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L’île du vallon ; un bout du monde près de Montreux (Tourisme Suisse)

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Partons à la découverte d’une île suisse, l’île du vallon. Existe-t-il des liens affectifs entre une île lointaine et l’humble vallon helvétique qui m’héberge?

Oui. Surtout, quand il n’y a plus d’eau.

 

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Depuis maintenant cinq jours, je vis sans eau. La source qui alimentait ma maison s’est, pour une raison ténébreuse, arrêtée de couler.

Tout les voisins de ce vallon perché au-dessus de Montreux, en Suisse, compatissent et émettent tous des hypothèses sur la raison de cette pénurie. La sécheresse, la faute aux paysans qui pompent trop, le tuyau qui passe sous des mètres de montagne et qui se serait bouché. Un blaireau, peut-être, qui aurait ravagé la canalisation ? Un renard ? Une fouine ? Un quidam qui me veut du mal ?

Ce n’est pas la première fois, disent-ils.

Peut-être, mais pour moi, c’est une première.

Sans eau, la vie quotidienne de la maison se trouve chamboulée. D’Afghanistan au Zimbabwe, tous les matins du monde apprécient l’humide, normalement : verre d’eau du lever, chasse du petit besoin, café, douche, brossage des dents, grosse chasse du gros besoin, lavage et récurage de l’évier, trempette pour les chaussettes, sans parler des machines à laver.

Mais depuis cinq jours, tout devient parcimonieux et précieux. Le café se savoure, et on s’attriste de voir l’eau de vaisselle disparaître dans le trou de l’évier. La routine matinale se grippe, laissant le matinal désemparé.

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Les nuages s’amoncellent sur le lac Léman. Bonne nouvelle: la pluie annoncée ira remplir les seaux.

Depuis cinq jours, l’abreuvoir est à sec. Le bassin, où naguère couleuvres et tritons y faisaient mille tours, ressemble à une photo symbolisant la sécheresse dans un magazine : il est craquelé, blanchâtre, inerte.

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Depuis cinq jours, la chasse d’eau des toilettes ne fonctionne que dans les cas désespérés et par jour de pluie. Par beau temps, j’accompagne le chien, Tintin, dans sa promenade quotidienne au fond des bois et comme lui, je m’accroupis.

Bien entendu, les services compétents ont été alertés. L’urgence et l’action ont pris le pas sur les diagnostics. Ils s’occupent de tout. Je n’aurais qu’à payer la facture.

A l’achat, la maison n’était pas connectée au système d’adduction d’eau. Rassuré par les propos des anciens propriétaires jurant sur leur cœur que la source fonctionnait depuis des lustres, et attiré par un certain exotisme écolo-citadin de la pureté originelle, je n’avais pas questionné le bon sens.

En bas du vallon, à deux kilomètres à vol d’aigle, il y a le lac Léman. Contemplé de mon abreuvoir desséché, il est placide et vraiment plein d’eau. Mais vu du Léman, « mon » vallon me fait penser à une île lointaine.

Il est parfois difficile d’accès en hiver — neige, verglas, pentes à 12%, deux routes étroites et sinueuses. L’installation d’Internet a été laborieuse. Ses habitants restent discrets, indépendants, mais tous ravis d’habiter dans ce coin méconnu de la Suisse. Une forêt profonde et giboyeuse sépare ceux du haut et ceux du bas. En bas, la ville, les hôtels, les commerces, les touristes qui jouent aux riches. En haut, l’espace, les odeurs de fleurs et de fumier à toute heure, les couchers de soleil flamboyants, les renards qui rôdent.

Bébé né de l’océan qui m’a attiré vers les îles lointaines et salées, propulsé par les aléas de la vie vers le vallon des montagnes, je ressens souvent ici cette tranquille émotion qui m’enveloppe quand je pose ma valise sur leur île isolée, en espérant qu’elle deviendra un peu mienne.

D’ailleurs, il existe des parallèles entre une île lointaine et une vallée perdue de montagne, d’ici ou d’ailleurs. On y retrouve les mêmes comportements dictés par l’isolement et par le fait d’être différent. Les habitants des vallées reculées et les insulaires des îles lointaines sont attachés à cette différence, à leurs yeux une richesse et un privilège. Les deux populations ne paraissent, de prime abord, guère accueillantes. Ils jouent au jeu habituel du « nous » et des « autres », si fréquent dans ces endroits isolés.

Pour exister, une communauté doit d’abord dessiner la frontière qui la sépare d’autrui, cimenter le mur de cette séparation pour ensuite se calfeutrer autour de la marmite communautaire en jouant le jeu de la société éloignée et autonome.

Toutefois, la solidarité des peuples isolés n’est pas une notion galvaudée.

A Tuvalu, au milieu du Pacifique, l’eau de la douche de la chambre ne coulait que deux ou trois mois par an. Je faisais ma toilette chez la voisine qui disposait d’un réservoir d’eau de pluie. Elle se faisait “payer” en coca. Une douche normale, un coca. Une douche-shampoing, deux cocas. Un bain de pieds ou un brossage des dents, un sourire gratuit et une bonne causette.

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Dans tous les atolls de la planète, l’eau vient toujours à manquer pendant la saison sèche. Mais dans certaines îles montagneuses, il y en a trop. A Kosrae, il pleut tout le temps, mais l’eau potable y est chiche, contaminée par la boue et les bactéries.

J’ai passé une nuit sur un motu inhabité sur l’île de Raivavae, dans les îles Australes, une autre envie de citadin-écolo-voyageur. Il fallait remplir la cuve des WC avec de l’eau de pluie collectée. Mais l’eau potable ne figurait pas au menu de Damien, le Robinson éphémère. Ce qui ne le dérangeait pas du tout, il avait emporté deux litres achetés chez Angéline, l’épicière.

Des Américains en voyage de noce logeaient sur le motu d’en face, au confort encore plus spartiate que ma cabane, distant de deux minutes en kayak. Ils n’avaient plus d’eau et le soleil cognait sec sur leur peau salée. N’en pouvant plus, la dame m’a demandé si elle pouvait « emprunter » ma douche, un seau de fortune au fond du jardin (près d’un nid de guêpes).

Le vallon où j’habite n’a rien à voir avec l’île de Raivavae ou un atoll de Tuvalu. Mais depuis cinq jours, j’y ai adopté rapidement les réflexes acquis durant mes années de « mercenaire » humanitaire ou de flâneur des îles perdues. Du Rwanda en Angola, de l’Ascension aux îles Cocos, l’eau est une denrée rare qui s’apprend.

Il n’y a pas que l’eau qui rassemble les insulaires et les solitaires des montagnes. Il y a aussi le portable et Internet.

Quelle est la définition d’une île isolée ? Je réponds souvent : « une île où le portable ne passe pas et où Internet péclote, mais alors…péclote vraiment ».

Pendant deux ans, les habitants de ma route qui domine mon vallon ont demandé d’être connectés à Internet à haut débit. En vain. Les services incompétents de Swisscom avaient d’autres insulaires montagnards à fouetter. Depuis avril 2009, la victoire. On peut enfin envoyer des emails à Montreux, dix kilomètres plus bas, et virtuellement visiter l’île Bouvet.

Sous la douche mise gentiment à mon entière disposition par la voisine, je me souviens de la dame de Tuvalu qui se faisait « payer » en coca. Une solidarité universelle.

Et demain matin, quand j’irais respirer l’air frais de la forêt toute proche, je me dirais que mon île lointaine est ici; mais aussi ailleurs.

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N.B : A l’instar de la Suisse, beaucoup d’îles ont également adopté le secret bancaire. Mais c’est un autre sujet.

N.B bis: Les toilettes publiques du vallon, propres comme une salle d’accouchement, ont aussi un nouveau client.



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A propos de l'auteur

"Ils/Elles" lointains " «Il n’est au monde qu’une seule aventure: la marche vers soi-même, en direction du dedans, où l’espace et le temps et les actes perdent toute leur importance.» Henri Miller.Vivre sur des îles lointaines au XXIème siècle ...

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