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Croyances en Thailande : La robe, rempart contre la tentation de l’alcool

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Anecdotes, petits faits de la vie de tous les jours –  comme des  touches impressionnistes sur une toile – mis bout à bout, racontent beaucoup mieux un peuple ou un pays qu’un savant discours de spécialiste. Ecoutez ! Ou plutôt, non ! Lisez les mots du vieux moine anglais, Ajaan Blair, et surtout soyez attentifs aux réactions et Ek, mon ex assistant, jeune musicien moderne et poète à ses heures, mais d’un conformisme rigide lorsqu’il s’agit de remettre en question des acquits fondamentaux concernant sa religion… Et comme l’admiration naturelle et habituelle des thaïs envers les farangs en général, peut vite se transformer en quasi haine lorsqu’on touche à l’un de ces trois piliers ou joyaux : « Chaat, Sasaana, Phra Maha Kasat », (la nation, la royauté et le bouddhisme).

BLOG - 2005 020

Je n’écris pas cela au hasard bien sûr, mais en réaction à la levée de boucliers rageuse des autorités thaïes envers les médias étrangers –  principalement américains et anglais – accusés de s’être montrés complaisants envers les « protestataires rouges » (devenus « terroristes » depuis…les mots ont toujours leur importance, on s’en rendra compte dans le futur à l’heure du jugement), médias qui auraient osé proférer des critiques à l’encontre de  l’un de ces trois piliers, je vous laisse deviner lequel. Mais revenons à Ajaan Blair et à ma question restée en suspens dans ma note précédente. « Ajaan blair, pourquoi la Thaïlande » ?

–          « Je suis arrivé ici il y a une vingtaine d’années.  Mes seuls souvenirs sont des souvenirs de bars. Je me saoulais. Tous les jours. Mais je n’étais pas alcoolique. C’est ce que je me disais. Le jour où je voudrais arrêter, j’arrêterai. Je n’en avais pas encore envie, c’est tout.  Je me suis retrouvé un jour sans un baht dans ma poche. J’habitais alors une « guest-house » à Bangkok. J’ai pris la route vers le nord-est jusqu’à Sakhon Nakorn.  Sept cent kilomètres. A pieds. Pendant des mois, presque une année, j’ai marché. Tous les jours. Je dormais sur le bord de la route ou des gens m’ouvraient leur maison.  J’avais rien, pourtant on me donnait toujours à manger. A Sakhon, j’ai décidé de m’arrêter. Quelqu’un m’a proposé de donner des cours d’anglais. J’avais besoin d’argent pour boire, j’ai accepté. J’étais sobre toute la journée et avec les quelques bahts gagnés je me saoulais le soir.  Je ne me considérais toujours pas  comme alcoolique. Je n’avais pas encore décidé de m’arrêter. Un jour, j’ai quitté Sakhon pour venir à Udon. J’ai rencontré un moine, il m’a demandé de donner des cours d’anglais au temple. J’ai encore accepté, pour l’argent. Pour boire. Plus tard, il m’a proposé de « prendre la robe » Je me suis dit « pourquoi pas ? » La veille de la cérémonie d’ordination, j’ai bu. Jusqu’à l’inconscience. Et puis on m’a rasé le crâne et passé la robe safran. C’était il y a dix ans. Je n’ai plus jamais pris un seul verre. »

–          « C’est dur ? »

–          « Non. La robe me protège. Le jour où je la quitterai, je recommencerai à boire.  Je le sais. C’est comme ça. »

Chaque semaine, je rends visite à mon ami Ajaan Blair. Je lui apporte du café et des cigarettes. Je m’assieds sur un banc près de lui, mais à une distance honnête pour que les petits moines qui nous épient derrière les arbres n’aillent pas  cafter au père abbé. Nos conversations sont toujours pleine de bonne humeur et de rires, avec un rien de nostalgie pour l’époque du « Swinging London » où nous nous sommes peut-être croisés sans le savoir dans quelque pub de l’East-end.  Lui avec ses compagnons de débauche, moi avec mes amis qui voulaient absolument me faire connaître les endroits mal famés de Londres.

**********

L’idée que l’on se fait du bouddhisme en occident est si  différente de la réalité thaïlandaise,  qu’un professeur de mise à niveau rapide  est absolument nécessaire.  Avec Ajaan Blair, pas de problème, c’est de l’apprentissage accéléré. Que les novices étudient au temple et observent les règles essentielles de la vie en communauté, c’est plutôt positif.  Sans l’accueil des moines, leurs chances d’étudier seraient nulles. Mais le rôle du monastère ne s’arrête pas là. Il est aussi une formidable protection contre les dangers extérieurs : mauvaises fréquentations, alcool, drogues (dont la fameuse amphétamine « yaa baa », « le médicament de la folie »),  ainsi que la colle,  « sniffée » très tôt par de  jeunes enfants.

Que l’on critique cette forme d’éducation, jugée archaïque, pourquoi pas ?  Mais Ajaan Blair m’avoue ne pas connaître de meilleur havre durant la difficile période de l’adolescence. Sur la base du par-cœur, et en langue Pali (dérivée d’une langue ancienne), les novices psalmodient chaque jour « l’Enseignement du Bouddha »  Plus tard, ceux qui,  passés l’âge de 2O ans s’en retourneront dans leur famille ou leur village, auront au moins acquis une base de morale – qu’ils s’empresseront probablement d’oublier – qu’importe ! Pour les autres, les plus intelligents, les plus déterminés ou les plus opportunistes, il existe des universités bouddhistes, à Bangkok ou dans d’autres grandes villes du royaume,  qui forment les moines à l’enseignement supérieur. Études toujours gratuites,  assurées par la « Sangha » (la communauté des moines) qui survit grâce aux  dons des fidèles et  l’aide du gouvernement.

Les offrandes faites aux moines sous forme de nourriture ou d’argent, sont de véritables   contrats d’assurance pour la vie suivante ! Ainsi les temples bénéficient-ils parfois de sommes pharaoniques.  La famille royale et tous les hommes politiques –  enrichis sur le dos des populations – offrent des millions de baths à certains monastères. Argent  géré exclusivement par les bonzes, sans le contrôle de l’état.

–          « Etre moine en Thaïlande n’est jamais un état définitif,  le moine peut, à tout instant « quitter la robe »  C’est presque aussi simple que de « la prendre  » ! Aujourd’hui, la majorité des étudiants des universités bouddhistes « quittent la robe » une fois le diplôme en poche et s’en retournent à la vie civile où ils sont assurés de trouver un bon job, au lieu de rester dans la communauté pour aider les nouveaux arrivants, ne serait-ce que quelques années, histoire de rembourser moralement leur dette envers la « Sangha » Lors de cérémonies de crémation, de mariage ou de bénédictions de magasin, de supermarchés ou de voitures, les bonzes reçoivent toujours de l’argent.  Il n’existe aucune comptabilité sérieuse pour gérer ces sommes censées être reversées en totalité dans la cagnotte du temple mais qui, pour des pourcentages importants, restent  souvent dans la sacoche des moines. Pécule qui leur sera bien utile quand ils sortiront du monastère, pour se marier ou pour acheter un commerce. Dans certains magasins, on peut même les croiser choisissant des téléphones portables ou des caméras,  quand il ne s’agit pas de voitures ! Tout cela en parfaite contradiction avec les règles monastiques ».

Voilà ce que Ajaan Blair ose me dévoiler. Je dis « ose », car les moines ne sont, en aucun cas, autorisés à parler de problèmes internes à la communauté. C’est même une des règles fondamentales du temple. Mais là, nous sommes entre « farangs » et Blair parle un mélange d’anglais  mâtiné de « cockney »,   que mon ami  EK ne peut absolument comprendre.  Les passions viscérales de tout homme thaï ne sont pas forcément éteintes lorsqu’il revêt la robe safran. Comment se défaire de passions quasi incontrôlables comme le jeu ?  Disposer de sommes importantes sans avoir envie de le faire sauter dans quelques « casinos »  Impensable ! L’argent brûle les doigts telle la braise au sortir du feu.

Lors de la dernière cérémonie de « Boon Kathin », (le « don de la robe aux moines »), autre occasion pour les bouddhistes d’acquérir quelques mérites supplémentaires, Ajaan Blair hésite longtemps avant de pouvoir formuler cette demande très particulière :

–          « Si vous avez l’intention de faire un don au temple » murmure-t-il…

–          « Comprenez-moi, c’est difficile de vous dire ça,  moi qui suis moine, mais… Ne donnez pas cet argent au temple. L’année dernière, sur un million de baths, deux cent mille se sont volatilisés. Demandez au « Luang Paw » de ce monastère où ils sont passés, lui pourra peut-être vous répondre. Il joue régulièrement à la loterie. Avec quel argent, sinon celui des fidèles ? … Si vous souhaitez offrir un peu d’argent au temple, il est préférable de me le donner à moi directement. La quasi-totalité de la modeste obole que je reçois du gouvernement pour enseigner l’anglais passe dans l’entretien du jardin dont le père-abbé et les novices se fichent éperdument,  et ça me crève le cœur. Le jardin, c’est mon hobby, c’était aussi mon travail dans une autre vie.  Mon souhait d’ailleurs, lorsque j’aurais atteint l’âge de 6O ans est d’arrêter l’enseignement – pour ce que ça sert –  et de postuler à un poste de jardinier dans l’enceinte du monastère. Ainsi je pourrais conserver la robe et améliorer  chaque jour ma pratique du bouddhisme…. Tout en me rendant utile. »


« Et la robe, quelle protection contre l’alcool ? ». Je n’ose  formuler tout haut cette dernière remarque. Nul doute que la pratique du bouddhisme telle que la conçoit Ajaan Blair est plus proche d’une philosophie occidentale que les automatismes et litanies psalmodiées en  Pali par les bonzes de Samanat. D’ailleurs, le Pali, Blair ne l’a jamais étudié ! Ça ne lui est pas nécessaire pour enseigner l’anglais, pas davantage pour s’occuper du jardin ou pour recueillir les chiens bâtards que les Thaïs « balancent » dans l’enceinte du monastère à grands renforts de coups de pieds.  J’en fais la remarque à EK qui me réplique vertement qu’en dépit de cela, « Ajaan Blair n’est pas un bon moine ». Je lui en demande la raison.  Presque méchamment, il me réplique : « Il parle trop » ! (« phout maak » : défaut attribué à presque tous les occidentaux) « Et il ne connaît pas les formules en Pali » !   Voilà en une phrase, la vision bouddhiste d’un Thaï moyen !   Au fur et à mesure de mes rencontres avec Blair, ma sympathie pour lui va grandissante, en dépit des remarques acerbes de mon ex assistant qui rechigne de plus en plus à m’accompagner au « Wat » Somanat. Je persiste cependant, car j’apprécie la compagnie de l’anglais. Nous échangeons nos expériences d’enseignants en but rien au manque d’intérêt et surtout aux difficultés de nos élèves à emmagasiner une langue européenne. Et puis zut !  Je regrette de ne pas avoir eu l’occasion de le rencontrer dans un autre endroit et à une autre époque. Je crois que j’aurais aimé partager une pinte avec lui  dans un pub de Brighton lorsque  les « Moody Blues»  hurlaient  « A Whiter Shade of Pale » :

Gazing at people, some hand in hand”

“Just what I’m going through they can’t understand”

“Some try to tell me, thoughts they cannot defend”

“Just what you want to be, you will be in the end”

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A propos de l'auteur

Partage ma vie entre Thaïlande et Paris ... Intérêts: les voyages, la photo, l’écriture, vient d’écrire un roman "théâtre d'ombres" qui a pour décor la Malaisie et la Thaïlande__________________________________________________________________________________________________________________Le blog de Michèle, une femme à la croisée des cultures

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