florent nouvelFlorent Nouvel et L’Amourotte, retenez bien ces deux noms, car seuls ou en duo, ils assurent le réveil de la chanson française à Paris. Pour preuve, un récital qui s’est déroulé au Sentier des Halles dans le 2ème arrondissement…

Belle au bois dormant depuis trop longtemps, défoncée à la guimauve ou aux pastiches anglo-saxons, la chanson française se réveille : deux des artistes qui y veillent, Florent Nouvel et L’Amourotte, donnaient un récital, samedi soir 19 mars, au Sentier des Halles, une salle de spectacle souterraine dans le 2ème arrondissement de Paris où l’on descend comme dans des catacombes ou un tombeau étrusque de Tarquinia. Creusée apparemment dans la roche en forme de voûte en berceau, elle accueille plus d’une centaine de personnes sur des banquettes disposées en gradins face à une scène de temps à autre noyée de brumes qu’enflamment au fil du concert des batteries de spots multicolores. Son directeur, Laurent Désideri, y reçoit les artistes auxquels il croit. La salle était comble samedi soir.

I- L’Amourotte en première partie
L’Amourotte, pseudonyme d’Anaïs Mourot, ouvrait le spectacle (18). C’est ma « filleule », dit d’elle affectueusement Florent Nouvel qui lui offrait l’occasion de se produire en première partie. Et c’est vrai que l’un et l’autre partagent des qualités qu’on apprécie : un texte, une mélodie, une voix qui pour exister n’ont nul besoin d’artifices acoustiques ou lumineux. La guitare de l’une et le piano l’autre suffisent pour captiver leur public.
Formée d’abord au Cours Florent, L’Amourotte s’est orientée vers la chanson. Du timbre clair de sa voix, elle livre les souvenirs de ces peines petites ou grandes que cause aux enfants l’indifférence des êtres et des choses à leur désir, comme autant de cicatrices laissées sur les femmes et les hommes qu’ils sont devenus,. Aucun larmoiement pour autant dans ces évocations, mais la distance de l’ironie souriante prise avec l’âge. Les cinq chansons qu’elle a interprétées, étaient extraites d’un spectacle intitulée « L’Archi-Duchesse », récemment donné à La Comédie de la Passerelle, dans le 20ème arrondissement.
II- Florent Nouvel en deuxième partie
Blessures secrètes
On retrouve chez Florent Nouvel un mélange comparable de blessures anciennes ou présentes et d’ironie pour s’en ouvrir et s’en défendre.
– Blessures d’enfance
L’enfant chez lui n’a toujours pas oublié les humiliations de la cantine (1) et encore moins le chagrin d’un père absent redécouvert dans cet homme (2), revenu bien des années plus tard discrètement écouter son récital au fond de la salle, et que soudain il reconnaît.
– Blessures d’amour
Les femmes qui, pour le protéger, « autour de (lui) faisaient la ronde » (3), n’ont pu davantage lui épargner nombre de désillusions, ses « déroutes » comme il les appelle. Mais à qui la faute aussi quand on a, avoue-t-il, tant « envie de les aimer toutes » ? N’est-ce pas ce qui arrive à tout Pierrot qui a, comme lui, « la tête accrochée aux étoiles, les pieds retenus par la terre » (4) ?
Sans doute est-ce la raison de cette ironie défensive jusqu’au sarcasme dont grincent parfois les histoires d’amour qu’il conte. Dans « Mariez-vous » (5), il ne peut s’empêcher d’entendre deux époux se jurer fidélité devant Monsieur le Maire sans murmurer dans un sourire : « Ça fait tout de même un peu rêver… » Mais se moque-t-il ou n’y aspire-t-il pas de tout son être ? C’est toute son ironie  : on ne sait pas toujours sur quel pied il danse. Il ne s’en cache pas dans un beau paradoxe : « Je dis vrai, mais je mens », prétend-il justement dans « Le Petit et le Grand » (6). De même s’il paraît prendre la vie comme un « yoyo » (7) avec ses hauts et ses bas et même s’amuser de ses « pannes » amoureuses (8), la résignation n’est que feinte. Les « magazines pleins de recettes de cuisines pour faire craquer les hommes / et faire croquer la pomme » sont, en tout cas, de peu de secours (9) : leur « papier glacé » n’est pas fait pour « (le) réchauffer » ! Il ne faut pas en attendre davantage d’« Internet » (10) ou de « FaceBook » (11), même si « la main sur le mulot » donne l’illusion de l’amour à portée : ce n’est tout au plus qu’ « un p’tit coup de chaud » qui attend le naïf. Ne resteraient-il alors que « les potes » (12) et leur seule amitié pour tenter de guérir et de se préserver de l’amour qui ne promettrait que chagrin ? Une chanson le laisse à penser.
Blessures sociales et politiques
À ces désillusions personnelles, Florent Nouvel en ajoute d’autres qui sont sociales et politiques. Est-ce sa formation de sociologue ? Sans doute. L’individu et son milieu peuvent-ils ne pas interagir ? Quelles chances ont deux amants de sortir indemnes d’un univers où l’individualisme et la recherche du profit à tout prix ruinent les êtres. Inspiré du livre de Florence Aubenas, « Le Quai de Ouistreham » (13) est une chanson qui met en scène une femme de ménage de 50 ans, réduite à n’être plus qu’un « chiffon » et une « invisible présence sans nom » sur le bateau qui fait la navette entre la France et l’Angleterre : « (elle) a la blouse qui rend l’âme, mais c’est (elle) qui prend l’eau ». Quelle vie personnelle sauver du naufrage quand on sort lessivé et humilié de sa journée de travail ?
Il faut être plus jeune comme « le livreur de pizzas » pour oser planter ses clients qui peuvent toujours attendre leurs pizzas : il s’est tiré sans prévenir « sur sa mobylette / Par la Porte de la Villette » en gardant sa « casquette rouge fusée » ; il ne se voit pas trimer toute sa vie pour une société qui l’exploite. Advienne que pourra ! La chanson propose trois issues différentes : laquelle sera la bonne ? (14)
Ce n’est pas la politique mise en œuvre depuis 2007 qui peut améliorer les choses : Florent Nouvel s’en prend ouvertement au président de la République. Parodiant le slogan qui a contribué à le faire élire par des inconscients, il revendique le droit de « travailler moins pour chanter plus » (15). On l’approuve volontiers. Ne serait-il pas plus utile à tous sur scène que dans une simple classe de lycée où il continue d’enseigner ? Il reproche ouvertement au président Sarkozy d’avoir fait de l’argent la mesure de toute chose. Par un contraste sarcastique, dans « Petit homme public » (16) il s’interrompt soudain pour faire entendre inopinément la voix Général de Gaulle : la France a toujours été pour lui, confie-t-il, « quelque chose de très grand ». On a manifestement changé d’échelle d’un président à l’autre !
La distance protectrice de l’ironie
Blessures, déroutes et désillusions ne riment donc pas chez Florent Nouvel avec lamentations. Au contraire, le bouillon de vie et de culture qui le possède, le conduit sinon à s’en moquer du moins à s’en protéger par la distanciation de l’ironie sans jamais perdre de vue pour autant ce désir d’infini qu’il garde en lui : « Pars, tout me dit pars, entonne-t-il en fin de récital, Vis, tout me dis vis », avant de lancer soudain ce cri : « JE MARCHE VERS L’INFINI », qu’il répète dans un murmure avec aux lèvres le sourire de celui qui n’y croit plus qu’à moitié sans pourtant y renoncer (17).
Le collectif de « Les Beaux Esprits »
En janvier, on avait vu Florent Nouvel au « 24 bis rue Gassendi » dans le 14ème, s’accompagner de son seul piano numérique et parfois de tintement de clochettes (20). Ce samedi, c’est toute une équipe qu’on a senti réunie autour de lui : le violoncelle de Clémence Matthey est venu soutenir de sa voix grave la plainte de la femme de ménage qui prend l’eau sur « Le quai de Ouistreham ». Deux guitares ou un accordéon remplaçaient parfois le piano : les mains libres, Florent Nouvel en profitait alors pour empoigner le micro tournant certaines chansons en sketchs burlesques pour le régal du public qui s’esclaffait. Les spots clignotaient, balayaient la scène ou le prenait dans leurs faisceaux pour s’éteindre pile sur la dernière syllabe expirée ou le dernier accord plaqué.
C’était l’équipe des « Beaux esprits » qui apportait ainsi son concours avec celle du « Sentier des Halles » (19). Cette aide est à la fois matérielle (scène et studio) et promotionnelle. Bruno Barrier, directeur artistique des « Beaux Esprits » monte volontiers sur scène accompagné l’artiste à la guitare, comme Martial Bort qui, lui, joue tantôt de la guitare tantôt de l’accordéon.
C’est à regret, malgré l’heure tardive, qu’on a dû quitter cette salle voûtée et remonter de ses chaudes profondeurs vers les lumières de la nuit froide de Paris. Le public n’a pas cessé, deux heures durant, de rythmer les chansons en battant des mains ou de reprendre en chœur les refrains. Il s’est créé une telle symbiose que Florent Nouvel et ses musiciens peinaient eux-mêmes à quitter la scène. Gentiment, ils répondaient aux demandes insistantes d’une nouvelle chanson. À la der des der, puisqu’il fallait tout même ne pas rater le dernier RER, Florent Nouvel a replié en quatre sa haute silhouette de deux mètres sur le minuscule tabouret d’un aussi minuscule piano à queue rouge pour enfant qu’on croyait planté là seulement pour le décor. Et il s’est mis à chanter en guise d’au revoir « Le Petit et le Grand » (6) : « Doucement j’ai compris /La scène c’est pas la vie / Je dis vrai mais je mens /En chantant / (…) Et me voilà sur scène / Assis derrière mon piano / Fin du spectacle, coucher de rideau /Eteindre les lumières / Juste rentrer chez moi / Très heureux d’avoir vécu ça / Petit et Grand à la fois…./ Vous et moi ». On était aussi heureux que lui.
Paul Villach
L'AmourotteFlorent Nouvel quai de ouistreham
(1) « La cantoche » – (2) « L’homme du fond » – (3) « La ronde » » – (4) « Pierrot terrien » (5) « Mariez-vous » – (6) « Le Petit et le Grand » – (7) « Yoyo » – (8) « La panne » – (9) « Ton magazine » – (10) « Internet » – (11) « Facebook » – (12) « Les potes » – (13) « Le quai de Ouistreham » – (14) « Le livreur de pizzas » – (15) « Travailler moins pour chanter plus » – (16) « Petit homme public » – (17) « Pars ».
(18) L’Amourotte (Annaïs Mourot)
(19) Florent Nouvel est sur les sites suivants :
– Secondé par le Collectif « Les Beaux Esprits » attaché à promouvoir une chanson française de qualité, il publiait un CD « Les petits et les grands » ce 19 mars 2011.
– Il se produira, le 19 mai 2011, sur « Le Bateau El Alamein », Quai François Mauriac, au pied de la BNF, Paris 13e
(20) Paul Villach,
– « Du « Port d’Amsterdam » de Jacques Brel au « Quai de Ouistreham » de Florent Nouvel »

Crédit photos : Jessy Rakotomanga.
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