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Un autre d’Imre Kertész ; un regard sur le nationalisme exacerbé en Hongrie (Littérature hongroise)

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Imre Kertész, célèbre écrivain hongrois, porte un regard passionnant sur la Shoah, sujet encore tabou dans une Hongrie au nationalisme exacerbé, qui après le nazisme connut la dictature communiste…

Imre Kertez Un autreUn Autre d’Imre Kertész, à mi-chemin entre récit, essai,  et journal de bord, retrace et résume ses réflexions au jour le jour, au gré de ses pérégrinations. Depuis la fin des dictatures socialistes à l’est, l’auteur voyage beaucoup : Budapest, Vienne, Berlin, Francfort, Bâle, Tel-Aviv… Partout, il est appelé à témoigner de la réalité de l’Holocauste, et cette conscience de l’horreur ne le quitte pas. Lui qui fut déporté en 1944, à l’âge de quinze ans, à Auschwitz,  puis à Buchenwald, a survécu par miracle au génocide qui a coûté la vie à sa famille tout entière.

Libéré en 1945, et revenu dans son pays, il a ensuite fait l’expérience d’un autre totalitarisme, lorsque la Hongrie est devenue un satellite de l’URSS. Paradoxalement, cette nouvelle dépossession de l’individu lui a convenu en un sens, car, après Auschwitz, la liberté est un fardeau extrêmement difficile à porter. Mais l’avènement du socialisme lui a valu d’être tenu à l’écart de la vie intellectuelle hongroise. Par ailleurs, sa judéité, bien qu’il la remette sans cesse en question, et son expérience des camps de la mort, deux constituants fondamentaux de son vécu, et donc de son être, lui rendent la vie difficile dans ce pays au nationalisme exacerbé et contrarié, où les juifs ont toujours été perçus comme des étrangers, et où l’Holocauste est un sujet tabou.

En revanche, on entend encore, dans les années 90, s’exprimer les anciens dirigeants du régime renversé, qui font repentance et parlent d’ “erreurs”, voire de “fautes” commise dans l’exercice du pouvoir, affirmant qu’ils “croyaient” au parti, qu’ils “croyaient” en l’innocence fondamentale de Staline vis-à-vis de ce qu’ils estimaient être des dérives. Kertész en conclut avec pertinence que le fait dictatorial est lié à un mauvais usage du langage devenu consensus et étendu à toute une population. Dès lors, les représentations en sont faussées, et, après quarante ans de ce régime, les verrous ont sauté, mais la prison mentale demeure. L’auteur compare cette libération à une résurrection, mais pose la question de la conscience de cette renaissance : “Qui est déjà ressuscité – non pour en proclamer le miracle mais seulement pour vivoter, fondamentalement pour faire la même chose qu’avant (pour rien) et sans se rendre compte de l’événement de la résurrection ?”

Question qui s’articule avec celle de l’identité du sujet, fluctuante, car Kertész a conscience d’être une réalité mouvante, en construction. De même que le philosophe Sartre pour lequel “l’existence précède ‘essence”, il s’estime indissociable de sa propre vie.  Mais il va plus loin que Sartre, en ce qu’il remet en cause le fondement même de l’identité. “J’entretiens une relation de réciprocité avec ma vie. Cette relation s’appelle assujettissement. – S’il n’y avait que cela, tout irait bien. Mais quel fragment de cette vie éclatée peut-il se dire “je” ? “Je” : une fiction dont nous pouvons tout au plus être les coauteurs. “Je est un autre.” (Rimbaud.)”

Un livre à la fois dense et décousu, tout en digressions, entre réflexion philosophique et récit personnel, où prédomine l’expérience extrême, indépassable d’Auschwitz.

Autres avis : Liza Lou, Finczi

Lire également les articles de Jacques Josse, Eric Naulleau, l’entretien avec Sabine Audrerie (La Croix) et celui avec Odile Benyahia-Kouider (NouvelObs)

C’est une lecture commune avec Cryssilda



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