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Salvador: les mystères du Cerro de la Olla, dans le Parc National El Imposible

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Récit d’une expédition archéologique réalisée en 2009 dans le Parc National El Imposible, dans l’ouest du Salvador. Cette expédition est un de mes souvenirs d’archéologue les plus forts…

 

Vue depuis la route du littoral, dans le département d’Ahuachapán [dans l’ouest du Salvador, NdT], la haute et verte sierra d’Apaneca-Llamatepec évoque quelque inexpugnable forteresse. Ses montagnes constituent le cadre du Parc National El Imposible.

Créé en 1989, le parc est administré par l’ONG Salvanatura, sous l’autorité du Ministère de l’Environnement et des Ressources Naturelles du Salvador. Ses 3800 hectares sont le refuge d’une faune et d’une flore variées, qui sont menacées hors de la réserve ; ils forment également un sanctuaire pour un riche patrimoine culturel. Sur la douzaine de sites précolombiens connus dans le parc, un seul est actuellement ouvert au tourisme : la Piedra Sellada, un énorme rocher gravé reposant au fond du canyon de la rivière El Venado.

A la Piedra Sellada, on se trouve pratiquement au pied de l’imposant Cerro de la Olla, qui avec ses 910 mètres d’altitude délimite le canyon à l’est. Cette montagne, l’une des plus abruptes du parc, est l’objet de nombreuses histoires et légendes. Son nom viendrait d’une grande marmite [« olla », NdT] qui aurait été découverte sur une des élévations de la crête, mais jetée de cet endroit il y a environ 80 ans. D’après la tradition orale, le sommet de la montagne, situé un peu plus haut, était le territoire d’une « ancienne tribu ».

L’existence de ruines précolombiennes sur le sommet escarpé du Cerro de la Olla est attestée, dans les cercles savants, dès la première moitié du XXème siècle. En 1925, l’érudit salvadorien José Rufino Paz, qui désigna le site sous le nom de « San Benito », mentionna une cité préhispanique avec des pierres taillées et des sculptures. La description de Paz fut reprise dans plusieurs publications archéologiques au cours du siècle dernier. Le site fut intégré à l’inventaire archéologique de l’Administration du Patrimoine Culturel dans les années 1970, mais sa fiche ne signalait que « des plateformes résidentielles, des terrasses et de la céramique ».

Ces informations succinctes et intrigantes aiguisèrent ma curiosité et celle de mon collègue Philippe Costa, nous conduisant à entreprendre l’ascension du Cerro de la Olla, le 7 avril [2009, NdT], dans le cadre d’une mission appuyée par le Centre d’Études Mexicaines et Centraméricaines (CEMCA) du gouvernement français. Pour cette expédition, la direction du Parc National El Imposible nous proposa les services de deux gardes du parc très expérimentés, Heriberto Sandoval et Pablo Medina, qui nous prévinrent d’emblée de la difficulté et des risques de l’entreprise, ajoutant qu’ils ne se rappelaient pas de la visite d’autres chercheurs au lieu « de la tribu ».

Nous n’avons pas tardé à saisir très concrètement la signification des avertissements de nos guides. Après avoir passé à gué la rivière El Venado et parcouru le lit rocheux d’un ruisseau qui descend de la montagne, nous avons dû escalader une série de pentes abruptes et même de parois, sur lesquelles se déversait toujours, telle une cascade, une envahissante végétation. Les lianes, branches et racines, qui nous ont souvent permis de poursuivre notre ascension, nous ont par ailleurs harcelé sans relâche. Et de chemin il n’y avait point, naturellement, sur ces terrains hostiles et instables.

Arrivés à la partie de la crête où était posée, raconte-t-on, la marmite qui donna son nom à la montagne, nous y avons trouvé un groupe de rochers, au milieu d’un paysage grandiose ; mais le secteur ne révéla pas le moindre vestige préhispanique. A quelques centaines de mètres au nord, après un col, se dressait le sommet du Cerro de la Olla. Ses falaises, qui s’apparentaient à des murailles, et la forêt qui semblait vouloir cacher jalousement ses hauteurs, lui conféraient une beauté tragique. Cela valait-il la peine de poursuivre cette épuisante ascension ? Comment pourrait-il y avoir des ruines dans un recoin aussi peu accessible ?

Nous avons malgré tout décidé de continuer notre marche, ce qui nous obligea à longer un précipice sur une corniche d’une trentaine de centimètres de large, avant de plonger dans une dense forêt. Soudain, l’improbable se confirma. Nous avons aperçu, sur l’étroit sommet, des terrasses artificielles et trois monticules archéologiques, dont la hauteur ne dépassait pas 1,50 m. Sur les talus de ces monticules, on pouvait distinguer une partie de l’ancien revêtement de pierres. Dans le secteur nord du site, un trou creusé par un animal dévoilait des tessons de céramique utilitaire, non décorée. Tout près de là gisait une meule en pierre. Les vestiges que nous avons pu observer ce jour-là s’étendaient sur une surface de moins d’un hectare.

Ce petit site évoquant un nid d’aigle paraît dater du Postclassique Récent (1250-1524 après J.-C.). Il fut probablement habité par les Pipils, dans un contexte de conflits incessants (on sait qu’à la veille de la conquête espagnole, la sierra d’Apaneca-Llamatepec était disputée par les Pipils et les Mayas Pokomam). A l’époque, un visiteur aurait pu dire, comme Peachy Carnehan à propos du Kafiristan, dans L’Homme qui voulut être roi de Rudyard Kipling (1888) : « Et ces montagnes, elles ne se tiennent jamais tranquilles, tout comme des chèvres. Toujours à se battre et à vous empêcher de dormir la nuit… ». On connaît d’autres centres pipils dans les montagnes du Parc National El Imposible et des zones voisines, mais aucun n’occupe un emplacement aussi escarpé que les ruines du Cerro de la Olla. Quels dramatiques événements ont pu conduire à l’établissement d’une localité dans ce cadre géographique extrême ?

La réalisation d’une reconnaissance systématique et de fouilles sur le Cerro de la Olla nous permettrait de répondre à de nombreuses questions sur l’histoire et les habitants du lieu. Mais un tel projet poserait, inévitablement, des problèmes logistiques et techniques. En attendant, les rochers, les falaises, la forêt mais aussi la rigoureuse surveillance des gardes du parc continueront d’assurer la protection de ce refuge des anciens Indiens.

Photos Sébastien Perrot-Minnot :

1. Le Cerro de la Olla (au centre) domine le canyon du Río El Venado.

Salvador Canyon du Rio el Venado

2. La Piedra Sellada, où l’on peut voir un grand rocher gravé, est le seul site précolombien ouvert au public dans le Parc National El Imposible.

Salvador la piedra sellada
3. Sur les pentes du Cerro de la Olla…

Salvador pentes Cerro de la Olla
4. La vallée du Río Guayapa, vue depuis le Cerro de la Olla.

Salvador Vallée du Rio Guayapa
5. Le rocher sur lequel était posée, d’après la tradition orale, la marmite qui donna son nom à la montagne.

Salvador Rocher Cerro de la Olla
6. Le sommet du Cerro de la Olla.

Salvador Sommet du Cerro de la Olla
7. Un des monticules archéologiques du site.

Salvador Cerro de la Olla Monticule
8. Céramique du Cerro de la Olla exposée au musée du Parc National El Imposible (secteur de San Benito).

Salvador Cerro de la Olla Céramique

Sébastien PERROT-MINNOT

Article publié dans le quotidien El Diario de Hoy (Salvador), le 6 juin 2009.

Traduit de l’espagnol par l’auteur.

Lien de l’article original



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A propos de l'auteur

L'auteur est docteur en archéologie de l'Université de Paris 1 (Panthéon-Sorbonne), archéologue au bureau d'études Eveha et chercheur associé à l'EA 929 AIHP GEODE (Université des Antilles) et au Centre d'Etudes Mexicaines et Centraméricaines (CEMCA). Il est également Consul honoraire du Guatemala en Martinique.

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