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Frost : voyage de noces en enfer ; un film implacable de Sarunas Bartas (cinéma lituanien)

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Wanderer

Pour un voyage d’amoureux il faut un couple. Celui-ci est lituanien. Ils se prénomment Rokas et Inga. Ils ont des visages lisses, des regards qui hésitent en permanence entre douceur et dureté, rire et larmes. Ils sont restés des adolescents.

Ils se retrouvent dans un voyage imprévu et incertain, accepté à la sauvette par deux pierrots lunaires, en route vers un danger dont on comprend vite que, dans leurs têtes, il est assez imaginaire, voire romantique.

Voyager est un bon moyen d’éprouver la solidité de l’amour. Cette idée-là s’est promenée furtivement dans leurs têtes. Mais simplement furtivement.

En fait ils ne savent rien, ils ont simplement soif d’autre chose, mais quoi ? Contrairement à leurs parents et à leurs grands-parents, ils ne connaissent rien de la guerre ni du couvercle pesant que l’URSS à fait régner sur leur pays. Ou alors, leur connaissance est très théorique. C’est comme un livre d’histoire dont les images se sont transformées en contes pour les enfants. Et ils sont en effet restés de grands enfants.

Pour ce qui concerne le monde présent, le monde global, leur culture est comme pour nous tous : simplement télévisuelle. Et quand la télévision n’est plus là, leur téléphone mobile sert d’écran pour emprisonner le réel, pour que la digitalisation en conjure la violence potentielle.

Photographier les canaux de Venise ou les neiges du Donetsk, quelle différence ?

Hiver

Le film ne se nomme pas « Frost » pour rien. Le paysage enneigé est le vrai personnage puisque c’est le diable, ou le mal, ou la terreur aveugle, quel que soit le nom que l’on choisisse, qui se cache dans l’étendue blanche, vaguement sale, vaguement délaissée, mais potentiellement meurtrière. Jusqu’à ce que la limite soit atteinte pour incarner la mort.

Et cette limite, c’est celle d’une frontière symbolique qui n’est même pas tracée sur une carte et qu’aucune montagne, qu’aucune rivière ne signifie. Seuls la masse lourde des chars, les convois de véhicules militaires, les cortèges de soldats dépareillés, campés dans des immeubles en ruine ou dans des tentes de fortune et enfin, l’explosion des mines ou le sifflement des balles des snipers, viennent la matérialiser.

Quand il est trop tard !

noces en enfer de Sarunas Bartas

 

Cercles

Mais le diable est aussi dans les détails. Comme dans tous les contes, dans toutes les légendes et dans les textes saints, il y a toujours des gardes à la porte de l’enfer. Et l’enfer est protégé par plusieurs cercles.

Le cercle de l’innocence : l’ami à l’allure anodine qui propose, dans une rue de Vilnius, la perspective de l’aventure.

Le cercle de la tentation ; franchi dans un hôtel un peu bergmanien, où l’alcool délie les langues et les corps. Là, des journalistes en recherche d’images et de sensations forment une bande bruyante et un peu vaine où la belle Vanessa Paradis, en reporter française improbable, comme l’acteur polonais Andrzej Chyra qui incarne un passeur incapable, incarnent le péché de chair.

Et enfin, vient le cercle des combattants. Ceux qui connaissent les dangers et sont capables de donner des leçons de morale. Ils incarnent à leur manière un peu brutale, tous les héros morts, les héros de toutes les guerres dont le visage, sur les monuments, ou sur les photographies jaunies des siècles passés, comme sur les clichés en noir au blanc du Vietnam ou dans les couleurs de la Syrie dévastée, évoquent moins des victoires, que des défaites éternelles et collectives, des défaites pour tous les humains : bons ou méchants, alliés ou ennemis, jeunes et vieux.

Tous coupables ou tous innocents, mais tous obstinément en route vers l’enfer, malgré les mises en garde des portiers.

Et puis, au centre des cercles, au fond de la tombe primordiale, la place est là, déjà creusée, dans la neige qui deviendra un peu sanglante, mais où tout se fige et disparaît quand il gèle.

Ce film ne raconte presque rien. Un tout petit drame vite absorbé par les grandes horreurs des combats et les scandales politiques.

Le monde ainsi, pour un instant troublé par deux âmes errantes qui ont trouvé l’amour, retrouve son équilibre précaire. Et ainsi, pour longtemps encore, dans d’autres terres gelées, dans d’autres neiges.

Les films de Sarunas Bartas sont implacables.

Frost fait partie de la sélection du Arte Kino Festival.

  • Né en 1964 à Siauliai, en Lituanie, Sarunas Bartas est diplômé de l’institut national de la cinématographie (VGIK) à Moscou. En 1989, il crée Studija Kinema, le premier studio indépendant de Lituanie. Dès le départ, Sharunas Bartas connaît un grand succès critique. Tous ses films – on peut citer THREE DAYS, CORRIDOR, FEW OF US, PEACE TO US IN OUR DREAMS, reposent sur une esthétique subtile assez rare que son neuvième long métrage, FROST, continue d’explorer. En février 2016, le Centre Pompidou a consacré une rétrospective à ce réalisateur.




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A propos de l'auteur

Plus d’une centaine de milliers de kilomètres par an à travers l’Europe. Plus d’une vingtaine d’années à ce rythme. Et le temps venu d’en proposer le parcours. Mémoire individuelle. Mémoire partagée avec des habitants inconnus, rapidement connus, et parfois des amis. Lieux de mémoire dont on nous impose la lecture. Lieux intimes dont la mémoire est simplement recouverte d’une gaze. Plus d’une vingtaine d’années de mémoire. _____________________________________________________ Découvrir le blog : Mémoire d'Europe

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