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Les derniers hommes de Saint Kilda en Ecosse ; l’île des téméraires

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Pendant 2000 ans, une poignée d’habitants aux mœurs singulières a survécu en autarcie sur un des archipels les plus isolés et rudes d’Europe à Saint Kilda en Ecosse. Mais tout a une fin…

saint kilda exploration

Même au solstice d’été, l’Atlantique Nord ne fait pas de cadeau aux quelques téméraires attirés par l’archipel écossais de Saint Kilda.

Ile de Saint Kilda, une terre austère aux confins de l’Europe

Aujourd’hui, le roulis harcèle les entrailles brouillées par un frugal et très matinal petit déjeuner, la pluie et le vent du Nord cinglent les cirés, les cris des oiseaux de mer assourdissent les tympans. C’est le bout de l’Europe, le bout de tout. A 65 kilomètres de l’île de Harris, aux Hébrides extérieures, St Kilda se mérite.

Mais heureux ceux qui y sont parvenus, enfin ! Le bateau est petit, rapide, et ne vogue que si la météo du jour le permet, c’est-à-dire rarement. Sous ces latitudes septentrionales et austères, les humains sont tout juste admis à fouler les landes spongieuses l’espace de quelques heures. Et seulement en été. La belle saison ne dure ici que trois mois. Le reste de l’année, l’archipel, battu par les vents ou emmitouflé dans un brouillard opaque, affronte les frimas générés par l’océan tel une arche abandonnée dans la tourmente éternelle.

Il ne reste plus qu’un seul reclus dans ce sanctuaire. Il travaille pour le National Trust for Scotland, lequel gère depuis 1957 cet archipel classé par l’UNESCO. Plus habitué à observer les environs qu’à discuter, Scott, le ranger, instruit sommairement les continentaux du jour.

Hirta, l’ancien centre névralgique de Saint Kilda

On peut aller partout sur Hirta, la principale île de l’archipel. Il désigne le temple, l’école, le cimetière, les montagnes environnantes, les « maisons noires » (blackhouses) où vivaient les habitants. Sauf là : il indique une mini base militaire à l’architecture misérable installée ici depuis la guerre froide et dont l’utilité est de maintenir l’île en état de fonctionnement, même a minima. Et puis, il ne faut pas déranger les moutons (endémiques de Soay, l’île voisine, et introuvables ailleurs), ni les macareux, fulmars et autres oiseaux marins, et encore moins les skuas arctiques qui, sinon, fondent sur l’intrus à la vitesse d’un missile.

Hirta saint kilda
Hirta Vue sur la baie de Village’s Bay. (Photo Damien Personnaz)

Aujourd’hui, le temps est « clément ». Il bruine. Pas de vent. Ciel bas sur les landes. Pas un arbre. Le silence est uniquement désagrégé par les cris des oiseaux, omniprésents. Ils seraient plus d’un million, ce qui fait de l’archipel la plus importante colonie d’Europe du nord-ouest. Pique-nique frugal dans un cleit, une simple remise de pierres de deux mètres sur trois ouverte à tout vent. C’est là que les habitants entreposaient leurs provisions quand, pour les plus pauvres, ils n’y habitaient pas eux-mêmes.

cleit, Saint Kilda, Hirta, ecosse photo de Damien Personnaz
Une vue des enclos. Certaines structures en pierre datent du néolithique (Photo Damien Personnaz)

Une heure que l’on est ici et déjà, on frissonne.  

C’est dans une blackhouse rénovée par des volontaires d’un été et transformée en un musée minimaliste que l’on en apprend un peu plus sur St Kilda. C’est là  aussi que la poignée de touristes du troisième âge, à majorité anglo-saxonne, se réfugie au chaud pour prendre une tasse de thé et des biscuits tout en caquetant bruyamment. La visite, oui, mais le thé d’abord.

Cabane en pierre sèche ou cleit au-dessus de Village Bay (la Baie du Village) à Saint Kilda en Écosse.

Une vie rude et autarcique

Bien que solitaire, l’archipel a été habité pendant des milliers d’années. L’origine de son nom est incertaine car aucun saint Kilda n’a jamais existé.  Skildar signifie « bouclier » en islandais ancien, ce qui pourrait décrire la forme des îles telles qu’elles semblent reposer à la surface de l’océan. Des vestiges du néolithique sont encore visibles un peu partout, principalement des cleits ou des enceintes de pierre. Il est quasiment certain que les Vikings ont visité ces îles et s’y sont même installés.

Les oiseaux ont été la principale source de survie des habitants. Leurs œufs donnaient de la nourriture fraîche pendant l’été, alors que les fous de Bassan et les fulmars étaient chassés, plumés, séchés et stockés pour l’hiver. Les insulaires partaient chasser ces oiseaux, nichés dans des falaises abruptes – parfois hautes de 200 mètres – surplombant une mer peu clémente. Les hommes s’accrochaient à des nacelles faites de cordes d’herbe et, pieds nus, s’approchaient des nids et attrapaient les adultes venus ravitailler leurs petits. Avec le temps, leurs pieds ont muté. Ils ont développé des extrémités fourchues d’une longueur inhabituelle. Les oiseaux fournissaient également des plumes et de l’huile que le collecteur venait chercher une fois par an. Il travaillait pour le compte du clan MacLeod de Harris, à qui appartenaient ces îles jusqu’en 1930.

A gauche, un pied “normal”. A droite, un pied d’un homme de Saint Kilda

(Photo Damien Personnaz prise dans le musée de l’île d’Hirta, Saint Kilda)

Des pommes de terre, des carottes et des radis, ainsi que des moutons, complétaient la ration alimentaire quotidienne. La vie était rude, le travail difficile, la promiscuité oppressante et la consanguinité aiguë. La mortalité maternelle et infantile, notamment due au tétanos néo-natal, décimait les plus faibles mais avait l’avantage de maintenir un quota de population stable d’environ 120 habitants. Les très rares communications avec le « continent », tributaires d’un bateau incertain et d’un océan capricieux, ne permettaient que des échanges sporadiques.

Des enfants de Saint Kilda devant leur école. (Photo Damien Personnaz, d'après une archive du musée de l'île)

L’île et ses habitants vivaient en (presque) totale autarcie, ce qui n’a pas empêché une épidémie de variole d’emporter la plupart des habitants en 1724.

Eglise à saint Kilda

Le premier récit complet de la vie sur Saint Kilda remonte à Martin Martin, un précepteur des MacLeod, qui visita l’archipel en 1697. L’existence y était difficile mais gaie, écrit-il. Les hommes se réunissaient chaque matin pour se répartir les taches. Tout était communautaire, la propriété individuelle inexistante. Le soir, des danses, des chants et des jeux trouaient la monotonie des longues nuits d’hiver. Chacun y allait de son poème sur la nature, l’océan, les oiseaux et les enfants.

L'école de Saint Kilda (Photo Damien Personnaz)
L’école de Saint Kilda (Photo Damien Personnaz)

Les habitants parlaient la langue gaélique mâtinée de mots scandinaves. Des cérémonies druidiques avaient lieu de l’autre côté de Hirta, sur un promontoire face à l’océan.

Mais tout change au milieu du XIXème siècle à l’arrivée des premiers missionnaires protestants et des touristes.  

Les moutons de l’île de Soay sont endémiques de l’archipel. Adultes, ils ressemblent à des mouflons

moutons de l’île de Soay

Saint Kilda, terre de missions…

Après les missionnaires et les touristes, les maladies et la famine ont eu raison des derniers hommes de Saint Kilda.

 Les révérends John Macdonald (surnommé « l’Apôtre du Nord ») et Neil Mackenzie s’attaquèrent d’abord à la pauvreté. Entre 1822 et 1861, les vieilles maisons du seul village permanent de l’île furent démolies et remplacées par une rangée de maisons noires, les fameuses blackhouses. L’hygiène s’améliora un peu. Les échanges augmentèrent lentement mais sûrement. En 1884, un temple fut érigé et une école vit le jour pour les quelques enfants autorisés à la fréquenter. 

blackhouses de Village Bay saint kilda
blackhouses de Village Bay

Les blackhouses de Village Bay dans lesquelles vivaient les habitants de l’île Hirta, archipel de Saint Kilda. Trois d’entre elles sont maintenant restaurées et servent d’habitations aux volontaires chargés de maintenir le site en état.

maisons noires de la rue principale du village Hirta à saint kilda ecosse (1)

 Les pasteurs y allèrent de leur ardeur missionnaire pour réprimer rapidement les jeux (futiles), les chants (païens autres que les psaumes), les danses (une invention du diable). Mais aucun d’entre eux n’égala le zèle du révérend John MacKay, de l’Eglise Libre d’Ecosse. Il instaura le culte obligatoire tous les jours, surtout le dimanche, jour du Sabbat. Les services duraient entre trois et quatre heures durant  lesquels le révérend foudroyait ses fidèles de damnations horribles et absolues en cas d’infractions religieuses, et organisait des séances publiques de repentance. John Sand, visitant l’île en 1877, décrit l’atmosphère ambiante le jour du Seigneur : « Le Sabbat était d’une tristesse intolérable. Au son de la cloche annonçant le début du service, les fidèles s’agglutinaient aux portes du temple, le regard empreint de mélancolie et vissé au sol. Il était péché de regarder à droite ou à gauche »[1].

Le temple de Saint Kilda érigé en 1884. (Photo Damien Personnaz)

Les interférences religieuses sur la vie quotidienne des habitants étaient pesantes. Il y avait même des jours où le travail des champs ne pouvait se faire. Une fête religieuse en était la cause (souvent inventée de toute pièce par le révérend). Pendant le culte mené avec un zèle fanatique, les fidèles tombaient parfois en transe : membres tétanisés, yeux exorbités, convulsions, tout un théâtre pour démontrer, dixit MacKay, que Satan n’avait pas boycotté les âmes des habitants de Saint Kilda et que Dieu ne les avait pas oubliés.

révérend Mackay à saint kilda

Le révérend Mackay a officié pendant 25 ans. Les missionnaires ont été les principaux destructeurs de la culture traditionnelle des habitants de St Kilda. Ils ont également largement oeuvré pour améliorer les conditions de vie des habitants. (Photo Damien Personnaz, d’après une archive du musée d’Hirta). 

Les chants traditionnels, les danses, les jeux, les réunions communautaires en langue gaélique furent totalement bannis au point d’avoir totalement disparus jusqu’à ce que l’austère pasteur quitte l’île après 25 ans d’omniprésence théocratique. 

Avant les serviteurs de Dieu, l’île possédait deux “Parlements”, un pour les hommes, l’autre pour les femmes. Chaque matin s’y prenaient les décisions importantes de la journée et les taches étaient répartis. La majorité des habitants n’avait connu ni la guerre, ni les arbres, ni l’écriture.  

Devant les blackhouses (Photo Damien Personnaz d’après une photo du musée de l’île de Hirta). 

Après les missionnaires, vinrent les touristes, attirés par l’isolement et par cette poignée d’autochtones aux mœurs si singulières. Entre 1905 et 1930, quelques vapeurs amenèrent avec eux des curieux fascinés par ces hommes et ces femmes qui survivaient en autarcie dans un archipel battu par les vents. L’argent fit sa première apparition et les St Kildiens commencèrent à compter sur les deniers des visiteurs sporadiques.

Photo prise à la sortie d’un culte lors d’une visite exceptionnelle du propriétaire de l’île, Mac Leod (au centre avec le chapeau) en juillet 1924. A noter le pied nu de l’enfant posant à gauche de la photo (Damien Personnaz, cliché pris dans le musée d’Hirta)

Mais ces derniers apportèrent également des germes et des microbes. Des maladies comme la grippe et la tuberculose firent leur apparition. Les anticorps des habitants ne purent lutter contre ces bacilles et virus aliens et leur état de santé se détériora. 

Par ailleurs, des femmes autochtones favorisèrent malgré elles le tétanos chez leurs enfants. Elles prirent l’habitude de couper, à la naissance des bébés, le cordon ombilical avec des outils souvent rouillés et – voulant bien faire – d’enduire le nombril avec de l’huile de fulmar.

Du coup, la population commença à décliner et certains quittèrent l’île pour s’installer en Angleterre ou en Australie.

En 1928, la population comptait 37 habitants. Impossible donc de survivre, d’autant plus que les plus valides étaient déjà partis. En 1930, les derniers îliens signèrent une pétition pour réclamer leur évacuation, laquelle leur fut accordée.  

Une infirmière, Mrs Barclay, joua un grand rôle dans ce départ. Dépêchée sur l’archipel pour soigner et enseigner aux femmes des rudiments d’hygiène afin d’éviter le tétanos, elle se prit d’affection pour les habitants. La moitié d’entre eux ne se résignait pas à quitter leur île, mais à force de persuasion, ils se rallièrent à l’évidence : partir ou mourir. Elle se remémore les derniers instants. « Le jour avant le grand départ, nous étions tous assis à la grande table, écrit-elle, et un vieil homme, les joues ravinées par les larmes, m’entoura de ses bras et me dit : nous voici arrivés au bout des choses. Nous pensons que Dieu vous a envoyé parmi nous. Nous ne savions pas comment continuer à vivre ici ». Mrs Barclay resta longtemps sur l’archipel de Saint Kilda et persuada les derniers habitants à quitter leur foyer.

Les 36 habitants, les derniers hommes de St Kilda, partirent le 29 août 1930 pour un voyage sans retour. Pour la première fois, ils ont laissé s’éteindre le feu dans les cheminées, ont placé une Bible sur le rebord de la fenêtre et ont répandu de l’avoine sur les planchers, comme le veut la tradition. 

Tout près, l’île de Boreray et ses deux éperons rocheux hauts de 200 mètres vibrent de cris d’oiseaux. Une forte odeur de guano prend à la gorge. Quelques moutons paissent sur des pentes tellement escarpées qu’ils semblent littéralement suspendus sur la paroi. Des phoques prennent le soleil enfin revenu sur des rochers luisants. L’océan grouille de vie. Le spectacle est étourdissant, sauvage, primitif.

Les majestueux Stac Lee et Stac an Armin culminent à près de 200 mètres. Au fond, la masse sombre de l’île d’Hirta avec à sa droite celle de Soay. Les 37 habitants ont eu la même vision le 29 août 1930. Aucun d’entre eux ne s’est retourné pour voir s’éloigner leur île. (Photo Damien Personnaz). 

Mais pour les exilés de St Kilda, ce 29 août 1930, cette même vision splendide n’en a été que plus cruelle.

Une pierre tombale dans le petit cimetière où furent enterrés tous les habitants de Saint Kilda jusqu’en 1930. (Photo Damien Personnaz)


[1]John Sand.MP MacLean (1972), page 117. John Sand a visité l’île en 1877. 

Découvrez l’héritage de Saint Kilda (en anglais)

En savoir plus sur l’histoire de saint Kilda en Ecosse (sur wikipedia)




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A propos de l'auteur

"Ils/Elles" lointains " «Il n’est au monde qu’une seule aventure: la marche vers soi-même, en direction du dedans, où l’espace et le temps et les actes perdent toute leur importance.» Henri Miller. Vivre sur des îles lointaines au XXIème siècle ...

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