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Contes des chemins de Compostelle : Pablo

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coquillestjacques1Longtemps, Pablo n’accorda, aux pèlerins de Saint Jacques qui traversaient son village, guère plus d’intérêt qu’aux vols d’oiseaux migrateurs qui, au printemps ou à l’automne, passent dans le ciel de Castille. Parfois, il lui arrivait de trouver amusantes les tenues, assez excentriques de certains d’entre eux. Il en plaisantait un instant avec Jaime et Leonardo ses amis et voisins, puis il les oubliait pour se replonger dans les parties de dominos qui les réunissaient chaque dimanche, dans l’unique bar du lieu.


Tout changea à la mort de l’oncle Pepe. Ce vieux célibataire, après des années passées à travailler sur toutes les routes d’Europe, était revenu finir sa vie au pays. Pablo et sa femme étaient sa seule famille. Comme il se doit entre parents, tant que le vieux avait vécu, ils avaient veillé sur lui, l’aidant à tenir son petit ménage et à cultiver les quelques dizaines de mètres carrés de jardin qui entouraient sa bicoque. L’oncle, qui n’était guère causant, les remerciait d’un mot bref ou d’un simple hochement de tête. Une seule fois, quelques mois avant sa mort, il avait appelé Pablo et, lui montrant, rangée dans un placard, une vieille boîte de gâteaux secs, il lui avait dit que le moment venu, il y trouverait sa récompense.

Un soir, Pilar trouva l’oncle assis dans son fauteuil la tête penchée sur le côté, un bras ballant et totalement mort. Elle courut prévenir Pablo. Ils revinrent ensemble et, après lui avoir fermé les paupières, ils couchèrent l’oncle sur son lit. En attendant le médecin, Pablo prit la boîte et l’ouvrit. Il y trouva une lettre dans laquelle son oncle le remerciait de ses soins et lui disait qu’il trouverait chez le notaire du village voisin un testament dont il serait content. Pablo plia la lettre, la mit dans sa poche et alla rejoindre sa femme qui, agenouillée au pied du lit, égrenait son chapelet en marmonnant.

Quinze jours plus tard, dans le bureau du notaire, Don Ignacio, Pablo apprit que, outre la maison et le jardinet, il était devenu propriétaire de la vallée de Bansol. L’homme de loi lui révéla que l’oncle avait acquis ces terres discrètement, quelques années auparavant, dans le seul but de les léguer à un neveu dont il appréciait les bons offices. La surprise de Pablo fut à la fois totale et heureuse. Dès son retour, et sans même prendre le temps d’ôter son costume, il courut à son héritage.

Pablo connaissait bien l’endroit et il avait, plus d’une fois, regretté que le propriétaire de ces terres, situées dans la partie la plus fertile de la commune, les laisse à l’abandon. Pendant trois bonnes heures, il arpenta la vallée. La friche avait recouvert les champs. Mais sous le manteau de broussailles, d’herbes sèches et de ronces qui la dissimulait la glèbe était là, grasse et prometteuse, meilleure encore de s’être reposée depuis des années. A l’automne, il défricherait tout cela, ce ne serait pas très difficile avec les engins dont il disposait. Puis il labourerait et l’on verrait quelles merveilles de blé, de maïs ou d’orge il ferait porter à cette étendue trop longtemps stérile.

A ce moment un bruit de voix vint le tirer de ses rêves. Deux hommes marchaient en suivant une sente mal tracée au fond de la vallée. Pablo les regarda venir. La coquille traditionnelle attachée à leur sac, c’étaient deux pèlerins de Compostelle. Ils le saluèrent en passant. Il les regarda s’éloigner sans répondre,

De retour au village Pablo se précipita à la mairie. On lui confirma que le Chemin passait bien au milieu de ses nouvelles terres. Une dizaine d’années auparavant, lui dit l’alcalde, quand la junte provinciale avait voulu reconstituer l’antique itinéraire, elle s’était adressée à une commission de savants historiens. Ceux-ci, après avoir lus des piles de livres et de parchemins, avaient tracé sur une grande carte de la région un trait qui représentait le Chemin. Ensuite on avait envoyé cette carte aux communes traversées par le trait, à charge pour elles de trouver les sentiers, pistes et routes qui se rapprocheraient le plus du tracé indiqué sur la carte. «C’est pour cela qu’on l’a fait passer dans ta vallée, conclut le maire. D’abord, le trait était quasiment dessus et ensuite personne ne la cultivait.» et, comme Pablo lui faisait observer que, la vallée ayant retrouvé un maître, il serait peut-être souhaitable de réexaminer les choses, l’élu du peuple l’interrompit en déclarant que c’était tout simplement impossible puisque le Chemin était maintenant un Monument National d’utilité publique auquel on ne pouvait pas plus toucher qu’au musée du Prado ou à la cathédrale de Burgos.

Pablo rentra chez lui en envoyant aux cent mille diables l’alcalde, la junte, les historiens, le Chemin et ceux qui passaient dessus. Il lui semblait qu’en lui ôtant l’espace que foulaient les pèlerins, on l’avait dépouillé du meilleur de son héritage. Mais il ne se laisserait pas faire. Ce bout de terre c’était sa chose, son bien et il le récupérerait n’en déplaise à l’alcalde, aux savants, à la junte, et à n’importe qui d’autre.

Cette colère, il la sentait encore quand, trois mois plus tard, par un matin d’octobre lumineux et calme, il commença de labourer. Le sol était bien tel qu’il l’avait imaginé. Les socs de sa charrue entraient sans effort dans la terre profonde et douce qui s’ouvrait en larges sillons au flanc de la vallée. A chaque aller retour, la friche cédait à l’effort de l’homme et de sa machine. La vieille couverture fauve et grise à l’odeur de sauvagine disparaissait pour faire place à un ample velours brun sombre. Bientôt il n’y eut plus entre le sentier et le tracteur qu’une mince bordure d’herbes. Arrivé au bout du sillon, Pablo fit demi-tour. Il fixa un instant le sentier puis, avec un haussement d’épaules, il poussa une manette. Le tracteur reprit son avance et les socs s’abaissèrent. Un quart d’heure après ce fut comme si le sentier n’avait jamais existé. Le soir, toute la vallée avait été labourée et dans les reflets que le soleil couchant allumait au sommet des sillons, Pablo voyait luire tout l’or de ses moissons futures. Alors, seulement, il se sentit apaisé.

Pourtant, cette nuit-là, il eut du mal à s’endormir. Une sourde inquiétude le travaillait. Quand il avait défoncé le chemin, il avait éprouvé une sorte de jouissance à la pensée qu’il affrontait, avec le maire et la junte, toutes ces administrations qui imposent aux paysans des règles et des contraintes absurdes élaborées dans des bureaux où ne pénètre jamais l’odeur des blés mûrissants. Mais à présent, dans le silence de la nuit, il lui semblait qu’il avait défié une puissance invisible dont la vengeance pouvait être redoutable. Finalement il sombra dans un sommeil agité dont il sortit le lendemain, le cœur lourd d’une anxiété d’autant plus oppressante qu’il n’arrivait pas à la définir.

C’était un dimanche. Pablo se lava, se rasa et, après avoir déjeuné, il décida de faire une promenade à pied pour chasser de son esprit l’inquiétude qu’y avait laissée la nuit. Dehors, le soleil brillait, annonçant une de ces splendides journées d’arrière-saison qui sont comme un écho des jours glorieux de l’été. À mesure qu’il avançait dans les chemins humides de rosée, Pablo sentait s’estomper l’impression sinistre qui pesait sur lui. Bientôt, ses frayeurs nocturnes disparurent complètement et, quand il retrouva Jaime et Leonardo assis à leur table habituelle, il était tout à fait rasséréné.

Il s’assit à leurs côtés. Jaime sortit les dominos de la boîte et, comme chaque dimanche, ils se mirent à jouer. La partie n’avait pas débuté depuis dix minutes qu’un inconnu poussa la porte du bar. Il était vêtu d’un pantalon beige muni de nombreuses poches, et d’une veste rouge vif ouverte sur une chemise de laine. Il s’approcha du zinc derrière lequel Eduardo, le patron du bar, tuait le temps en lisant pour la troisième ou quatrième fois les avis mortuaires parus la veille dans le journal provincial. L’homme se débarrassa de son sac. C’était un pèlerin, comme le montraient les coquilles qu’il portait attachées à son sac et le bob frappé d’une épée de Santiago qu’il avait retiré en entrant dans le bar. Pablo l’examina machinalement. Soudain, un détail le frappa. Les chaussures du pèlerin étaient sèches et parfaitement propres. Pas la moindre trace de terre ! Pourtant, pour arriver au village, il avait forcément traversé des champs fraîchement labourés. En effet, quelques jours seulement avant que Pablo ne passe la charrue dans la vallée, les terres qui l’entouraient avaient été, elles aussi retournées et leur argile aurait dû laisser sa trace sur les souliers du pèlerin.

Pablo s’interrogeait sur ce mystère quand un groupe de trois jeunes filles pénétra à son tour dans le café. Elles saluèrent le pèlerin qui, accoudé au bar, avalait un sandwich qu’il arrosait d’un verre de bière et elles s’installèrent à une table. Elles aussi portaient la coquille sacramentelle et leurs chaussures étaient aussi propres que celles du premier arrivé. En outre, elles ne montraient aucun signe de fatigue ce qui était tout de même un peu étrange si l’on songeait qu’elles avaient dû, pour arriver au village, traverser des hectares de labours.

Dans l’heure qui suivit, Pablo vit encore arriver quatre autres marcheurs. Tous avaient des chaussures parfaitement nettes et aucun n’avait l’air spécialement affecté par un effort récent. Progressivement, il sentit renaître en lui, l’angoisse de la nuit. Finalement, il n’y tint plus et, sous un prétexte quelconque, il se leva et quitta le bar.

Dès qu’il en fut sorti, il se hâta en direction de la vallée de Bansol. Plus il en approchait, plus son malaise grandissait. Quand il fut à quelques mètres de l’endroit d’où l’on pouvait voir la vallée, il s’arrêta anxieux de ce qu’il allait découvrir. Mais, s’étant raisonné, il se força à avancer. Devant lui, au milieu des terres labourées, à la place exacte où il se trouvait avant que la charrue ne le défonce, le chemin déroulait ses méandres entre deux minces liserés d’herbe.

Cloué sur place par la surprise, Pablo regardait sans comprendre. Un pèlerin passa devant lui, le saluant d’un signe de tête. Il ne répondit pas. Il tentait de trouver à ce phénomène une explication rationnelle. Il finit par se dire que, peut-être, la veille, quand il avait labouré l’endroit, il avait sans le vouloir laissé ces deux lignes d’herbe. Ce matin, elles avaient servi de guide aux marcheurs dont les pas avaient tassé le sol… Demain il reviendrait, il ferait son travail plus soigneusement et tout rentrerait dans l’ordre.

Le lendemain, dès l’aube, il était là. En trois allers-retours, il effaça le chemin du paysage. Puis, pour mieux assurer son oeuvre, il planta, en bordure de son champ, une pancarte interdisant à quiconque de traverser sa propriété. Le jour suivant, quand il revint pour s’assurer que tout était normal, le chemin était de nouveau là, avec son herbe, ses pierres et sa poussière. Quant à l’écriteau, il s’était évanoui..

Pablo crut devenir fou. Il courut chez lui, grimpa sur son tracteur et retourna à la vallée. De nouveau les socs entrèrent en action, arrachant l’herbe, projetant au loin les cailloux et retournant la terre. Pablo s’acharna jusqu’à ce que, du chemin maudit, il ne reste plus la moindre trace. Et à la place de l’écriteau disparu, il en scella un autre plus large et plus solide dans un bloc de ciment amené tout exprès.

Le lendemain, la seconde pancarte s’était envolée et le chemin avait réapparu. La fureur de Pablo ne connut plus de bornes. Il se jura de découvrir qui se moquait ainsi de lui et de lui faire payer cher une plaisanterie qui n’avait que trop duré. De nouveau il laboura la piste et, le soir, il se posta, au bord de la vallée. Ayant dissimulé son tracteur sous une bâche, derrière un tas de gros rouleaux de paille, il s’installa dans la cabine. Grâce à un espace, ménagé dans le plastique, rien de ce qui se passait dans ses champs ne pouvait lui échapper.

C’était une nuit de pleine lune. Rien n’en troubla la sérénité sinon, vers dix heures, deux lièvres qui traversèrent les labours en bondissant. Minuit sonna au clocher du village, puis une heure, deux heures, la vallée restait obstinément vide. Pablo sentait le sommeil le gagner. A plusieurs reprises ses paupières se fermèrent malgré lui. Il rassembla toute son énergie pour rester éveillé. Au bourg, la cloche sonna trois heures. La lune achevant sa course commença à disparaître derrière un bosquet de pins. C’est alors que Pablo entendit un bruit de pas. Il se redressa aussitôt, l’œil et l’oreille en éveil. Un homme passa devant le tracteur. L’obscurité grandissante et un chapeau à larges bords empêchait qu’on distingue son visage mais, pour le reste, on voyait sans peine qu’il était vêtu de la tenue habituelle des pèlerins de Saint Jacques : chaussures de marche, pantalon beige et veste imperméable. Un sac à dos orné de la coquille complétait son accoutrement. Il marchait vite, s’appuyant sur un immense bourdon dont le bout recourbé évoquait irrésistiblement une crosse épiscopale.

Il arriva au bord du champ et s’engagea sans hésiter entre les sillons. Pablo, médusé, regardait. A mesure que l’homme avançait, le chemin se reformait derrière lui, identique à ce qu’il avait toujours été. Une colère furieuse s’empara de Pablo. Puisque celui qui volait sa terre était à sa merci, il allait lui donner une leçon qu’il n’oublierait pas et lui faire regretter ses tours de passe-passe. Moteur rugissant, phares allumés, le tracteur jaillit hors de sa cachette. Dans sa cabine, le pied écrasant l’accélérateur Pablo hurlait des insultes à l’adresse de l’inconnu. Celui-ci s’était arrêté. Il regardait l’engin foncer vers lui sans émotion apparente. «Bientôt, tu feras moins le malin !» pensa Pablo et il s’engagea dans le chemin.

L’homme restait immobile. Soudain il abaissa son bâton et le dirigea vers le tracteur qui s’immobilisa d’un coup. Projeté vers l’avant, Pablo sentit le volant s’enfoncer brutalement sous ses côtes. Il en eut le souffle coupé et retomba sur le siège. L’inconnu revenait vers lui en marchant de son même pas tranquille. Pablo, terrifié, le regardait s’avancer sans pouvoir articuler un mot. Soudain, il sentit que son tracteur bougeait. C’était une sensation très étrange, sans rien de commun avec ce qu’il connaissait. En fait, il retrouvait presque l’impression qu’il avait éprouvée la seule fois où, avec Pilar, il s’était embarqué pour une promenade en mer. Il se sentait tanguer et rouler comme s’il avait encore été à bord du petit bateau qui les avait conduits hors du port où ils passaient quelques jours.

Pourtant, autour de lui, tout gardait la rassurante stabilité de la terre ferme. L’homme était maintenant à moins d’un mètre du tracteur. Il regardait toujours Pablo avec un léger sourire dont on n’aurait su dire s’il était ironique ou compatissant. Incapable de faire le moindre geste, Pablo restait cramponné à son volant. Le tracteur finit par s’immobiliser. Pablo, esquissa un geste pour sortir de sa cabine. Aussitôt l’engin tangua fortement et Pablo se rendit compte avec terreur qu’il était en train de s’enfoncer doucement mais régulièrement dans la terre du chemin. Déjà, le sol n’était plus qu’à une trentaine de centimètres de la cabine et le mouvement s’accélérait.

Pablo essaya de pousser sa portière. Elle refusa de s’ouvrir.Il s’acharna pesant de toutes ses forces sur la vitre et la poignée sans autre résultat que d’accélérer ce qui ressemblait de plus en plus à un naufrage. Bientôt le tracteur se trouva à moitié englouti par la terre. Alors, Pablo perdit la tête. Tour à tour il hurlait menaçant l’inconnu, puis il le suppliait en pleurant de l’arracher à la force mauvaise qui l’attirait dans les profondeurs. L’homme le regardait sans un mot, avec toujours aux lèvres, son indéfinissable sourire. Le sol arrivait maintenant au niveau des épaules de Pablo. Bientôt il le recouvrirait et il disparaîtrait pour l’éternité.Il cessa de crier et même de gémir. Tassé sur lui même, pitoyable et tremblant il attendait la mort.

L’homme posa l’extrémité de son bâton sur le montant d’acier qui soutenait le toit de la cabine. Le tracteur cessa aussitôt de s’enfoncer. Puis, sans effort apparent, comme un pêcheur à la ligne tire de l’eau un goujon ou une ablette, il releva son bâton et il arracha la machine à la terre. Quand le tracteur s’immobilisa, Pablo hésita un instant avant de descendre. Mais, l’homme lui ayant fait signe, il poussa sa portière qui s’ouvrit sans effort et il descendit sur le chemin.

« -Tu sais, dit l’homme, la terre n’est pas faite seulement pour porter les moissons. Elle est faite aussi pour porter les hommes c’est pourquoi il faut toujours laisser leur part aux chemins surtout à celui-là». Il laissa passer un moment, puis il reprit. «Je sais que tu m’as compris. Au revoir et sans rancune !» Puis il ajouta le vieux salut des jacquets : « Nous nous verrons sur le chemin !» Là dessus, il tourna les talons et il partit en direction de l’Ouest.

Le lendemain, en se réveillant, Pablo se demanda s’il n’avait pas fait un cauchemar. Mais, quand il eut découvert, sur le montant de la cabine de son tracteur, le dessin d’une coquille Saint-Jacques, profondément gravé à l’endroit précis où l’inconnu avait posé son bâton, il comprit que, quand Dieu ou les saints s’en mêlent, la réalité peut être beaucoup plus fantastique qu’un rêve. Par acquit de conscience, il retourna à la vallée. Au milieu des champs labourés, le chemin était là, toujours le même. Il rentra chez lui et il raconta toute l’histoire à sa femme qui fut tout de suite d’accord avec la décision qu’il avait prise.

Quelques jours plus tard, le bâton en main et le sac au dos il partait pour Saint-Jacques de Compostelle. Aux pèlerins qui lui demandaient les raisons de son voyage, il répondait qu’il devait rencontrer quelqu’un sur le chemin.

Trois semaines plus tard, il arriva aux portes de Compostelle. Les refuges étant pleins, il s’installa pour dormir sur le banc d’ un parc de la ville. Au milieu de la nuit, un bruit de pas le réveilla en sursaut. Quelqu’un s’approchait que Pablo reconnut aussitôt à la forme de son bourdon. L’homme était tout proche maintenant. Pablo voulut parler mais, sans lui laisser le temps d’ouvrir la bouche, l’autre le bénit du signe sacré de la croix. Après quoi il s’éloigna et, en le voyant disparaître dans l’ombre, Pablo sut qu’il était pardonné.

Le lendemain, aux premières lueurs de l’aube, il entra dans la cathédrale. Il s’agenouilla au seuil du porche de la Gloire et mit sa main dans l’empreinte creusée là par les millions d’hommes et de femmes qui avaient fait ce même geste avant lui. Ensuite il se dirigea vers le maître-autel. A cette heure matinale, l’escalier qui menait au buste du Saint était vide. Il grimpa les marches et embrassa la statue «Nous nous sommes vus sur le chemin, murmura-t-il, et maintenant, que faut-il que je fasse ?» Il attendit quelques instants puis son visage s’éclaira «Dès que je serai rentré, je m’y mettrai, dit-il. Vous serez content !»

L’année qui suivit, au bord du chemin traversant les champs de la vallée de Bansol, les pèlerins découvrirent un nouveau refuge. C’était une construction solide et trapue en pisé rouge. Chaque soir l’hospitalero y passait pour sceller les credencials (*) et s’assurer que tout allait bien. C’était un paysan qui venait là, après son travail. Il avait une curieuse habitude : il arrivait en tracteur mais au lieu de venir jusqu’au refuge avec son engin, il l’abandonnait sur le rebord du plateau, juste avant que le sentier ne plonge dans la vallée et il terminait le chemin à pied.

Souvent il restait un moment pour discuter avec ses hôtes d’un soir. Parfois, il s’en trouvait un à bout de forces et d’espérance. Celui là, il en prenait un soin tout particulier et quand il le quittait après lui avoir redonné confiance et courage, il ne manquait jamais d’ajouter : «Tu sais, tu Le rencontreras. Sur le Chemin on finit toujours par Le rencontrer.»

(*) Le credencial est le passeport des pèlerins qui, au moins une fois par étape (en général quand ils arrivent au gîte où ils passent la nuit) le font tamponner (sellar en Espagnol). En Espagne, il est indispensable de le posséder pour avoir accès aux Albergues de peregrinos. A l’arrivée à Santiago on doit le présenter pour obtenir la Compostellane. Son utilité véritable est d’enclencher des mois, ou des années plus tard, la machine à souvenir.

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