chez l’actrice Kristin Scott Thomas qui a choisi d’épouser l’un des nôtres (un médecin en l’occurrence ), afin de quitter Londres pour Paris et la rue Saint-Benoît. Ou encore chez William Christie, chef d’orchestre franco-américain, pour qui la France est la quintessence du raffinement, alors que Peter Mayle, autre écrivain britannique, compare l’Hexagone à une femme choquante de beauté après qu’il ait assisté à un coucher de soleil au-dessus de Gordes dans le LubéronC’était beau comme la ville rose de Petra – avoua-t-il.

Hédonistes pour les uns, ingénieux pour les autres, bons vivants mais performants pour la plupart, les Français font des envieux et la France, que nous aimons trop souvent avec distraction ou désinvolture, est à leurs yeux, sans doute plus amoureux que les nôtres, un bijou précieux. Ne l’oublions jamais et remercions ces dieux de s’être montrés si généreux à notre égard. Doulce France !

Clocher de france sur les traces de marcel proust

Eloge des clochers

J’ai tendu des cordes de clocher à clocher,
Des guirlandes, de fenêtre à fenêtre,
Des chaînes d’or d’étoile à étoile,
Et je danse.
                      
 ( Rimbaud )

 

Oui, pourquoi ne pas faire l’éloge de nos clochers que les poètes et les écrivains n’ont cessé d’évoquer et de chanter. Non seulement ils font partie du paysage mais la vie des villages s’est organisée, depuis des siècles, autour des églises qu’ils coiffent élégamment et de leurs cloches qui ont sonné, au fil du temps, les simples heures et les grands événements. Ainsi le glas annonçait-il les guerres, les carillons, les pâques et les victoires.

Jusqu’alors les étapes de l’existence, du baptême à l’enterrement, étaient liées aux offices religieux qui rassemblaient les communautés de quartier ou de village soudées dans la joie comme dans la peine. Or il est question aujourd’hui, faute de moyens financiers, sur 15000 églises rurales recensées d’en démolir 2800* que les mairies et les communes ne sont plus en mesure d’entretenir. Et ne dit-on pas, ici et là, qu’il vaudrait peut-être mieux construire à la place des salles des fêtes puisque, dorénavant, il n’y a plus suffisamment de prêtres et de paroissiens pour assurer leur permanence ? Ainsi envisage-t-on, prudemment certes, la progressive disparition de ces clochers qui ont contribué à forger le visage de la France.

Et quelle sera-t-elle sans eux ? Quelle France subsistera après leur disparition ? Une France qui aura tourné le dos à son passé, à ses tailleurs de pierre, à ses modestes artisans, à ses pèlerins de Compostelle, alors que, sur l’ensemble des continents, des peuples, soucieux de préserver et de perpétuer leur patrimoine, reconstruisent ou rénovent leurs temples et leurs mosquées. Partout on sent cette vitalité qui anime et soude des populations entières autour d’un objectif exaltant et fédérateur : celui de maintenir envers et contre tout l’héritage des anciens. La France serait-elle la seule, de par le monde, à accepter de rompre avec près de 2000 ans d’histoire ? On n’ose y penser !

Que l’on soit croyant ou non, une civilisation a un sens, elle s’est fondée sur un patrimoine spirituel et moral autant que matériel et sur des actes autant que sur des engagements. Il se trouve que la nôtre, qui est celle de l’Europe, a été imprégnée jusqu’en ses fibres les plus intimes par le Christianisme, comme les Indes par l’Hindouisme et le Boudhisme, le Moyen-Orient par l’Islam. C’est ainsi. Et nous avons toutes les raisons d’en être fier, car la part de civilisation qui nous vient du christianisme nous a valu un art rayonnant.

Cet art a élevé et enluminé nos cathédrales, inspiré nos peintres et nos sculpteurs, fait retentir nos grandes orgues, semé des calvaires au long de nos routes. L’abandon est toujours un signe de décadence : abandon de la foi, de l’espérance, de la permanence. Et que lègue-t-on en contrepartie, sinon du fatalisme, du détachement, de l’indifférence. Là où certains de nos jeunes mouraient pour une cause ou pour leur patrie, des adolescents, aujourd’hui, se suicident pour rien et c’est désespérant. 

Le clocher d'Illiers-Combray
Le clocher d’Illiers-Combray

En 1903, voici ce qu’un de nos plus grands auteurs, Marcel Proust, que l’on ne peut taxer de militantisme catholique, écrivait à l’un de ses amis**, propos qui me paraissent d’une actualité stupéfiante :

 Mais je vous dirai qu’à Illiers, petite commune où mon père présidait avant hier la distribution des prix, depuis les lois Ferry on n’invite plus le curé à la distribution des prix. On habitue les élèves à considérer ceux qui les fréquentent comme des gens à ne pas voir et de ce côté-là tout autant que de l’autre, on travaille à faire deux France et moi qui me rappelle ce petit village tout penché vers la terre avare, et mère de l’avarice, où le seul élan vers le ciel, souvent pommelé de nuages mais souvent aussi d’un bleu divin et chaque soir transfiguré au couchant de la Beauce où le seul élan vers le ciel est encore  celui du joli clocher de l’église, moi qui me rappelle le curé qui m’a appris le latin et les noms des fleurs de son jardin, moi surtout qui connais la mentalité du beau-frère de mon père, adjoint anti-clérical de là-bas qui ne salue plus le curé depuis les ” décrets” et lit L’intransigeant, il me semble que ce n’est pas bien que le vieux curé ne soit plus invité à la distribution des prix comme représentant dans le village quelque chose de plus difficile à définir que l’Office social symbolisé par le pharmacien, l’ingénieur des tabacs retiré et l’opticien, mais qui est tout de même assez respectable, ne fusse que pour l’intelligence du joli clocher, spiritualisé qui pointe vers le couchant et se fond dans ses nuées roses avec tant d’amour et qui tout de même à la première vue d’un étranger débarquant dans le village a meilleur air, plus de noblesse, plus de désintéressement, plus d’intelligence et ce que nous voulons, plus d’amour que les autres constructions si votées soient-elles par les lois les plus récentes”.

Promenades avec Marcel Proust

Article paru dans Le Figaro du mardi 3 septembre 1912,sur 3 colonnes en première page.

L’EGLISE de VILLAGE


L’admirable auteur du vrai « Génie du Christianisme » – je veux dire Maurice Barrès – va sans doute trouver un redoublement d’écho pour son appel en faveur des églises de village : c’est, en effet, le moment où reprennent contact avec le leur beaucoup d’entre nous. Et à ceux même qui ne passeront pas leurs vacances dans les lieux où ils ont grandi, les réminiscences de la saison feront revivre le temps où ils allaient se reposer chaque année au pied de leur église.
 

On reconnaissait de bien loin le clocher de la nôtre, inscrivant à l’horizon sa figure inoubliable. Quand mon père, du train qui nous amenait de Paris, l’apercevait qui filait tour à tour sur tous les sillons du ciel, faisant courir en tous sens son petit coq de fer, il nous disait : « Préparez vos couvertures, nous allons bientôt arriver. » Et dans une des plus grandes promenades que nous faisions autour de la petite ville, à un endroit où la route resserrée débouche sur un immense plateau, il nous montrait au loin la fine pointe de notre clocher qui dépassait seule, mais si mince, si rose, qu’il semblait rayé sur le ciel par un ongle qui aurait voulu donner à ce paysage, à ce tableau rien que de nature, cette petite marque d’art, cette unique indication humaine.
 

Quand on se rapprochait et qu’on pouvait apercevoir le reste de la tour carrée et à demi détruite qui subsistait à côté de lui, on était frappé surtout du ton rougeâtre et sombre des pierres ; et, par un matin brumeux d’automne, on aurait dit, s’élevant au-dessus du violet orageux des vignobles, une ruine de pourpre presque de la couleur de la vigne vierge.
 

De là elle n’était encore qu’une église isolée, résumant la ville, parlant d’elle et pour elle aux lointains, puis, quand on était plus près, dominant de sa haute mante sombre, en pleins champs, contre le vent, comme une pastoure ses brebis, les dos gris et laineux des maisons rassemblées.
 

Comme je la revois bien notre église ! Familière ; mitoyenne, dans la rue où était son porche principal, de la maison où habitait le pharmacien et de l’épicerie ; simple citoyenne de notre petite ville et qui, semblait-il, aurait pu avoir son numéro dans la rue, si les rues de ce simple chef-lieu de canton avaient eu des numéros, où le facteur aurait pu entrer quand il faisait sa distribution, après avoir quitté l’épicier et avant d’entrer chez le pharmacien, il y avait pourtant entre elle et tout ce qui n’était pas elle une démarcation que mon esprit ne pouvait pas arriver à franchir. Le voisin avait beau avoir des fuchsias qui avaient la mauvaise habitude de laisser leurs branches courir partout tête baissée et dont les fleurs n’avaient rien de plus pressé quand elles étaient assez grandes, que d’aller rafraîchir leurs joues violettes et congestionnées contre la sombre façade de l’église. Elles ne devenaient pas sacrées pour cela, et entre elles et la pierre noircie à laquelle elles s’appuyaient, si mes yeux ne percevaient pas d’intervalle, mon esprit réservait un abîme.
 

Son vieux porche, grêlé comme une écumoire, était dévié et profondément creusé aux angles (de même que le bénitier où il conduisait), comme si le doux effleurement des mantes des paysannes entrant à l’église et de leurs doigts timides prenant de l’eau bénite, pouvait, répété pendant des siècles, acquérir une force destructive, infléchir la pierre et l’entailler de sillons comme en trace la roue des carrioles dans la borne contre laquelle elle bute tous les jours.

Ses pierres tombales, sous lesquelles la noble poussière des grands abbés lettrés du monastère, enterrés là, faisait au chœur comme un pavage spirituel, n’étaient plus elles-mêmes de la matière inerte et dure, car le temps les avait rendues douces et fait couler comme du miel hors des limites de leur propre équarissure qu’ici elles avaient dépassé d’un flot blond, entraînant à la dérive une majuscule gothique en fleurs, et en deçà desquelles, ailleurs, elles s’étaient résorbées, contractant encore l’elliptique inscription latine, introduisant un caprice de plus dans la disposition de ces caractères abrégés, rapprochant deux lettres d’un mot dont les autres avaient été démesurément distendues.
 

Ses vitraux ne chatoyaient jamais tant que les jours où le soleil ne se montrait pas, de sorte que fît-il gris dehors on était sûr qu’il ferait beau dans l’église ; je revois l’un rempli dans toute sa grandeur par un seul personnage pareil à un Roi de jeu de cartes, qui vivait là-haut entre ciel et terre ; et un autre où une montagne de neige rose, au pied de laquelle se livrait un combat, semblait avoir givré à même la verrière qu’elle boursouflait de son trouble grésil ; comme une vitre à laquelle il serait resté des flocons, mais des flocons éclairés par quelque aurore (par la même sans doute qui empourprait le retable de l’autel de tons si frais qu’ils semblaient plutôt posés là momentanément par une lueur prête à s’évanouir que par des couleurs attachées à jamais à la pierre) ; et tous étaient si anciens qu’on voyait çà et là leur vieillesse argentée étinceler de la poussière des siècles et montrer brillante et usée jusqu’à la corde la trame de leur douce tapisserie de verre.

Dans la sacristie, il y avait deux tapisseries de haute lisse, représentant le couronnement d’Esther, et à qui leurs couleurs, en fondant, avaient ajouté une expression, un relief, un éclairage : un peu de rose flottait aux lèvres d’Esther au-delà du dessin de leur contour, le jaune de sa robe s’étalait si onctueusement, si grassement, qu’elle en prenait une sorte de consistance et s’élevait vivement sur l’atmosphère refoulée, et la verdure des arbres restée vive dans les parties basses du panneau de soie et de laine, mais ayant « passé » dans le haut, faisait se détacher en plus pâle, au-dessus des troncs foncés, les hautes branches jaunissantes, dorées et comme à demi effacées par la brusque et oblique illumination d’un soleil invisible.
 

Toutes ces choses antiques achevaient de faire pour moi de l’église quelque chose d’entièrement différent du reste de la ville ; un édifice occupant, si l’on peut dire, un espace à quatre dimensions – la quatrième était celle du Temps, – déployant à travers les siècles son vaisseau qui, de travée en travée et de chapelle en chapelle, semblait vaincre, et franchir non pas seulement quelques mètres, mais des époques successives d’où elle sortait victorieuse ; dérobant le rude et farouche onzième siècle dans l’épaisseur de ses murs, d’où il n’apparaissait avec ses lourds cintres bouchés et aveuglés de grossiers moellons que par la profonde entaille que creusait près du porche l’escalier du clocher, et même là dissimulé par les gracieuses arcades gothiques qui se pressaient coquettement devant lui comme de plus grandes sœurs, pour le cacher aux étrangers, se mettent en souriant devant un jeune frère rustre, grognon et mal vêtu ; et élevant dans le ciel au-dessus de la place, son clocher qui avait contemplé Saint Louis et semblait le voir encore.
 

Des fenêtres de sa tour, placées deux par deux les unes au-dessus des autres – avec cette juste et originale proportion dans les distances qui ne donne pas de la beauté et de la dignité qu’aux visages humains – le clocher lâchait, laissait tomber à intervalles réguliers des volées de corbeaux qui, pendant un moment, tournoyaient en criant comme si les vieilles pierres qui les laissaient s’ébattre sans paraître les voir, devenues tout à coup inhabitables et dégageant un principe d’agitation infinie, les avait frappés et repoussés. Puis, après avoir rayé en tous sens le velours violet de l’air du soir, brusquement calmés ils revenaient s’absorber dans la tour, de néfaste redevenue propice, quelques-uns posés çà et là, ne semblant pas bouger, mais happant peut-être quelque insecte, sur la pointe d’un clocheton comme une mouette arrêtée avec l’immobilité d’un pêcheur à la crête des vagues.
 

Souvent, quand je passais devant le clocher au retour de la promenade, en regardant la douce tension, l’inclinaison fervente de ses pentes de pierres qui se rapprochaient en s’élevant comme des mains jointes qui prient, je m’unissais si bien à l’effusion de la flèche, que mon regard semblait s’élancer avec elle ; et en même temps je souriais amicalement aux vieilles pierres usées dont le couchant n’éclairait plus que le faîte et qui, à partir du moment où elles entraient dans cette zone ensoleillée, adoucies par la lumière, paraissaient tout d’un coup montées bien plus haut, lointaines comme un chant repris « en voix de tête » une octave au-dessus.

L’autre porche qui était de ce côté était complètement recouvert par le lierre, et il fallait pour reconnaître une église dans le bloc de verdure faire un effort qui ne me faisait d’ailleurs serrer que de plus près l’idée d’église (comme il arrive dans une version ou dans un thème où on approfondit d’autant mieux une pensée qu’on la dépouille des formes accoutumées), pour reconnaître que le cintre d’une touffe de lierre était celui d’un vitrail, ou qu’une saillie de verdure était due au relief d’un chapiteau. Mais alors un peu de vent soufflait ; les feuilles déferlaient les unes contre les autres ; et, frissonnante, la façade végétale semblait embrasser avec elle les piliers onduleux, caressés et fuyants.
 

C’était le clocher de notre église qui donnait à toutes les occupations, à toutes les heures, à tous les points de vue de la ville, leur figure, leur couronnement, leur consécration. De ma chambre, je ne pouvais apercevoir que sa base qui avait été recouverte d’ardoises ; mais quand le dimanche, encore couché, par une chaude matinée d’été, je les voyais flamboyer comme un soleil noir, je me disais : «  Déjà neuf heures ! Il faut se lever vite pour aller à la messe » ; et je savais exactement la couleur qu’avait le soleil sur la place, l’ombre qu’y faisait le store du magasin, la chaleur et la poussière du marché.
 

Quand après la messe, on entrait dire au suisse d’apporter une brioche plus grosse que d’habitude parce que de nos amis avaient profité du beau temps pour venir déjeuner, on avait devant soi le clocher qui, doré et cuit lui-même comme une plus grande brioche bénie, avec des écailles et des égouttements gommeux de soleil, piquait sa pointe aiguë dans le ciel bleu. Et le soir, quand je rentrais de promenade, il était au contraire si doux, dans la journée finissante, qu’il avait l’air d’être posé et enfoncé comme un coussin de velours brun sur le ciel pâli qui avait cédé sous sa pression, s’était creusé légèrement pour lui faire sa place et refluait sur ses bords ; et les cris des oiseaux qui tournaient autour de lui semblaient accroître son silence, élancer encore sa flèche et lui donner quelque chose d’ineffable.
 

Même dans les courses qu’on avait à faire derrière l’église, là où on ne la voyait pas, tout semblait ordonné par rapport au clocher surgi ici ou là entre les maisons, peut-être plus émouvant encore quand il apparaissait ainsi sans l’église. Et certes, il y en a bien d’autres qui sont plus beaux vus de cette façon, et j’ai dans mon souvenir des vignettes de clochers dépassant les toits qui ont un autre caractère d’art.
 

Je n’oublierai jamais, dans une curieuse cité de Normandie, deux charmants hôtels du dix-huitième siècle qui me sont à beaucoup d’égards chers et vénérables et entre lesquels, quand on la regarde du beau jardin qui descend des perrons vers la rivière, la flèche gothique d’une église qu’ils cachent s’élance, ayant l’air de terminer, de surmonter leurs façades, mais d’une matière si différente, si précieuse, si annelée, si rose, si vernie, qu’on voit bien qu’elle n’en fait pas plus partie que de deux beaux galets unis, entre lesquels elle est prise sur la plage, la flèche purpurine et crénelée de quelque coquillage fuselé en tourelle et glacé d’émail.
 

Même à Paris, dans un des quartiers les plus laids de la ville, je sais une fenêtre où on voit après un premier, un second et même un troisième plan, fait des toits amoncelés de plusieurs rues, une cloche violette, parfois rougeâtre, parfois aussi, dans les plus nobles « épreuves » qu’en tire l’atmosphère, d’un noir décanté de cendres, laquelle n’est autre que le dôme de Saint-Augustin et qui donne à cette vue de Paris le caractère de certaines vues de Rome par Piranesi.

Mais aucune de ces petites gravures, avec quelque goût que ma mémoire ait pu les exécuter, ne tient sous sa dépendance toute une partie profonde de ma vie, comme fait le souvenir de ces aspects de notre clocher dans les rues derrière l’église. Qu’on l’eût vu à cinq heures, quand on allait chercher les lettres à la poste, à quelques maisons de soi à gauche, surélevant brusquement d’une cime isolée la ligne de faîte des toits ; ou que, poussant plus loin, si on allait à la gare, on le vit obliquement, montrant de profil des arêtes et des surfaces nouvelles comme un solide surpris à un moment inconnu de sa révolution, c’était toujours à lui qu’il fallait revenir, toujours lui qui dominait tout, sommant les maisons d’un pinacle inattendu, levé devant moi comme le doigt de Dieu dont le corps eût pu être caché dans la foule des humains sans que je le confonde malgré cela avec elle.
 

Et aujourd’hui encore, si dans une grande ville de province ou dans un quartier de Paris que je connais mal, un passant qui m’a « mis dans mon chemin » me montre au loin comme point de repère tel beffroi d’hôpital, tel clocher de couvent levant la pointe de son bonnet ecclésiastique au coin d’une rue que je dois prendre, pour peu que ma mémoire puisse obscurément lui trouver quelque trait de ressemblance avec la figure chère et lointaine, le passant, s’il se retourne pour s’assurer que je ne m’égare pas, peut à son étonnement m’apercevoir qui, oublieux de la promenade entreprise ou de la course obligée, reste là devant le clocher, essayant de me souvenir, sentant au fond de moi des terres reconquises sur l’oubli qui s’assèchent et se rebâtissent ; et sans doute alors, plus anxieusement que tout à l’heure quand je lui demandais de me renseigner, je cherche encore mon chemin, je tourne une rue… mais… c’est dans mon cœur…

Marcel Proust

* selon la direction du Nouvel Observatoire du patrimoine religieux –

** Lettre à Georges de Lauris en date du 29 juillet 1903 –

Eloge du souvenir en France : peuples et mémoire

eloge souvenir

Les peuples ne perdent la vie que quand ils perdent la mémoire.  Maréchal FochJournée du souvenir, le 11 novembre nous remet en mémoire un passé que l’on serait souvent enclin à oublier. Les temps ont tellement changé, me direz-vous ! Quel jeune d’aujourd’hui partirait la fleur au fusil guerroyer pendant quatre ans dans le froid, la boue, l’horreur des tranchées ?

Quelle guerre mérite qu’on lui sacrifie sa jeunesse, son armée, mais également ses appelés, et que l’on saigne à blanc une génération, se privant ainsi de ses cerveaux, de ses coeurs et de ses bras ? Aucune, bien entendu…si l’on considère qu’il n’y a pas de cause qui justifie un tel sacrifice. Néanmoins, n’est-ce pas ce qu’on fait, au cours des siècles, des millions de jeunes hommes, afin de sauver leur patrie forgée, au cours des âges, par le génie, la volonté, la ferveur, la compétence, le courage de leurs ancêtres ? Un pays a une âme, un visage à nul autre pareil. Une patrie a un sens, un rôle, une raison d’être. La terre est pour chacun de nous un lieu d’ancrage. Si nous nous exilons, c’est le plus souvent contraint et forcé et, à l’heure du soir, rares sont ceux qui ne souhaitent pas s’en retourner mourir au pays.

Pas question pour autant de figer un peuple dans la piété archéologique de son passé. La France a toujours préféré une tradition vivante, transmise par le moyen de la coutume qui synthétise les lents et constants apports du temps, à une tradition momifiée dans les formules ou raidie dans les systèmes. Les faiseurs de systèmes et les créateurs de constitutions théoriques ignorent trop souvent que la diversité des pays rend bien difficile l’adoption de plans politiques uniformes et absolus.

Seuls demeurent constants les principes premiers de toute société basés sur l’immuabilité de l’essence des choses et de la nature humaine. En effet, cultiver des rêves de cité universelle dans un monde violemment divisé en groupements rivaux serait condamner notre pays à être dupe de ses voisins et à disparaître à plus ou moins brève échéance. Il est donc normal, et ce le fut de tout temps, de défendre la cité menacée. On a trop souvent tendance à mettre l’accent sur la seule amitié d’homme à homme, sur le contrat qui unit ensemble les membres d’un peuple et à exalter la nation au moment même où on lui prêche l’oubli des seules raisons permanentes de sa cohésion : celles que lui donne sa qualité d’héritière. ” Car la patrie est l’héritage, la nation l’héritier “.

Nous savons à quels excès ont mené ces principes lorsqu’ils furent développés jusqu’en leurs extrêmes conséquences, aussi bien en France qu’en d’autres pays d’Europe. Les nations, qui ne doivent subsister que par l’effort volontaire de leurs membres, sont conduites vers les grandes simplifications mythiques de leur destin (qui n’est plus guère que matériel) et vers des images sublimées où s’accrochent les pires chimères et les pires erreurs, de même que s’exaltent dangereusement des engouements ou des haines irraisonnés envers d’autres peuples de notre vaste univers. Dégoûtés par ces excès, nombreux sont les citoyens qui se jettent alors dans la négation même de la patrie et dans l’utopie d’une cité universelle déjà évoquée par la Révolution. Mais cette notion, probablement valable dans le royaume des âmes, ne peut l’être dans l’ordre politique et on sait quelle dure réponse les guerres de 14/18 et de 39/45 apportèrent à ces rêveurs.

Aujourd’hui, le monde s’épouvante de voir se former de gigantesques empires, devant lesquels le destin des frontières anciennes ressemble à celui fugitif des jardins enfantins. Et le doute se saisit des hommes. Les patries sont-elle condamnées ? Toutes ces vies ont-elles été sacrifiées pour rien ? Non, car la notion de patrie n’est pas une sclérose de l’être dans la piété de temps révolus, elle n’a en elle-même aucun caractère d’immobilisme, elle ne commande pas à l’homme le ressassement sentimental et vain de thèmes désuets. Elle murmure simplement à l’oreille de chacun de ceux qui, debouts, face aux monuments aux morts qu’ils honorent en ce 11 novembre : ” Je vous désigne ce qui a duré. Je vous rappelle ce qui a réussi. Mais je vous l’enseigne, pour qu’à une longue suite de labeurs et de luttes, vous apportiez votre part, car vous êtes des continuateurs. C’est pourquoi l’idée de patrie donne à l’homme sa place, en appuyant son humble action à celle de millions de morts impérieux, en même temps qu’elle l’enchaîne aux mystères exigeants de l’avenir”.

Car, ne nous leurrons pas : ce qui nous menace aujourd’hui n’est autre que le désamour. Le désamour de nous-mêmes et de notre pays. Or, ceux qui ne s’aiment pas ne savent pas aimer les autres. Rien ne se bâtit dans la désillusion et la désespérance. A ces jeunes gens, que la mort a ensevelis dans son suaire, les arrachant à l’aube de leur vie à une actualité dont ils se sont consciemment privés pour permettre à la nôtre de perdurer, demandons qu’ils nous rendent le goût du souvenir.

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

Découvrez INTERLIGNE, le blog d’Armelle Barguillet Hauteloire…

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