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Des hommes et des guerres dans les Balkans ; le danger de l’altérité

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Les guerres d’indépendance d’ex Yougoslavie sont les derniers conflits au coeur de l’Europe. Pendant des années, ils se sont produits dans une relative indifférence générale ; certains pensant qu’il s’agissait seulement de guérillas régionales. L’explosion de la Yougoslavie jusqu’à l’indépendance du Kosovo a été un révélateur de tout ce qui germait depuis des siècles dans les Balkans, même si le régime Titiste semblait faire illusion. Tenu d’une main de fer par Tito sur un modèle fédéraliste où chaque région jouissait d’une autonomie, la Yougoslavie donnait l’impression que les peuples, cultures et religions cohabitaient pacifiquement depuis la création de cet état artificiel au sortir des guerres des Balkans en 1918.

(cet article est toujours en cours de rédaction)

Des hommes et des guerres en Ex Yougoslavie


Faire partie d’une génération n’ayant connu la guerre que dans les livres ou sur les écrans de télévision et de cinéma, ne permet pas toujours DE bien appréhender les vraies guerres. La première fois que je suis allée en ex Yougoslavie en 1995 et 1996, je n’en savais pas grand chose si ce n’est ce qu’en disait mon idole de l’époque, le joueur de tennis Goran Ivanisevic. Il ne manquait jamais dans ses entretiens de rappeler à quel point il était fier d’être Croate indépendant désormais et combien il aimait la Croatie pour sa beauté et pour les qualités d’accueil et de générosité de son peuple. Mon projet était donc élémentaire : découvrir enfin par mes propres yeux les croates et aborder les principaux sites touristiques de la Slovénie, la Croatie, du Montenegro et de la Bosnie Herzégovine. Aussi, je ne me suis jamais posée la question d’un quelconque danger. La guerre était passée. Les touristes étaient invités à revenir. Je ne voyais pas ce qui pourrait s’opposer à ce que j’aille en Ex Yougoslavie aussi peu de temps après les conflits.

Pourtant, les guerres étaient fraîches et intensément présentes partout, visibles sur les visages graves des gens, sur les pierres et les entrailles des murs dans les villes comme les villages de Dalmatie, de Croatie centrale, de Slavonie… Les coeurs saignaient encore. Les silences frappaient les consciences, en disaient bien plus que les paroles qui étaient aussi rares que pudiques sur ces années de guerre. Tant de personnes avaient perdu un ou plusieurs êtres chers, des pères et des mères, des fils et des filles, des petits-enfants. Je trouvais la Croatie et la Slovénie étonnamment sûres et volontaires dans leur reconstruction. La Bosnie ravagée n’avait pas commencé à essayer de panser ses plaies.

En Slovénie, en dépit de quelques éclats pendant une dizaine de jours, la guerre était passée inaperçue, car la Serbie ne s’était guère opposée à  donner son indépendance à cette région dont elle ne se sentait pas si proche, ni spécialement intéressée par ce qu’elle produisait.  En Croatie, l’histoire est tout autre. La guerre d’indépendance a déchiré le pays entre 1991 et 1995. Les voisins bosniaques et serbes devenaient soudainement des ennemis à éliminer. Qui avait tort, qui avait raison? Nul ne peut juger.

La Croatie et l’amour du drapeau au milieu des ruines

Depuis les attentats du 13 novembre 2015, les médias expliquent que les français auraient renoué avec la fierté du drapeau pour affirmer leur résistance face aux terroristes. Le sens du drapeau en Croatie est quasi obsessionnel et ce bien avant la fin de la guerre. Les drapeaux affichés sur toutes les façades des maisons en cours de reconstruction à côté de celles qui avaient été détruites, rappelaient, si besoin, un fort sentiment de nationalisme chevillé au corps de beaucoup de croates si fiers d’avoir combattu pour leur indépendance. La presse avait relayé la tragédie des frappes qui avaient détruit environ 5% de Dubrovnik. Si affligeantes soient ces frappes visant “le joyau de l’Adriatique”, inscrit au patrimoine de l’Unesco, ce n’était pas grand chose face à tout ce que nous avons vu au cours de nos voyages en particulier en 1995 et 2005.

Dans certaines régions centrales et orientales, la plupart des maisons dans ces zones avaient difficilement résisté aux tirs de mortier et plus de la moitié avaient été broyées, éventrées, éventrées. Des villages sur les terres brûlées de l’intérieur de la Croatie et de la Bosnie et sur les frontières les plus disputées par les belligérants, étaient presque réduits en ruines. D’ailleurs dans ces ruines, survivaient leurs habitants. Quelle ne fut pas notre surprise quand sur la route menant de Zadar à Knin pour nous diriger vers la Bosnie Herzégovine, nous avons vu jaillir d’une maison détruite un vieil homme prenant appui sur sa canne et essayant de nous parler dans un croate que je ne comprenais pas encore. Il s’étonnait probablement de nous voir ici, alors que tout était désert, les paysages, comme les routes dans un état pas vraiment très bon (ce qui a bien changé), des voies ferrées à l’abandon.

Depuis que nous nous étions enfoncés dans les terres en quittant la vivante Zadar, nous n’avions croisé qu’une poignée de véhicules,  sur notre chemin, ce qui ne manquait pas de susciter un certain sentiment d’angoisse. Cette impression nous a suivis longtemps à l’occasion de nos divers séjours dans les Balkans et encore récemment quand nous découvrions le parc naturel de Lonjsko Polje à 90 km à l’est de Zagreb. Bien que le parc ressemble à un petit bout du monde en Croatie, d’autant que l’architecture locale des maisons est très typique et unique dans le pays, nous avons été surpris par l’importance des traces de guerre dans ces hameaux et villages et dans toute la région entre Sisak et Jasenovac. Les clochers ébranlés, les maisons touchées aux abords du parc nous font prendre conscience à quel point la Sava fut une frontière disputée entre Croatie et Bosnie Herzégovine.

En 2015, on trouve encore de nombreuses traces des guerres d’ex Yougoslavie dans les régions bordant la frontière avec la Bosnie Herzégovine, par exemple dans la région de Sinj, parmi les plus minées, dans celle de Knin, autrefois à majorité serbe puisqu’il s’agissait de la capitale des Serbes de Krajina, ou encore dans la région de Sisak vers le parc naturel de Lonjsko Polje. Les millions de mines antipersonnels dans les Balkans sont une réalité cruellement actuelle qui rappelle que pendant des décennies, les terres portent en elles des armes et des outils de morts capables de frapper des innocents…


La guerre vue du côté bosniaque à Sarajevo

Un proverbe serbe répertorié dans un ouvrage de proverbes de 1836 affirme : “La violence est le dernier sanctuaire pour les faibles.” Dommage qu’il n’ait pas été rappelé à certains.. Avec Srebrenica, Sarajevo est probablement en Ex Yougoslavie l’un des lieux les plus symboliques des divisions lors des guerres d’indépendance qui aboutirent à l’explosion de la Yougoslavie.

En Septembre 1996, nous visitons enfin Sarajevo. Nous avions déjà réalisé quelques excursions en Herzégovine et en Krajina, dès la fin de la guerre lors de notre premier séjour en Croatie. Mais Sarajevo n’est jamais que dans notre imaginaire à la faveur des médias qui relayaient les actualités de son siège, avant que la capitale bosnienne n’intéresse plus grand monde. Nous nous promenons sur un marché dont nous ignorions alors qu’il était tristement célèbre pour avoir été le lieu d’un terrible carnage. Nous y croisons un bosniaque dans la quarantaine, au visage très avenant qui nous interpelle en nous attendant que nous parlons français. Cet homme s’appelle Mahir. Il nous raconte qu’il aime la France et qu’il a eu la chance d’y faire un séjour d’études. Il est ingénieur et parle un français fluide, ce qui est un soulagement pour nous, car nous pourrons vraiment comprendre ce qu’il nous relate, alors qu’une langue étrangère et commune aux deux comme l’anglais peut permettre un échange mais limiter le partage.

Nous bredouillons à peine quelques mots de serbe et de croate, en ne sachant pas toujours si nous commettons des impairs en se risquant à employer un mot qui aurait subi la décroatisation ou la déserbisation dans cette Bosnie-Herzégovine où tout est si complexe.  Le français devient notre porte d’entrée, puisque nous aurions pu ne jamais croiser cet homme et passer des heures merveilleuses en sa compagnie s’il n’avait pas dans son coeur notre pays et notre langue. Comme son nom le confirme son prénom, Mahir est bošniak  (bošnjak), c’est-à-dire  bosniaque musulman. En Bosnie Herzégovine, plusieurs communautés ethniques et religieuses cohabitaient pendant l’époque yougoslave et continuent à le faire après  Depuis, quelques données sont devenues évidentes, mais à l’époque tout nous semblait confus. Pourquoi définir les individus en fonction de leur religion?

Mahir nous apprit justement, après une petite heure de gai bavardage, qu’à l’endroit où nous nous situions, plusieurs dizaines de civils avaient perdu la vie ou étaient restés mutilés, trois ans auparavant, lors du marché quotidien, après qu’une poignée de soldats, assassins Serbes, eurent lancé des obus sur la foule, une gnôle à la main, en se réjouissant de loin de tant d’atrocités. [Silence assourdissant].

Parmi ces innocents se trouvaient Emina, 32 ans et Ademir, 5 ans, la soeur et le petit neveu de Mahir. Sara est une prison et la ville était emprisonnée avant même que ne tombe le premier obus. Voilà des jours qu’il ne les avait vus dans une ville en état de siège et il les attendait à une cinquantaine de mètres du lieu du crime, en ce jour maudit mais si calme (trop sûrement?) en apparence. Il leur apportait juste quelques provisions obtenues par bonne fortune au marché noir, car Emina avait bien du mal à survivre avec ses 4 enfants depuis que son mari avait été tué comme un chien deux mois plus tôt, en ayant commis pour seul crime, celui d’être Bosniaque Musulman et d’avoir croisé la route d’un sniper isolé. Plus jamais Mahir ne les reverra vivants. C’est un détail de la guerre. Emina et Ademir ont été déchiquetés, presque sous ses yeux, par un obus et leurs corps, au milieu d’autres cadavres, gisent sur des pierres maculées de leur sang, – la mère protégeant encore dans un dernier geste d’espoir son enfant. Un médecin, accouru en urgence, est là pour tenter d’apporter quelque illusoire soulagement aux spectateurs bouleversés d’angoisse. Il assure à Hassan que sa soeur et son neveu sont morts sur le coup, sans vraiment souffrir. Peut-on parler de réconfort ?

Sarajevo agonise. Un spectacle d’horreur où des inconscients lâches se livrent à un absurde jeu de tuerie commandé par la Haine. Marcher dans les rues ressemble à morbide de roulette russe. Près de Mahir, un jeune enfant vient aussi de rendre l’âme dans les bras de sa mère, déchirée de douleur. Des larmes glacées dans des yeux vivants. Des cris perdus dans le bruit des détonations. Des corps d’enfants, de femmes, surtout, descendus à la hâte dans la terre froide du stade de Sarajevo qui fait office de cimetière. Sarajevo pleure. Mahir a quasiment tout vu de ces ignominies. Une boucherie de plus à laquelle il a assisté, impuissant, et que rien ne justifiait, si ce n’est la haine viscérale de peuples ayant toujours vécu ensemble mais qui pour gagner leur indépendance (les Bosniaques) ou retrouver un mythique pouvoir perdu (les Serbes), ne pouvaient que se livrer une guerre sans merci.

Mais Mahir sait aussi qu’il faut continuer à vivre et se battre à coups d’espoirs et non d’obus. Et la vie reprend le dessus très vite. Pour les siens, pour ses petits neveux orphelins à 7, 6 et 2 ans qu’il a recueillis. Si « la douleur l’a brisée, la fraternité l’a relevé et de sa blessure a jailli un fleuve de Liberté ». Mahir a rêvé. Mahir rêve et y croit encore. Il sait que haïr les Serbes ne servirait à rien car cela ne lui ramènera jamais les siens ; il sait que tous les Serbes ne sont pas mauvais, il a appris aussi que des Serbes ont pu être massacrés, ailleurs, à Srebrenica par exemple où des dizaines de milliers ont été tués par les armées croates pour une poignée de terres ; les mêmes croates qui s’étaient retourné contre leurs alliés bosniaques en détruisant Mostar ! Rien n’est simple quand il s’agit de ressentir et de comprendre. On ne peut pas s’embarrasser de généralités !

« La dualité du Christ, l’ardent désir de l’homme, si humain, si surhumain, d’atteindre Dieu a toujours été pour moi un mystère aussi profond qu’insondable. Depuis l’enfance, ma plus grande souffrance, toutes mes joies et mes peines trouvent leur source dans la lutte incessante et sans merci entre l’esprit et le corps. Et mon âme est l’arène d’un combat que se livrent deux armées » écrivait N. Kazantzaki, dans «La dernière tentation du Christ». Ce sont cette folie et cette quête au nom de religions devenues trop absolues qui ont déchiré Sarajevo, mais n’ont pourtant pas réussi à avoir raison d’elle. 3 ans se sont écoulés depuis cette tragédie quand nous croisons le chemin de Mahir. Malgré le retour à la paix, peut-on aborder Sarajevo en toute sérénité, sous l’effet d’une curiosité à vif, comme à l’approche de toute autre ville rendue célèbre par l’histoire ? Que reste-t-il de cette ville martyre ? L’air est-il encore respirable dans cet endroit où la menace des snipers rendait hasardeux le simple fait de s’aventurer sur la voie publique ?

 En Bosnie Herzégovine, plus que partout ailleurs, l’idéal de la tolérance interethnique et religieuse souvent vantée depuis le Moyen-Âge est truffé de contradictions et d’équivoques. Même en transit, on ressent rapidement que la confiance politique n’existe pas et que l’absence de cette base élémentaire empêche encore aujourd’hui l’Etat de Bosnie Herzégovine, issu des accords de Dayton, de se construire.


 

Peut-on parler de tout dans les Balkans?

“Le plus terrible dans ce monde, c’est que chacun a ses raisons.” (Renoir)

Le plus dangereux dans les Balkans, c’est peut-être de vouloir parler de politique ou d’histoire en ayant des œillères et en voulant imposer sa vision des guerres. Prendre parti pour des bons et des méchants s’avère inévitable à ceci près que le parti pris n’est pas forcément pensé et élaboré. Comme dans beaucoup d’endroits du monde finalement, il convient de ne pas parler politique ouvertement sans connaître vraiment son interlocuteur. Savoir d’où il vient, ce qu’a été sa vie. Même si ces conditions sont respectées, mieux vaut ne pas chercher à expliquer que vous ne partagez pas les idées exprimées et conserver une prudence d’usage pour ne pas heurter. Un rien peut produire des étincelles!

Il est possible de parler de l’histoire récente du moment qu’on écoute, entend, respecte les points de vue et ne cherche pas à imposer le sien. Il arrive encore que certains glorifient leurs combattants et héros, ceux que d’autres considéreraient comme criminels de guerre. Quoique vous inspirent les actes, les choix, les personnalités et si contestables vous semblent certaines perceptions, adoptez la position sage du caméléon qui adhère à ce que vous dit votre interlocuteur. Les ressentis négatifs voire les haines entre les communautés ethniques, religieuses, restent encore latents et très puissants et les faux pas faciles et possiblement irréversibles.

 

 

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A propos de l'auteur

Curieuse, j'essaie de faire d'Ideoz un espace éclectique et tourné vers les échanges et la rencontre avec les différences. Historienne, anthropologue et ethnologue de formation. Voyageuse inconditionnelle, je nourris un amour viscéral pour les pays d'Europe centrale et orientale, avec une prédilection pour les Balkans (notamment l'Ex-Yougoslavie...). Dans ces terres, qui m'ont enseigné beaucoup de leçons, au fil de quinze ans de découvertes, de rencontres et de hasards… je me retrouve parfois… tant elles sont insoumises, contrastées, passionnelles et contradictoires.   Me contacter par mail? En savoir plus sur moi et sur le projet IDEOZ Voyage...

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