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Dunaújváros, ou la splendeur communiste du “szocreál” sur le Danube

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Suite à la découverte dans le magazine Exit d’un article qui attira mon regard, j’ai dit à Ma Douce : ” Et si on allait à Dunaújváros ?” Peut-être l’avez-vous déjà remarqué mais mon intérêt est grand pour la “vraie” période communiste, celle où les grands idéaux se traduisaient en tableaux, sculptures, architecture, etc … Or, la ville de Dunaújváros a été construite de toutes pièces à partir du 2 mai 1950 et s’est même appelée “Sztálinváros” de1951 à 1961 … vous voyez où je veux en venir …

 

On ne peut pas dire que Ma Douce était enchantée … Pour elle, comme pour beaucoup de Hongrois, tout ce qui rappelle le communisme de près ou de loin … Alors, Dunaújváros, vous pensez bien ! Mais après avoir vu les photos, elle se laissa convaincre, tout en prenant soin de réserver une chambre dans une “tanya” pour le soir, et de prévoir le dimanche à Kecskemét !
Dunaújváros, c’est donc une ville (mot à mot, le nom signifie : Ville neuve du Danube) et un complexe sidérurgique, répondant au doux nom de Dunaferr. Les deux vont ensemble : on a construit une ville de 25 000 habitant-e-s parce que l’usine avait besoin de 25 000 ouvrier-e-s, un point c’est tout ! Ceci dit, on est au début des années cinquante, et on a encore le gout du détail :

une entrée d’immeuble comme il y en a tant d’autres …

On s’est longuement baladés parmi les immeubles, agréablement surpris par tout ce vert : arbres, pelouses, parcs, et puis, bien sûr, une statue de temps à autre :

On a compris au bout d’un moment qu’il n’y avait pas de centre à Dunaújváros, non plus que de maison particulière. Comme il n’y a pas non plus d’indication susceptible d’aider un quelconque touriste (dont on se demande probablement ce qu’il pourrait venir faire ici), on a suivi notre inspiration pour aboutir enfin au théâtre municipal.

Le monsieur que vous voyez à gauche de l’entrée, c’est le gardien, qui portait un blouson avec quelque chose comme “Top Cop” dans le dos. En fait, il était très gentil. Il nous a laissés entrer dans le théâtre (on a même pu voir la salle et la scène où un spectacle se préparait), il nous a mis de la lumière pour qu’on puisse prendre des photos, il nous a donné quelques explications, et même un plan de la ville. C’est ainsi qu’on a appris qu’on était dans la partie de la ville qui avait été construite en premier, probablement pour l’édification des masses laborieuses.

on voit bien qu’il n’y a pas encore grand-chose autour du théâtre !

Et à l’intérieur, cela faisait furieusement penser quelquefois à de “beaux” bâtiments bien bourgeois de Budapest :

Et si on s’approchait un peu de ce trou dans le plafond, juste au-dessus de l’étoile rouge, pour voir, mmmh ?

Alors, ça ne vous rappelle rien ? souvenez-vous, le Musée des Arts Appliqués, à la fin de l”article “Grands travaux dans le 8ème …” Non ? Eh bien figurez-vous que vous voyez ici, raconté “en vitrail”, le récit légendaire des aventures de János Vitéz, héros d’un conte rimé de … Petőfi Sándor ! Vachement édifiant pour les masses populaires : János ( à peu près à 8 heures sur le cadran ) est un petit berger qui joue du pipeau parce qu’ils s’aiment avec sa copine du village. Celle-ci, employée par une méchante femme, travaille dur. Vous la voyez laver du linge qui n’est pas à elle. De son côté János gémit sous le joug d’un méchant patron, une espèce de koulak. Vous pouvez le reconnaître à son bonnet rouge et à son gros bâton. Alors János en a marre, et il part se faire hussard. Du coup il a un bel habit rouge, mais d’un rouge encore plus rouge que le bonnet du koulak ! Un jour il rencontre la fille du roi de France, celle qui se la pète un peu avec son habit à fleurs de lys. Elle tombe raide dingue amoureuse de János, forcément, mais lui, pffuit, il ne s’arrête pas à ça, d’autant qu’il y a sa belle Hongroise qui attend patiemment au village qu’il vienne la délivrer, et qu’il doit vivre avant ça des tas d’activités fantastiques : chevaucher un oiseau merveilleux, comme Sindbad ou Nils Holgersson, ou se battre avec des monstres, comme Hercule ou Harry Potter. Mais sa fiancée, victime de ses mauvais traitements, se meurt et ça y est, elle est morte, alors. Heureusement János entend parler d’une fleur miraculeuse gardée par un dragon tout vert. János le zigouille, il n’a pas le choix, et il court vite porter la fleur sur la tombe de sa belle qui ressuscite et lui fait de beaux enfants.
Chais pas … la fin, avec la fleur miraculeuse, ça ne fait pas trop socialiste (et encore moins réaliste !) quand même. A mon avis ils avaient dû réécrire la fin …
En ressortant du théâtre sur la place, “l’agora” pourrait-on presque dire, on ne pouvait pas le rater :


A l’origine, c’était un grand magasin d’Etat, dans lequel on pouvait trouver à peu près de tout, sauf de l’alimentation. L’entrée située à gauche était celle d’un restaurant, d’Etat lui aussi. Plus de cinquante ans après, le bâtiment a gardé ces 2 mêmes fonctions : au rez-de-chaussée, on voit les vitrines d’un magasin de meubles et à gauche la pastille Coca Cola signale l’entrée du bistrot.

le même au début des années cinquante : “Béke étterem” signifie “Auberge de la Paix”

Les mosaiques qui s’étendent entre les deux rangées d’ouvertures de la façade plus visibles sur la photo du haut) sont superbes, je vous les recopie ci-dessous dans leur ordre de la droite vers la gauche :
Songez que chaque mosaïque mesure au moins 4 mètres de long sur 1m5 de haut, ce qui représente un total d’au moins 30 m² de tout petits carreaux ! Ce qui est frappant dans cette représentation d’une société idéalement égalitaire, c’est qu’il y en a toujours un qui a l’air de mieux savoir que les autres, un “guide” qui leur explique comment faire. Probablement des porte-parole du grand Joseph himself ?
Remarquez, sur l’avant-dernière image, en haut à gauche, le château d’eau frappé de l’étoile rouge. On l’a retrouvé quelques années plus tard, débarrassé de son étoile :

Après, on voulait quand même voir “en vrai” la statue dont la photo dans le magazine nous avait amenés jusqu’ici. On s’est donc dirigés vers le Danube. Et là on a découvert que la ville était posée sur un plateau surplombant le fleuve, et que c’était bien joli.
Il y avait là, dans le soir qui tombait, toute une promenade avec des gens, des chiens, des ados, des couples, quelques enfants et beaucoup, beaucoup de statues, en particulier dans le grand parc qui descendait vers l’eau par paliers. On a enfin trouvé celle qu’on cherchait :


Est-ce que vous avez déjà vu des femmes moins “sexy” ? Vous avez vu leurs corps ? On dirait des troncs de platanes, ou quelque chose comme ça ! C’est curieux, quand même, cet acharnement au cadrage horizontal … J’ai déjà vu une technique similaire sur une sculpture “oubliée” à Tapolca, une petite ville pas loin du Balaton. Et vous avez vu les hommes, avec leurs petits chapeaux ronds ? Ils ne vous rappellent rien ? Plus à l’Est, et même carrément à l’extrême-orient ? une guerre de libération qui faisait rage contre l’impérialisme colonial ? Du coup, on a cherché une date, un nom (on cherchait plus ou moins celui de Farkas, dont on a vu une rétrospective il y a quelques semaines : Ho Chi Minh en personne lui avait exprimé ses remerciements !) , mais rien … encore un Glorieux Anonyme au service du Peuple !

Le soir tombait, je crois vous l’avoir déjà dit, et on voulait, si possible, arriver à la tanya avant la nuit. Mais il nous restait encore à voir Dunaferr au sud de la ville. Les cheminées, on les voit bien de certains endroits de la ville, et l’odeur on la sent bien partout ! D’ailleurs, il m’est aussi arrivé de travailler dans une fonderie et je peux vous affirmer qu’on ne traite pas que du métal, à Dunaferr ! Probablement y a-t-il aussi une raffinerie de pétrole, et une usine chimique qui sent l’oeuf pourri ! Mais, comme on l’a vu : sans usine pas de ville, et vice-versa !
On a garé la petite voiture rouge sur un parking immense, qui devait être plutôt fait pour des bus que pour des véhicules particuliers ! On s’est approchés de l’entrée et là, il faut bien dire qu’une fois de plus je suis resté bouche bée !

“Dunai Vasmű”, ça veut dire fonderie du Danube


au moment de l’inauguration : cherchez la différence !
Mais bon, même le sublime lasse, au bout d’un moment, n’est-ce pas ? Alors, comme le soir …, on a décidé de quitter les splendeurs de Dunaújváros. Avant de remonter en voiture, Ma Douce me demanda de pouvoir s’isoler quelques minutes dans un bois qui bordait l’usine et effectivement elle réapparut au bout de ce temps en me faisant signe de la suivre, d’un air amusé et mystérieux. Et il y avait de quoi ! Parsemant le bois, le long de sentiers bordés de réverbères globuleux, étaient posés des bouts d’usine, comme autant de grosses sculptures post-modernes :

Il y en avait un peu partout, aussi loin qu’on pouvait voir, mais comme le soir … on ne s’est pas trop aventurés dans le bois, où il faisait de plus en plus sombre … Il n’empêche : cette usine que certains disent en pleine déconfiture, même à l’agonie, même à son dernier souffle, elle se soucie encore de produire de l’Art, et avec ses tripes, avec ses propres entrailles !!! Qu’est-ce que vous voulez, les bras m’en tombent …

NB . les images en noir et blanc viennent du site sztalinvaros qui en contient beaucoup d’autres.


Sziasztok !

Pour visiter Dunaújváros avec un guide francophone lors d’une visite personnalisée, je vous recommande Jean Christophe, français passionné par la Hongrie et passionnant, qui partage ses savoirs et son amour de la Hongrie avec un enthousiasme rarement croisé ! » Demander des informations?

Pour en savoir plus : consultez le site officiel Dunaújváros

Pour découvrir la naissance de la ville et son évolution…

 



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A propos de l'auteur

Choses vues, ressenties, rencontres, photos prises pendant mon séjour à Budapest, en Hongrie.------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------ http://budablog.over-blog.com/

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