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Hawai : Les lépreux de Molokai et le Père Damien

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A Molokai, les malades de la lèpre ont été soignés par le Père Damien. Aujourd’hui, son aura plane sur cet endroit isolé et splendide. Le bout des doigts picotent. La sueur dégouline le long de mon échine. Je m’agrippe à la selle. Koa, la mule, poursuit imperturbable sa descente vertigineuse vers la péninsule de Kalaupapa. Le sentier, à flanc de falaise, truffé de marches sommaires, glisse comme de la glace sous les sabots.

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Six cent mètres plus bas, l’océan Pacifique gronde. L’humidité suinte de la dense végétation qui s’emberlificote dans les moindres interstices de la falaise. Un faux pas et c’est le plongeon direct dans les tréfonds de la mort.

Le Père Damien, le sauveur des lépreux de la péninsule de Kalaupapa, sur l’île de Molokai à Hawaii, a parcouru des centaines de fois cette même piste obscure, contemplé la même vision de cet océan venant se fracasser sur les falaises les plus hautes du monde, et prié pour que le Seigneur lui épargnât une chute fatale.

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Kalaupapa est totalement coupée du monde, encerclée par l’océan et par les falaises infranchissables. En 1850, les autorités américaines, avec la bénédiction du roi Kamehameha V, avaient parqué les victimes de la lèpre et leur famille, apportée malgré eux par les coolies chinois chargés de travailler sur les plantations d’ananas.

Les victimes hawaïennes déportées sur la péninsule y périssaient rapidement. Les navires chargés de la triste besogne de les exiler dans l’antichambre de la fin n’accostaient pas, préférant larguer les malheureux par-dessus bord. Ceux qui échappaient à la noyade, aux vagues gigantesques et aux requins agonisaient pendant des semaines faute de soins et de nourriture et sans personne pour leur venir en aide.

Aujourd’hui, Molokai ne veut pas attirer les visiteurs. Il n’y a qu’une poignée d’hôtels, très peu de restaurants. Des autochtones Hawaiiens résistent à l’invasion touristique. Ils préfèrent garder leur âme. Ils se déplacent dans de gros pick-up ou à pied. Des ananas et des bananeraies poussent sur le sol aride, ceinturées par des pistes poussiéreuses. Molokai n’est pas lointaine, elle est sciemment recluse.

Plus tard, je foule le site de l’ancienne léproserie qui n’a fermé ses portes qu’en 1969. C’est ici dans cette solitude et splendeur incroyables que le Père Damien, mon homonyme, s’est établi en 1873. A son apogée, jusqu’à 1200 hommes, femmes et enfants vécurent dans l’abandon le plus ignoble sans espoir de retour, prisonniers de l’océan et des falaises.

Une petite vingtaine de résidants y loge encore, tous porteurs de la maladie. Ils restent invisibles. Un médecin leur rend parfois visite et leur apporte des médicaments. Actuellement, la maladie de Hansen se soigne, l’isolement requis n’est plus nécessaire. Le cimetière est bien entretenu.

La tombe du Père Damien se niche au pied d’une modeste église, face à l’océan et à l’ombre des falaises fraîches. Son corps a été transféré en Belgique, sa patrie, et le missionnaire est en passe d’être béatifié.

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On veut me prendre en photo devant sa tombe. Ou devant le panneau de « Damien Road ». A Kalaupapa, s’appeler Damien fait office de sésame.

Autour de moi, les visages expriment la souffrance et la stupéfaction aux multiples explications fournies par les guides du parc national.

Je comprends parfaitement les motivations qui ont poussé le Père Damien à venir aider les lépreux.

Je ne peux pas les expliquer, mais je les sens. Dans ma vie professionnelle, j’ai côtoyé la mort, la guerre, la misère, l’injustice, la trahison des forts et le désespoir des faibles. La souffrance a la même odeur âcre et acide partout.

Il était au cœur de ce malheur, je n’en ai que parcouru la périphérie, voilà la différence ; elle est de taille. Il est mort de la maladie, entouré par les autres malades.

A mes yeux, le Père Damien a vécu la vie qu’il souhaitait, il l’a choisie. Devient-on un saint si l’on a choisi son destin, aussi difficile soit-il ?

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Le Père Damien me parle, ici, devant cet océan, sur cette île recluse, au pied de cette falaise,  à l’ombre de son église, sur sa tombe, sous le frangipanier, à deux pas de « Damien Rd ».

J’ai la sensation de rayonner.

(Photos Damien Personnaz/ Hawaii/ 2008)



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A propos de l'auteur

"Ils/Elles" lointains " «Il n’est au monde qu’une seule aventure: la marche vers soi-même, en direction du dedans, où l’espace et le temps et les actes perdent toute leur importance.» Henri Miller.Vivre sur des îles lointaines au XXIème siècle ...

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