Marseille, porte de la Méditerranée : Des grandes cités d’hier aux hommes d’aujourd’hui

koudelka

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Koudelka, un champ de ruines

Ce paysage est à l’origine de la culture européenne


Le titre de l’exposition semble ouvrir le parcours de toute une vie. « Vestiges 1991-2012 », suivi d’un nom : Koudelka.

Les photographies disposées sur les murs avec une rigueur janséniste demandent du recueillement. Elles ne laissent prise à aucune émotion. Et pourtant elles ne sont pas documentaires. Ce sont elles qui nous regardent. Il faut nous y affronter, comme à une vérité évacuée qui refait surface.

Les photographies, disposées sur des sortes de banc qui sont placés à angle droit et décident du trajet que l’on doit suivre d’un bout à l’autre d’anciens réfectoires désertés, exigent par contre que l’on s’y penche. Au contraire des images frontales, elles se veulent donc des miroirs. Nous devons les regarder comme la surface d’une eau fraîche qui permettrait la divination. Nous sommes Narcisse. Notre visage figure au milieu des vestiges. Pour mieux nous y retrouver et tomber amoureux de notre propre passé.

C’est Bernard Latarjet, Commissaire de Marseille 2013, devenu discret au moment de l’ouverture, qui signe cette exposition et Violette Cros qui en a conçu la scénographie. Il s’agit là, avec « Méditerranées, des grandes cités d’hier aux hommes d’aujourd’hui » d’un choix emblématique parfaitement assumé par le Commissaire Général. D’un choix qui fait sens pour la recherche des origines d’une culture européenne.

Regardés, autrement dit jugés par un  paysage culturel. Regardant, autrement dit fascinés par notre reflet. Nous sommes pourtant perdants, des deux côtés.

Il n’est jamais facile d’accepter d’être jugés par le passé, pas plus que par un paysage dont on tombe amoureux, un paysage que les peintres et les écrivains de la Renaissance, puis les Romantiques ont fantasmé, que les jardiniers anglais ont tiré vers l’Arcadie. « Et in Arcadia ego ». Le tombeau que regardent les bergers de Poussin est implanté au milieu des délices de la vie. La mort n’est donc pas une étrangère. Mais elle est là ! Que savons-nous encore de cette leçon ? Depuis que nous vivons loin de la mort.

Le photographe nous tend des miroirs. Des centaines de miroirs. Des dizaines de pays, des dizaines de lieux. Tous devenus des théâtres de la mémoire. Mais le photographe n’est pas le premier à nous amener à prendre conscience que le patrimoine est d’abord devenu pour nous une allégorie, plutôt qu’une manière de mesurer le temps. Nous avons trouvé le plus beau des mots, celui de l’héritage. Nous avons appris à célébrer la transmission, la nécessité d’une responsabilité universelle, comme si nous apprenions par là même à classer, à labelliser, à mettre dans un tiroir, à enjoliver sur une brochure, à célébrer dans une image touristique, juste pour oublier que le patrimoine nous juge.

Décadence, oblivio, ensevelissement, mort des civilisations, disparition des vanités, œuvre inéluctable de l’usure, mise en perspective de l’effet des intempéries et des intempérances. Foudre de Zeus, foudre de Yahvé, foudre atomique, marée et tsunami, tremblement de la croûte terrestre, vengeances des divinités des profondeurs, moqueries des divinités du ciel. Où se trouve Ulysse ? Où se trouve Achille ? Combien de rhapsodes, encore, pour nous transmettre les leçons ? Comment avons-nous pu oublier ?

Ces photographies ont une morale. Elles sont morales.

« Par-delà l’immédiat et pur plaisir de la vue, l’image pittoresque peut aussi engendrer un sentiment de trouble ou d’angoisse dont se délecte l’âme romantique, quand elle transforme en stigmates les marques apposées par le temps sur les constructions des hommes » écrit Françoise Choay.

« Je suis constamment à la recherche de la perfection. Je passe mon temps à regarder mes photographies pour voir comment les améliorer quand je retourne sur le site » dit Koudelka.

Une image, juste une image. Le plus beau des noirs et des blancs. Du lever du soleil à son coucher. Chaque jour. Avec nous ou sans nous.

On comprend qu’il y retourne et y retourne encore, depuis vingt-deux ans. Toutes les religions ont eu besoin de ceux qui prient et prient encore, tous les jours, pour remplacer au mieux ceux qui ont oublié les mots sacrés.

Certains artistes prient eux aussi pour ceux des hommes qui ont oublié les lieux sacrés, le respect de la vie, celui de la mort et la répétition des jours, sans nous.

Jusqu’au 15 avril 2013. Marseille 2013, Capitale Européenne de la Culture. Centre de la Vieille Charité.

Des grandes cités d’hier aux hommes d’aujourd’hui

« Nous sommes pétris de ces œuvres et de ces personnages de la Méditerranée. Ils ne cessent de nourrir et de renouveler notre conscience et notre imaginaire. »

Voilà qui est dit !

Cette citation – que je crois l’une des plus significatives d’un prélude que Bernard Latarjet écrit dans le catalogue de l’exposition phare de Marseille 2013 sous le titre de : « Le partage des midis » – définit une démarche narrative d’exposition, ainsi que la démarche entière d’une célébration où Marseille devient pendant un an la plaque tournante, ou bien encore la porte tournante – entrées et sorties – éclairant comme un symbole les « nouvelles dynamiques de circulation et de migration », et démontrant par les images, les sons, les formes que « L’Europe est de plus en plus Méditerranéenne ». Une plaque tournante portuaire à partir de laquelle toutes les autres portes maritimes des trois continents peuvent se décliner, se révéler dans l’enchaînement implacable des siècles.

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Suivre des personnages permet de s’approprier l’Histoire grâce à un ensemble d’histoires.

Suivre des personnages permet d’aborder à bon port en trouvant sur la plage ou le quai de débarquement ceux qui y vivent et vous prennent par la main pour vous guider dans la visite.

Suivre des personnages c’est aussi comprendre à quelle embarcation au cours des temps ils ont confié leur vie,  celle des leurs, parfois celle de leur peuple, pour simplement survivre, pour trouver une forme d’Eldorado, pour poursuivre un rêve éveillé de conquêtes, pour affronter un monde de dialogues conflictuels, pour forcer les défis vers un au-delà, pour affirmer et transmettre une fierté civilisatrice.

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En reliant Tyr à Carthage par des comptoirs phéniciens. En protégeant Athènes contre la flotte Perse. En éclairant et en guidant les navires depuis les savoirs partagés du Phare d’Alexandrie. En équipant la République romaine et l’Empire qui lui succède d’un réseau global de transport des amphores. En reliant par les mêmes langues et les mêmes jardins les Califats jumeaux d’Al-Andalus. En regardant depuis Venise, la Sublime Porte dans les yeux. En ramassant l’or des banques génoises pour redistribuer les mises, sur les échiquiers maritimes et terrestres. En blessant sans cesse l’amour-propre de la Turquie par une ignorance assassine de l’histoire. En marquant à tout jamais du fer rouge de l’esclavage puis de la colonisation une histoire commune des deux côtes qui se joue encore au présent, à Alger, comme à Tunis. En rassemblant à Marseille toutes les mains d’œuvres qui font vibrer une ville prenant sur elle tous les enjeux de la mer et tous les défis de la terre de France, mêlée de sang grec, de sang italien, de sang africain.

La vie des hommes et la vie des villes-ports sont indissociables.

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Une même Histoire formée d’histoires dont Homère dit les premiers mots en espérant que nous inventerons la suite, par des paroles aériennes, par des tracés maritimes, par le murmure des bateaux qui attendent un nouvel horizon.

« Ulysse est un roi  paysan que le destin oblige à courir malgré lui la fortune de la mer » écrit Gabriel Audisio. Son voyage, avant d’être un déplacement physique est un déplacement intérieur. Mais il est aussi finalement un grand confesseur et un homme-pont : il parle aux mondes nouveaux en empruntant les mots des anciens.

Ulysse aventurier sans nom ou politique égaré par les dieux ? Ulysse oublieux des siens ou bien cherchant là où il débarque la marque ou la trace de l’identité du pays d’où il vient et où il veut retourner ? Ulysse en tout cas dual, prisonnier de la dualité d’Homère et attendant que nous désignions l’unité plurielle qu’aujourd’hui, nous pourrions lui offrir.

« Sous le regard attentif des dieux de l’Olympe, Homère le premier prophète offre une vision double de l’humanité à ses lecteurs. Il y a ceux qui tiennent de l’Iliade, c’est-à-dire de la guerre, l’affrontement, la ruse, la gloire, le pouvoir, les alliances, l’amour considéré comme une conquête ou une possession – et malheur donc à qui s’en empare indûment. Ce sont, résumés en un mot les politiques, ceux pour lesquels le vaste monde est une question d’organisation, avec des places à défendre et des ambitions à assouvir. Et il y a ceux qui tiennent de l’Odyssée, avec Ulysse, l’homme seul face à son destin, à ses choix, à ses amours. Ce sont, d’un autre mot, les aventuriers...», écrit Marc Wiltz en prologue de l’ouvrage qu’il a publié l’an passé : « Le Tour du monde en quatre-vingt livres ».

lion emblème de venise exposition medi terranees 2013

En désignant volontairement toutes ces questions, l’exposition « Méditerranée. Des grandes cités d’hier aux hommes d’aujourd’hui » propose en quelque sorte l’idéal d’un itinéraire culturel méditerranéen formé lui-même de trois itinéraires complémentaires.

L’itinéraire du lieu.

En partant d’une barquette marseillaise pour atteindre un labyrinthe de noirs containers entre lesquels s’ouvrent les vitrines des civilisations, Ulysse nous aide à « passer le temps », ou encore à « gagner du temps ». Il nous offre de fait l’archétype même des personnages-itinéraires, ceux qui guident et racontent en nous amenant progressivement au pôle inverse du tourisme traditionnel pour faire de nous des voyageurs. « Remonter le temps, traverser les siècles pour faire ressurgir du passé des saillances qui, comme un palimpseste, recomposent toute l’aventure méditerranéenne de sorte que chacun puisse la faire sienne, c’est à cette fiction qu’Ulysse nous convie. » Il m’offre personnellement le moyen de libérer Ulysse pour qu’il devienne la « personne » qui raconte l’itinéraire en devenant ce personnage sans nom, ce « personne » que Cyclope laisse passer sous la peau du mouton et qu’il ne peut désigner à sa vengeance que par l’absence.

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L’itinéraire d’un média

En partant de la barquette marseillaise pour changer de moyen de navigation, Ulysse célèbre la voile latine. Et pourtant Ulysse « Ne confondra jamais une trière phénicienne avec une trière grecque ou étrusque, ou une galère ottomane avec une galère chrétienne » et la subtilité de son regard, la ruse de ses actes nous permettront de mettre côte à côte des navires en choisissant ceux qui se fondent sur des sentiments d’utopies pour dominer les mers, sur des sentiments de puissance pour capturer les hommes ou au contraire les libérer, sur des volontés de progrès pour leur apporter la richesse de l’huile et du vin et le grain de la terre. Il voudrait tant que nous sachions éviter celles de ces embarcations qui sont affrétées pour entraîner au fond les clandestins avant qu’ils n’atteignent la terre promise et que nous enfermions les traiteurs du malheur, ces galériens d’aujourd’hui.

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L’itinéraire des cultures

Tour à tour Ulysse s’interroge à l’approche de chaque port. Il s’ébroue en sortant de la mer quand il vient à se réveiller pour entrer dans le temps présent. Ou bien il regarde la côte, parmi les clandestins et attend de pouvoir se créer une échappée dans une faille de l’histoire. Des legs successifs : l’alphabet des Phéniciens, la géométrie euclidienne, les astrolabes arabo-berbères, les échelles du Levant, les philosophies et les médecines maritimes, les géographies des portulans, les rentes génoises, il fait notre miel. Il nous apprend l’altérité, l’alter-mondialisme, la tolérance religieuse, le respect de la finitude, les limites du capital.

Et le regard d’Ulysse nous regarde fixement, dans les yeux. Il regarde au fond de notre orbite : les terres qui coulent vers la mer, les Balkans qui se déchirent, les émigrés qui meurent, les fortunes qui se font et les empires qui disparaissent, les côtes qui se souillent et deviennent des barrages de loisirs, les accusés condamnés d’avance par tous les dictateurs, les pêcheurs qui reviennent à quai pour y laisser leurs filets sécher, définitivement.

Il cherche à comprendre au-delà du voile des femmes et de l’aveuglement des hommes. Il souffre dans un certain silence. Il attend de retrouver le cap, avec nous, en même temps que nous. Il nous aime en silence.

Et dans cette exposition où les écrans laissent parler ceux qui lui ont déjà demandé de les écouter, de leur pardonner, de les comprendre, de les aider, de partir avec eux, Ulysse passe et repasse en regardant au dehors les bateaux de croisière où viennent s’entasser ceux qui s’amusent, ou viennent s’écrouler ceux qui, chargés de trop de bagages, retournent pour un temps au pays…de l’autre côté, rapporter une part de leurs maigres trésors.

Et dans cette exposition, comme un point de départ vers les voyages d’Odysseus, Ulysse nous attend, encore et encore.

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