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Rue Katalin, où l’univers magique de Magda Szabo (Littérature hongroise)

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Chronique du roman Rue Katalin, de Magda SZABO, parue sur le site de l’émission littéraire Paludes du 20 octobre 2006. Une plongée dans la Hongrie d’avant et après la seconde guerre mondiale…

La mémoire n’est pas si immatérielle qu’on le pense. Il n’est pas seulement question des différents stimuli extérieurs, susceptibles d’éveiller des souvenirs enfouis, comme Proust l’a si admirablement mis en scène avec la célèbre madeleine. Il existe une organisation géographique de la mémoire, une sorte de décor ancien qui se révèle le seul lieu possible pour que le souvenir continue de vivre dans toute son intensité. Le roman de Magda Szabo, publié en 1969 et traduit pour la première fois en français en 1974, comme son titre l’indique, se concentre sur la rue Katalin, où les divers protagonistes ont vécu une expérience inoubliable, qui les a définitivement marqués, et dont ils portent encore, des années après les événements, les séquelles.

Quatre enfants, issus de trois foyers différents dont les maisons mitoyennes facilitent les jeux en commun, vont connaître là l’éveil de leur sensibilité et la découverte de l’amour. Henriette, la plus jeune et la plus fragile des quatre, est aussi la plus exposée: ses parents, juifs, constatent avec effroi l’implacable privation de leurs libertés et ne pourront empêcher leur disparition dans les camps. Elle-même meurt en 1944 dans des circonstances tragiques qui ont autant à voir avec l’Histoire de la Hongrie qu’avec la petite histoire de ces enfants devenus jeunes adultes. Fauchée en pleine jeunesse, Henriette devient un fantôme qui hante non seulement les mémoires de ces trois familles mais qui arpente également physiquement l’espace désormais taché de sang de la rue Katalin. Tandis que le pays évolue, se transforme, connaît d’autres sombres périodes, l’immuable Henriette observe l’évolution des liens de ceux qu’elle a aimés et constate l’irrésistible naufrage de leurs existences. Texte d’une grande nostalgie, Rue Katalin fait l’aveu d’une terrible impuissance: le souvenir ne peut rappeler la force de l’instant vécu, tout est perdu dans le passé et inexorablement soustrait à la joie. Mais cependant Henriette continue de faire vivre, envers et contre tout, la rue Katalin, malgré les bulldozers, malgré les nouvelles constructions qui bouchent la vue vers le Danube, malgré les nouveaux locataires peu accueillants, malgré l’éparpillement de ceux qu’elle continue d’aimer, en dépit de leurs erreurs, et que l’Histoire a écartés du seul lieu qui leur convient encore, cette rue où leur vit s’est jouée en un instant et qui les a unis indéfectiblement.

Construit en Lieux, Moments et épisodes, eux-mêmes divisés en années fortes (1934, 1944, 1952, 1956, 1961, 1968), le roman de Magda Szabo fait l’expérience concrète, sans jamais tomber dans l’irréalité du fantastique, de la présence des morts parmi les vivants. Avec l’âge, les temps et les lieux se fragmentent et seuls quelques instants et endroits semblent concentrer le sel d’une vie, formant un cristal inaltérable dans lequel toute une existence se donne à lire. Là, au coeur de ce cristal, vivants et morts reproduisent, comme pris dans la glace, les gestes et les paroles d’un émouvant ballet, à jamais suspendu.

Rue Katalin (Katalin utca, 1969) de Magda SZABO, traduit du hongrois, revu et corrigé par Chantal Philippe, éd. Viviane Hamy, 2006

Nikola Delescluse,

Paludes 419 du vendredi 20 octobre 2006



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A propos de l'auteur

Animateur de l'émission littéraire Paludes, sur les ondes de Radio Campus Lille, depuis février 1997. Diffusée le vendredi, de 10h30 à 11h, Paludes propose des lectures et chroniques sur la littérature de tous les temps et de tous les climats. Les archives sonores sont à écouter sur notre blog ou directement sur le site de la Radio.

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