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Chateaubriand dans les Alpes : Voyage au Mont Blanc et réflexions sur les paysages de montagnes

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Récit de voyage dans les Alpes à la découverte du Mont Blanc. Réflexions de Chateaubriand sur les paysages de montagnes… Ce récit quasiment oublié des oeuvres (même les plus complètes) de Chateaubriand révèle un auteur méconnu.

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Il en est des monuments de la nature comme de ceux de l’art; pour jouir de leur beauté, il faut être au véritable point de perspective; sans cela les formes, les couleurs, les proportions, tout disparaît. Dans l’intérieur des montagnes, comme on touche à l’objet même et que le champ de l’optique est trop resserré, les dimensions perdent nécessairement leur grandeur: chose si vraie, que l’on est continuellement trompé sur les hauteurs et sur les distances. J’en appelle aux voyageurs: le Mont-Blanc leur a-t-il paru fort élevé du fond de la vallée de Chamouni? Souvent un lac immense dans les Alpes a l’air d’un petit étang; vous croyez arriver en quelques pas au haut d’une pente que vous êtes trois heures à gravir; une journée entière vous suffit à peine pour sortir de cette gorge à l’extrémité de laquelle il vous semblait que vous touchiez de la main. Ainsi cette grandeur des montagnes dont on fait tant de bruit, n’est réelle que par la fatigue qu’elle vous donne. Quant au paysage, il n’est guère plus grand à l’oeil qu’un paysage ordinaire.

Mais ces monts qui perdent leur grandeur apparente, quand ils sont trop rapprochés du spectateur, sont toutefois si gigantesques qu’ils écrasent ce qui pourrait leur servir d’ornement. Ainsi, par des lois contraires, tout se rapetisse à la fois dans le défilé des Alpes, et l’ensemble et les détails. Si la nature avait fait les arbres cent fois plus grands sur les montagnes que dans les plaines; si les fleuves et les cascades y versaient des eaux cent fois plus abondantes, ces grands bois, ces grandes eaux, pourraient produire des effets pleins de majesté sur les flancs élargis de la terre; mais il n’en est pas de la sorte: le cadre du tableau s’accroît démesurément, et les rivières, les forêts, les villages, les troupeaux gardent les proportions ordinaires. Alors il n’y a plus de rapport entre le tout et la partie, entre le théâtre et la décoration. Le plan des montagnes étant vertical devient en outre une échelle toujours dressée, où l’oeil rapporte et compare malgré vous les objets qu’il embrasse, et ces objets viennent accuser tour à tour leur petitesse sur cette énorme mesure. Les pins les plus altiers, par exemple, se distinguent à peine dans l’escarpement des vallons, où ils paraissent collés comme des flocons de suie. La trace des eaux pluviales est marquée dans ces bois grêles et noirs, par de petites rayures jaunes et parallèles, et les torrents les plus larges, les cataractes les plus élevées ressemblent à de maigres filets d’eau, ou à des vapeurs bleuâtres.

Ceux qui ont aperçu des diamants, des topazes, des émeraudes dans les glaciers sont plus heureux que moi; mon imagination n’a jamais pu découvrir ces trésors. Les neiges du bas du Glacier des Bois, mêlées à la poussière du granit, m’ont paru semblables à de la cendre; on pourrait prendre la Mer de Glace, dans plusieurs endroits, pour des carrières de chaux et de plâtre; ses crevasses seules offrent quelques teintes du prisme, et quand les couches de glace sont appuyées sur le roc, elles ressemblent à de gros verre de boutelle.

Ces draperies blanches des Alpes ont d’ailleurs un grand inconvénient; elles noircissent tout ce qui les environne, et jusqu’au ciel dont elles rembrunissent l’azur. Et ne croyez pas que l’on soit dédommagé de cet effet désagréable par les beaux accidents de la lumière sur les neiges. La couleur dont se peignent les montagnes lointaines, est nulle pour le spectateur placé à leurs pieds. La pompe dont le soleil couchant couvre la cime des Alpes de la Savoie, n’a lieuque pour l’habitant de Lausanne. Quant au voyageur de la vallée de Chamouni, c’est en vain qu’il attend ce brillant spectacle. Il voit comme du fond d’un entonnoir au-dessus de sa tête, une petite portion d’un ciel bleu et dur sans couchant et sans aurore; triste séjour où le soleil jette à peine un regard à midi, par-dessus une barrière glacée.

François-René de Chateaubriand, Voyage au Mont-Blanc et réflexions sur les paysages de montagnes (Séquences, 1994)

image: Massif du Mont-Blanc (blog.bikersequipement.com)

 

Publié par scie-reveuse



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A propos de l'auteur

J'ai créé mon blog La scie rêveuse en décembre 2009. Il doit son titre à un texte de mon poète préféré, René Char.

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