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Sur les traces des Amérindiens de Martinique ; un riche patrimoine archéologique

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Pourquoi partir sur les pas des Amérindiens de Martinique? Un visiteur ne met pas longtemps à s’apercevoir que la Martinique, « l’Île aux Fleurs » comme on la surnomme, est une terre gorgée d’histoire. Il découvre, dans cette collectivité française de la Caraïbe, une profusion de monuments et d’antiquités, ainsi qu’une mémoire collective et des traditions créoles fortes, qui témoignent d’un passé riche et convulsif, marqué par de puissants intérêts coloniaux. Mais en Martinique, bien entendu, l’œuvre de l’homme n’a pas commencé avec la colonisation française, en 1635, ou le passage de Christophe Colomb, en 1502 : à l’arrivée du navigateur génois, des natifs peuplaient cette terre qu’ils appelaient, semble-t-il, « Iouanacaera », « l’Île aux Iguanes ».

Les cultures amérindiennes ont fleuri sur l’île pendant des siècles, ou peut-être des millénaires. Aujourd’hui, leur legs peut paraître discret, mais il offre, aux esprits curieux, un fascinant voyage dans le temps et la diversité humaine. Les amérindiens de Martinique en offrent une remarquable exemple.

Carte de la Martinique

1. Carte de la Martinique, montrant les lieux mentionnés dans le texte. Fond de carte : d-maps.com


Musée d’archéologie et de préhistoire de Martinique : point de départ du voyage

L’un des endroits qui nous invite à entreprendre ce voyage à la rencontre des amérindiens de Martinique est le Musée d’archéologie et de préhistoire de la Martinique, logé dans un bel édifice colonial, en face du grand parc de la Savane, dans le centre de Fort-de-France (chef-lieu de la Collectivité Territoriale de Martinique). On y trouve un artisanat varié (comprenant, notamment, de la céramique décorée), des reproductions de pétroglyphes, des maquettes reconstituant des aspects de la vie des sociétés indigènes, et une interprétation substantielle faisant appel à l’archéologie, l’histoire, l’ethnohistoire et l’anthropologie. D’autres collections précolombiennes sont exposées à l’Ecomusée de Martinique, établi dans une ancienne distillerie de rhum, sur la charmante plage de l’Anse Figuier ; elles proviennent, en grande partie, d’un site archéologique localisé dans la même zone, et correspondant à un établissement important.

Vase Saladoïde

2. Vase précolombien (saladoïde) de Martinique. Photo : Banque Numérique des Patrimoines Martiniquais.

Ecomusée de Martinique

3. Entrée de l’Ecomusée de Martinique, à l’Anse Figuier. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.


A la découverte des sites amérindiens de Martinique

On connaît, actuellement, plus d’une centaine de sites amérindiens en Martinique. Ils ont été découverts, très majoritairement, sur le littoral. Dans la plupart des cas, ils se signalent, en surface, par un mobilier fragmentaire et érodé, qu’un non-spécialiste aura bien du mal à apprécier.

Néanmoins, en certains lieux, des manifestations notables ont été laissées dans la roche, revêtant parfois un caractère monumental. A Montravail, sur une colline offrant une vue spectaculaire sur la côte sud de la Martinique, et à quelques mètres d’une forêt parcourue de sentiers de randonnée, se trouve le seul site archéologique amérindien officiellement ouvert aux visiteurs, sur l’île. Cinq rochers y révèlent d’énigmatiques visages gravés, qui nous contemplent à travers les siècles. Un autre groupe de roches gravées, plus difficile d’accès, est situé en lisière de la forêt lacustre du Galion, tout près de la côte Atlantique (orientale). Les pétroglyphes du Galion, très détériorés, montrent une iconographie essentiellement géométrique, dans laquelle apparaissent, cependant, quelques visages schématiques. Montravail et Le Galion étaient probablement le théâtre d’activités rituelles des amérindiens de Martinique.

Roche gravée de Montravail

4. Roche gravée principale de Montravail. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.

Roche gravée du Galion

5. Détail d’une roche gravée du Galion. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.

Le patrimoine archéologique rupestre comporte aussi d’intrigantes cupules, souvent travaillées avec soin. On peut en observer, entre autres, sur la singulière « Roche à Bon Dieu » de Macouba, et sur un affleurement bordant la mer, à l’Anse Figuier. Une cupule extraite de cet affleurement est présentée au public, à l’Ecomusée. Les dépressions arrondies couvrant le rocher placé devant l’office du tourisme du Carbet sont, quant à elles, plus irrégulières et associées à des fentes ; ces marques sont vraisemblablement dues au polissage répété d’outils en pierre.

Cupules de Macouba

6. Cupules de la « Roche à Bon Dieu », à Macouba. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.

Bien évidemment, l’archéologie amérindienne de la Martinique possède des caractéristiques propres, telles que le style d’art rupestre atypique du Galion. Mais d’une façon générale, elle s’inscrit dans le contexte des Antilles. En effet, les cultures précolombiennes que l’on reconnaît dans l’espace martiniquais se sont largement répandues dans l’archipel. Elles sont originaires de l’Amérique du Sud.

L’ancienneté de la présence humaine en Martinique fait l’objet de débats, les propositions des chercheurs allant jusqu’à cinq millénaires dans le passé. Mais pour l’heure, les occupations les plus anciennes documentées par l’archéologie remontent au Ier siècle avant J.-C. ; elles sont attribuées aux Saladoïdes, qui ont commencé à coloniser l’arc antillais, depuis l’actuel Venezuela, au Vème siècle avant J.-C., propageant dans les îles l’agriculture, la céramique, la vie villageoise et de nouveaux symboles.

Aux périodes saladoïdes (jusque vers 700 après J.-C.) et post-saladoïdes, les populations précolombiennes des Antilles vivaient de l’agriculture (le manioc étant à la base de l’alimentation), de la cueillette, de la chasse et de la pêche. En Martinique et dans les îles voisines, elles ont conservé une organisation sociale villageoise, plus ou moins égalitaire. A la différence des Taïnos, elles n’ont donc pas créé de chefferies. Leur village-type était composé de carbets et d’ajoupas (abris sommaires) formant une place. Au centre de l’établissement se dressait le « taboui », maison collective des hommes, lieu de la transmission de savoirs et d’initiations. Les croyances religieuses se rapportaient notamment aux « zémis », des esprits de la nature et des ancêtres pouvant habiter différents objets et animaux, et agissant sur les éléments. Les Amérindiens de Martinique avaient une relation à la fois intime et savante avec la nature. Ils ont su s’adapter à merveille à leur environnement, tout en conservant une grande mobilité, se déplaçant aisément d’île en île, et entre les Antilles et l’Amérique du Sud.

A partir du XVIème siècle, des échanges se sont nécessairement mis en place entre les autochtones de Martinique et les Européens. Au siècle suivant, la colonisation de l’île par les Français n’a pas tardé à provoquer des conflits. Un traité conclu en 1639 a officialisé la partition de l’île entre les nouveaux venus et les Caraïbes, mais les colons l’ont dénoncé en 1658, massacrant et expulsant la majeure partie des natifs. Toutefois, des familles caraïbes martiniquaises sont mentionnées dans les sources historiques jusqu’au début du XIXème siècle. Par ailleurs, à travers le métissage, les Amérindiens ont apporté leur contribution aux cultures créoles, qui aujourd’hui encore perpétuent des traditions d’origine précolombienne.

Carte de la Martinique Du Tertre 1654

7. Carte de la Martinique, publiée par Jean-Baptiste Du Tertre en 1654 et montrant la partition de l’île entre les Français et les Caraïbes.

Illustrations

1. Carte de la Martinique, montrant les lieux mentionnés dans le texte. Fond de carte : d-maps.com

2. Vase précolombien (saladoïde) de Martinique. Photo : Banque Numérique des Patrimoines Martiniquais.

3. Entrée de l’Ecomusée de Martinique, à l’Anse Figuier. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.

4. Roche gravée principale de Montravail. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.

5. Détail d’une roche gravée du Galion. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.

6. Cupules de la « Roche à Bon Dieu », à Macouba. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.

7. Carte de la Martinique, publiée par Jean-Baptiste Du Tertre en 1654 et montrant la partition de l’île entre les Français et les Caraïbes.

Sébastien Perrot-Minnot



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A propos de l'auteur

L'auteur est docteur en archéologie de l'Université de Paris 1 (Panthéon-Sorbonne), archéologue au bureau d'études Eveha et chercheur associé à l'EA 929 AIHP GEODE (Université des Antilles) et au Centre d'Etudes Mexicaines et Centraméricaines (CEMCA). Il est également Consul honoraire du Guatemala en Martinique.

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