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Orhan Pamuk: Faire parler les cadavres et les chiens

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orhan pamuk
Depuis Goethe et son recueil de poèmes « le divan oriental-occidental » la question du mélange des formes esthétiques issues des pays du monde arabo-musulman et de l’occident a été une oubliée de l’histoire …

L’influence mutuelle de ces deux civilisations du point de vue de l’art et de la culture ne comporte pas réellement de tentative de synthèse, elle se résume le plus souvent à ce duel entre le Charybde du modernisme occidentalisé et le Scylla de l’orientalisme condescendant.

Entre l’impérialisme de la technique formelle occidentale adopté par l’orient et le typique du récit oriental utilisé par l’occident à ses propres fins, il y a tout l’étonnement plaisant mais mutuellement ethnocentré du récit de voyage et de la superposition de deux mondes qui se croisent sans se rencontrer.

Des remarquables récits d’ Ibn Battuta naviguant dans nos contrées au Moyen âge à leurs pendants romantiques et européens signés Chateaubriand ou Nerval , c’est le croisement des regards ethnographiques qui préside à la destinée de la rencontre esthétique de ces deux univers.

La tentative de Goethe de transcender la turquerie du 18 éme siècle pour réaliser une authentique inclusion de l’apport des techniques orientales dans la poésie et la culture occidentale reste une tentative unique et visionnaire.
Seul en France Aragon , fin lecteur de Majnun Layla ( le fou de leila) dont l’influence se fait sentir dans de nombreux poèmes des « yeux d’ Elsa », utilisera cet apport.

Plus rare encore est une œuvre qui non seulement traite ouvertement de ce rapport entre les deux catégorisations du monde issues de l’imaginaire antique mais la pratique en fusionnant l’imaginaire et la langue puissante de l’un avec la modernité formelle de l’autre .

Une telle œuvre existe depuis peu et elle représente une date importante pour la littérature. « Mon nom est rouge » d’ Orhan pamuk est cet ouvrage.

Depuis le prix Nobel remis à l’auteur , son œuvre est devenue enfin familière des lecteurs européens qui l’ont redécouverte à temps.

Auparavant moins connu que le plus militant Yachar Kemal , Pamuk est devenu l’un des grands noms incontestés de la littérature mondiale et surtout une figure de l’intellectuel oriental pénétré de la connaissance de sa civilisation et de ses rapports avec son grand Autre qu’est l’Occident.

Au sein de ce territoire immense qui va d’ Istanbul à Kashgar et de Tachkent au Yemen , Pamuk est un témoin incroyablement honnête précis et amoureux de la rencontre des civilisations dans ce qu’elle a de conflictuel mais aussi dans ce qu’elle implique de réciprocité et de compréhension.

« Mon nom est rouge » est un livre des confins et des basculements , tout d’abord c’est un livre qui se situe aux confins de la littérature de genre et de la littérature tout court, ensuite c’est un écrit qui se situe aux confins de deux genres , le roman historique et le thriller. Enfin , c’est un livre du basculement du religieux vers le séculaire et de la tradition vers la modernité.

Pourtant ce livre est paradoxalement autant un roman historique que le sont les écrits de Yourcenar et autant un thriller que ne l’est « Crime et Châtiment » soit ni l’un ni l’autre. Sa surface n’est que prétexte au développement d’une réflexion beaucoup plus fondamentale.

L’ art et la création sont au cœur de cette construction audacieuse qui ne prend la trame du genre que comme prétexte pour mûrir une méditation sur le rôle de l’artiste au cœur de la civilisation .

Un enlumineur a été assassiné au fond d’un puits , ce meurtre est il lié à ces peintures scandaleuses et nouvelles offertes au Sultan , inspirées des techniques italiennes tellement réalistes ? le motif en est il la jalousie entre enlumineurs , une obscure histoire sentimentale ou l’influence de groupes religieux traditionalistes ?

C’est sur cette trame haletante que démarre un récit impossible à abandonner tant le flot d’évènements et de personnages nous emporte.

L’art évoqué ici est donc aussi un art des confins , par le franchissement des définitions traditionnelles de la peinture ottomane pour intégrer la perspective de la renaissance italienne , du franchissement des interdits religieux de la représentation des êtres animés mais aussi de la frontière entre peinture et écriture représentée par la calligraphie.que pratique le personnage de Le Noir, personnage central du récit, amoureux heureux de Shékuré la presque veuve , fille du maître des enlumineurs.

Autour de ces thèmes majeurs , l’ enquête autour de l’ assassinat se déroule , les cadavres et les chiens sont des témoins privilégiés et Pamuk les fait parler de ce qu’ils ont vu sans jamais dévoiler le nom de l’assassin qu’ils connaissent.

Une pièce d’or nous raconte même son cheminement à travers les années pour atterrir dans la bourse d’un enlumineur .
Chaque voix et chaque regard construisent une facette d’un récit qui se modèle comme une pierre précieuse. Le Rouge lui-même, la couleur, s’exprime sur sa propre signification picturale et symbolique.

De l’ art conçu comme artisanat et comme technique, tel un joaillier, Pamuk a retenu la conception de la détention d’un savoir faire , il écrit donc comme ces personnages peignent, montrant les étapes de la construction du récit de la même manière que ceux-ci expliquent la fabrication des pigments.

Pamuk révèle cette capacité fondamentale de l’ Orient à penser à partir des images et avec des images,à induire autant qu’à déduire, l’écrivain y tient du peintre par la profusion des métaphores et le peintre du littérateur par la profusion du récit historique, de la mise en intrigue que comporte la peinture.

Le caractère très apparent du procédé aurait pu mener à un grave échec mais il n’en est rien et de cette narration infiniment risquée qui frôle l’artifice sans y céder jamais, Pamuk tire un chant polyphonique sans dissonances et d’une prodigieuse modernité.

l’Orient c’est aussi l’érotisme du secret et du caché, le corps voilé qui se déshabille ou est déshabillé peu à peu, voile à voile.

L’intrigue policière remplit cette fonction érotique dans le récit de montée progressive du désir du lecteur , cet érotisme de la narration se retrouve aussi comme élément à part entière de l’histoire, l’ amour de Shékuré et de Le Noir étant remplie de sensualité et d’une certaine liberté , la femme y assumant son désir et faisant son choix parmi les soupirants, disposant d’un pouvoir qui échappe aux hommes .

Le Calligraphe Le Noir, homme de l’écrit et de l’image tout à la fois se confronte à ces deux pôles que sont le Désir et la Mort, à la connivence souterraine existant entre eux , il les explore comme personnage central de l’enquête policière et Mari de Shékuré , il symbolise cette fonction de témoin des choses cachées que joue l’écrivain et que se veut Pamuk.

La force extraordinaire de ce livre est de maintenir un très haut degré de réflexion et un suspens haletant car la description en creux des meurtres qui parsèment l’histoire laisse béante l’interrogation sur la personnalité du tueur et sur ses motivations profondes , même lorsque Pamuk commence à le faire parler , il nous fait partager sa psychologie tortueuse et complexe inaccessible à lui-même.

Enfin, Pamuk n’oublie pas la question religieuse qu’il traite à la fois sous l’angle de la psychologie comme paramètre des choix moraux et des décisions individuelles ( avais je le droit de peindre ? se demande le meurtrier, puis je épouser Le Noir sans être sûre de mon veuvage ? se dit Shékuré)

Vue comme un domaine purement immanent, la religion suscite aussi une réflexion politique sur l’influence des écoles juridiques et de leurs règles strictes et des groupes fanatiques endoctrinant les esprits.
Le rapport à l’ Occident et à ses techniques picturales y est vu aussi comme un signe de sécularisation comme en témoigne la scène où un peintre déplore qu’une mosquée soit plus petite qu’un homme à cause de la perspective .

On ne révèlera donc en aucun cas la fin du récit qui se double d’une reconstitution historique habile et jamais démonstrative , ne se perdant pas dans le dédale du typique et du faussement authentique.

« Mon nom est rouge « est donc un livre à connaître absolument car il est certainement déjà un des titres importants de la décennie écoulée, procurant aux lecteurs plusieurs degrés d’interprétation et de plaisir de lecture le rendant très accessible en dépit de sa complexité de construction.

Il s’agit d’un récit maîtrisé qui nous révèle l’extraordinaire pouvoir de l’image, si dangereuse et si précieuse car elle est aussi un des noms de cette donnée fondamentale de l’existence qu’est le symbole, qui souvent meut les êtres plus encore que le réel .

Objet littéraire rare et précieux, pierre au dialogue entre les cultures, « mon nom est rouge » est à l’image de son auteur , puissamment universel et passionnément turc, et c’est là la marque des écrivains qui traversent le temps que de mêler ainsi enracinement de l’âme et nomadisme de la pensée.



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