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Gainsbourg (Vie héroïque) de Joann Sfar ; un biopic bancal mais pas banal

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« Vous avez lu l’histoire de Jesse James ? Comment a-t’il vécu, comment est-il mort ? Ça vous a plus hein ! Vous en d’mandez encore. Et bien écoutez l’histoire de… ». Les biopics nous parviennent en pagaille, de tous les horizons, et on commence à en avoir relativement assez. Les recettes deviennent de plus en plus éculées, et le schéma narratif de Ray, qui est aussi celui de Walk the line ou La Môme, on l’a depuis un moment assimilé. Un film à propos de la vie de Gainsbourg, on avait toutes les raisons d’en mesurer nos attentes.


Le projet a été confié à Joann Sfar, auteur de BD réputé qui affutes directement ses armes cinématographiques avec cet ambitieux métrage. Mais après tout l’idée va presque de soi. Gainsbourg lui même faisant partie de ses artistes touche-à-tout, offrir à Joann Sfar l’opportunité de mettre en scène Gainsbourg s’avère après coup parfaitement légitime.

Sfar a mis beaucoup de sa sensibilité, faisant de Gainsbourg (Vie héroïque) un film personnel qui échappe en partie à tout formatage. Au début on a un peu peur de se retrouver justement dans un biopic ultra classique avec l’enfance troublée de l’artiste comme point de départ d’une trajectoire brillante et perturbée et finalement tragique. Le jeune acteur qui incarne Serge enfant n’est pas forcément très convaincant mais Sfar puise dans son imaginaire pour injecter une véritable originalité au film. La réussite de ce Gainsbourg tient d’abord à cette idée de fabriquer un double imaginaire qui vient hanter le chanteur et le transcender aux moments a priori décisifs de sa vie. Sfar arrive assez bien à rendre compte de cette complexité là de Gainsbourg, cette timidité et ce caractère complexé qui le bouffe en même temps qu’il est capable de toutes les audaces.

Ce qui fait la qualité de certains biopics, c’est sans doute d’abord la manière que les réalisateurs parviennent à faire coïncider leurs films, leurs parti pris de mise en scène, avec la personnalité même des héros (ou anti-héros) dont ils font le portrait. C’est ce que Todd Haynes avait magistralement réussit avec I’m not there pour évoquer la vie de Bob Dylan, d’autant que Dylan est lui toujours sur scène à promener sa légende.

Sfar n’a pas réussit, ou pas voulu, rendre compte vraiment de qui était Gainsbourg. Le portrait est celui d’un rêveur, d’un poète maladroit et génial, ce que Gainsbourg était sans doute en partie. En revanche, son côté insurbonitateur, le fait qu’il échappe à tout carcan, si c’est évidemment évoqué à l’intérieur du film, ne transparaît pas dans le style et c’est fort regrettable. Sfar prend des risques à construire sa biographie en opposant Gainsbourg à son double imaginaire. Le public adhèrera à ce principe, ou pas, et avec de forte chance quand même pour que cela déçoive une partie de l’audience qui n’y serait pas préparé et peut-être même réfractaire. En tout cas, cette idée là, excellente et qui fait la grande originalité du film, ne suffit pas à faire de Gainsbourg (Vie héroïque) un film en accord avec le provocateur incontrôlable qu’était Gainsbourg, qui lui vaut autant une partie de sa légende qu’une partie du rejet, du dégoût qu’il sacralise encore aujourd’hui.

Le réalisateur assume cependant clairement ce choix d’un métrage porté sur l’onirique. Gainsbourg (Vie héroïque) est présenté comme un conte, pas un film. Le conte est d’ailleurs énoncé par Serge enfant : l’histoire d’un homme qu’on croise et qu’on ne regarde pas, dont la tête grossit à mesure qu’on lui dit qu’il a une sale gueule… Cette histoire est un peu celle que l’on connaît de Gainsbourg, une personnalité qui s’est aussi construit en réaction à toutes sortes d’injustices.

Pour autant, Joann Sfar définit plus volontiers Gainsbourg à travers les femmes de sa vie et c’est finalement la grande limite du film. Ce que Scorsese à réussit avec Howard Hughes et ses innombrables conquêtes starifiées dans Aviator, Sfar n’y parvient pas. Gainsbourg (Vie héroïque) se résume finalement à un défilé des égéries de Gainsbourg, de telle manière que à côté de lui, les deux seuls personnages qui l’accompagne vraiment tout le long, ce sont ses parents. Cela pourrait traduire la nature profondément solitaire de Gainsbourg mais la démarche est maladroite et on en revient fatalement à ce sentiment bien réelle que les femmes (et les actrices) défilent, qu’elles n’ont qu’une influence très limitée sur le chanteur. C’est une vraie limite au film car on se rend compte que ces figures féminines n’ont jamais le temps d’être développée. Aucune ne s’impose à l’écran, pas même Lucy Gordon dans le rôle de Jane Birkin.

Que se passe t’il alors ? Le film tombe dans le piège de l’imitation. Les acteurs sont tous absolument fabuleux, Laetitia Casta joue à merveille Brigitte Bardot, idem pour Lucy Gordon en Jane Birkin. Le travail de chacune (Anna Mougladis, Mylène Jampanoï etc.) a du être considérable pour arriver à un tel résultat et en même temps on imagine justement une certaine frustration de leur part dans le fait que les personnages traversent un moment l’histoire, ne réapparaissent jamais et n’existent donc pas vraiment.

Gainsbourg prend toute la place et Eric Elmosnino parvient magistralement à être Gainsbourg. A n’importe quel âge, il convoque les souvenirs qu’il nous reste du chanteur sans les trahir. Les efforts de l’acteur pour endosser à ce point le costume de Gainsbourg sont impressionnant. Reste que l’on est dans le registre de l’imitation, de la même manière que Marion Côtillard avec La Môme ou Xavier Demaison avec Coluche, et au préjudice peut-être de l’incarnation pure…

Gainsbourg (Vie héroïque) est finalement assez bancal, à la fois source de fascination pour les comédiens, qui parvient à donner une image originale de Gainsbourg et qui en même temps n’échappe pas à un certain formatage, des passages obligés comme l’entrée de Casta sous fond de Initials B.B, qui n’était peut-être pas si obligés que ça. L’angle narratif choisit est aussi contestable. Le film donne une vision fantasmée de Gainsbourg, qui est totalement assumée par le cinéaste – lequel se justifie encore avec un carton final pour expliquer que le film ne rend pas compte des vérités de la vie du chanteur mais bien de ses mensonges – mais qui du coup donne l’impression de trop de contradictions. A la fois appliqué et classique, et en même temps porteurs de quelques audaces et originalités, Gainsbourg (Vie héroïque) n’est pas un biopic banal, c’est certain et heureux, mais pas extraordinaire non plus. Ce que l’on regrette donc tant Gainsbourg lui même a toujours émargé au-delà de l’ordinaire…

Benoît Thevenin


Gainsbourg (Vie héroïque) – Note pour ce film :
Réalisé par Joann Sfar
Avec Eric Elmosnino, Razvan Vasilescu, Dinara Droukarova, Kacey Mottet, Lucy Gordon, Laetitia Casta, Anna Mouglalis, Mylène Jampanoï, Gonzales, Philippe Katerine, Yolande Moreau, Sara Forestier, Claude Chabrol, François Morel, Mathias Malzieu, Joann Sfar, Riad Sattouf, Thomas Fersen, …
Année de production : 2008
Sortie française le 20 janvier 2010



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