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Le gâteau aux pommes et au miel d’Antonietta (Recette italienne)

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Le gâteau aux pommes et au miel d’Antonietta, c’est plus qu’un plat et une recette italienne… C’est aussi une histoire… Et comme souvent, les meilleurs plats sont ceux qui racontent une histoire…

Antonietta avait hérité de Léa Giordani, une sienne grand-mère, celle d’un gâteau aux pommes dont on se léchait les doigts. Son goût délicat n’était pas la seule vertu de cette pâtisserie. Retrouvez aussi l’histoire du gâteau d’Antonietta…

Ingrédients du gâteau aux pommes :

Il vous faut : un quart de livre de beurre, du sucre : une demi livre dans un bol et, dans un verre l’équivalent de trois grandes cuillers à soupe, trois gros œufs, dix centilitres de lait (ajoutez une demi cuiller à soupe de crème s’il est écrémé), une demie livre de farine, un citron (pour le zeste), un tiers de paquet de levure alsacienne, une demi cuiller à café de bicarbonate de soude, une demi cuiller à café de sel, une gousse de vanille, de l’extrait de vanille, une demi cuiller à café de cannelle en poudre, un petit kilo de pommes point trop juteuses et tenant bien à la cuisson.

Préparation du gâteau aux pommes :

gateau aux pommes et au miel antoniettaPour commencer ouvrez la gousse de vanille, grattez l’intérieur et mélangez les grains à la demi livre de sucre. Faites fondre très doucement le beurre. Dès qu’il est liquide mettez le dans une jatte, ajouter le lait, le sucre vanillé, l’extrait de vanille et le zeste du citron, battez au fouet jusqu’à ce que le sucre ayant fondu, la préparation soit homogène et un peu mousseuse. Ajoutez ensuite les œufs un à un sans cesser de battre. La préparation prend une couleur légèrement blanchâtre. Ajoutez la farine, le sel, le bicarbonate de soude en remuant vivement avec une spatule pendant deux fois dix minutes. Profitez de l’interruption entre ces deux séances de remuement pour peler vos pommes, les épépiner, les couper en rondelles un peu épaisses, les mettre dans un saladier et les saupoudrer du sucre contenu dans le verre auquel vous aurez mélangé la demi cuiller à café de cannelle en poudre.
Prenez un moule à manqué d’une bonne vingtaine de centimètres de diamètre, beurrez le, farinez le pour éviter que le gâteau attache. Versez la pâte que vous avez remuée rapidement une dernière fois. Raclez bien les parois de la jatte en en laissant tout de même un peu pour que les grands et petits gourmands de la famille puissent lécher les restes. Agitez légèrement le moule pour bien égaliser la surface de la pâte et disposez dessus les pommes en allant du bord vers le centre. Si vous en avez assez pour qu’il y ait deux couches, c’est tant mieux. Mettez immédiatement au four (préchauffé à 180°) pendant un peu moins d’une heure. Aucun four n’étant équivalent, surveillez la fin de la cuisson.
Quand le gâteau est cuit, laissez le refroidir un quart d’heure puis démoulez et le posez sur un plat.
C’est excellent à la veillée en jouant aux tarots et en accompagnant d’un bon vin chaud pas trop corsé. C’est très bon aussi, le matin dans le café noir et au goûter avec un thé léger. Les tranches ne doivent pas être trop épaisses.
Si on dispose d’un mixer, il est recommandé de s’en servir pour la fabrication de la pâte. On écartera ainsi tout risque de tendinite

Et les ingrédients secrets ? Pour commencer il y a l’imagination. Tout le monde en est pourvu, servez vous de la vôtre et faites en profiter qui vous plaît. Pour le reste, un secret qu’on révélerait n’en serait plus un. Tout juste peut-on subodorer la présence d’une pincée de piment. En mémoire d’Antonietta, j’en glisse toujours une petite pointe dans le mélange sucre et cannelle. Peut-être faut-il ajouter une râpée de gingembre ou, allez savoir, un soupçon de cardamone. Le tout est d’y croire. Qui risque sa chance aux beaux hasards des jeux de l’amour, doit savoir qu’il n’y a que la foi qui sauve.

 

L’histoire du gâteau d’Antonietta…

Paesaggio con chiesa Riva Valdobbia

Perché sur une des plus hautes branches de mon arbre généalogique, il y a un merle blanc. Il s’appelle Felice Gabbio et il siffle des airs de Rossini, de Verdi et de Donizetti.
De son métier, Felice était plâtrier comme, avant lui son père, Giulio Gabbio, son grand-père Vittorio Gabbio et, plus généralement tous les Gabbio, plâtriers de père en fils et d’oncle en neveu. Plâtriers depuis si longtemps qu’on n’imaginait pas un Gabbio autrement que criblé des pieds à la tête de milliers de mouchetures blanchâtres et portant, en guise de bonnet, la coiffe de papier plié, marque de la profession.

 

Lyon franceC’est mon arrière-grand-père et il est né vers 1860 à Riva Valdobbia, un petit village piémontais,  entre Novare et le Val d’Aoste. Tous les ans, dès qu’on pouvait risquer le passage des cols, il partait pour Lyon avec d’autres exilés provisoires, peintres, plâtriers ou maçons qui allaient chercher, de l’autre côté des Alpes, le travail qu’ils ne trouvaient pas dans leurs pauvres vallées. Plus chanceux que beaucoup, Felice savait qu’une place l’attendait chez le signor Guada, un presque compatriote, dont l’ancêtre, parti en Russie avec Napoléon, s’était arrêté au retour entre Saône et Rhône. Il y avait fondé une petite entreprise de plâtrerie-peinture. Ses descendants y avaient ajouté la vitrerie, la pose de papiers peints et la décoration. Ainsi avait grandi et prospéré la maison Guada et Fils laquelle, outre sa vingtaine d’ouvriers permanents, engageait chaque printemps, des saisonniers venus, comme Felice, d’au-delà les monts. Pendant six mois, ils travaillaient sur les chantiers de Bellecourt, de Saint Jean ou de la Croix Rousse qu’ils quittaient à la fin du mois d’octobre pour s’en retourner passer l’hiver au pays.
Ce merle avait une merlette. Pendant que Felice allait gâcher le plâtre et manier la taloche dans l’ancienne métropole des Gaules, Antonietta Gabbio, née Giordani, restait à la maison. Les occupations ne lui manquaient pas. Il fallait cultiver le jardin et les trois champs où, avant de partir, Felice avait semé du maïs et des haricots et planté des patates. Ajoutez à cela, les soins à donner à la basse-cour, au cochon et à leurs deux vaches. Enfin il y avait Giovanni, fils pour le moment unique d’Antonietta et de Felice, un gaillard qui ne se laissait pas oublier et qui, à lui seul,  donnait à sa mère autant d’ouvrage que les poules, les vaches et le cochon réunis. Malgré les champs à travailler, la maison à tenir, les bêtes à soigner et son fils à élever, la merlette s’ennuyait. Son merle lui manquait. Quand il était là, le travail était moins lourd, les journées plus gaies et puis le soir, il y avait les veillées.
Deux ou trois fois par semaine, on allait passer la soirée chez l’un ou chez l’autre. Chacun apportait son ouvrage, un panier à tresser ou des nippes à ravauder. Tout en travaillant, les langues allaient leur train. Les saisonniers racontaient la grande ville, les autres parlaient récolte et bétail.  Quand on était las de bavarder et de conter, on chantait. Felice avait l’oreille juste et une jolie de voix de ténor. Il poussait volontiers la romance et il lui arrivait même d’interpréter des airs entendus à l’opéra de Lyon où, chaque saison, il assistait, assis aux plus hauts rangs du poulailler, à deux ou trois représentations. Vers les dix heures, le patron allait chercher ses bouteilles et sa femme mettait sur la table des douceurs, beignets, tartes ou gâteaux, préparées en prévision de l’événement. Chaque famille avait sa spécialité dont la recette passait de la mère aux filles et aux brus. Antonietta avait hérité de Léa Giordani, une sienne grand-mère, celle d’un gâteau aux pommes dont on se léchait les doigts. Son goût délicat n’était pas la seule vertu de cette pâtisserie. Il se murmurait que l’aïeule, qui était un peu sorcière, avait ajouté aux ingrédients classiques certaines épices qui rendent les hommes plus tendres et les femmes plus aimables. Le fait était, paraît-il, avéré et l’on citait volontiers tel mari défaillant ou telle épouse insensible qui, à la suite d’une veillée passée chez Felice et Antonietta, avaient vu renaître des ardeurs depuis longtemps assoupies. Il se peut que tout cela n’ait été qu’imagination, mais on sait depuis toujours et cela s’enseigne désormais en Sorbonne que, lorsqu’il s’agit de sacrifier sur l’autel de l’amour, l’imagination est le plus puissant des aphrodisiaques.  Quant à Felice et à Antonietta, gâteau ou imagination leur étaient également inutiles. Ils étaient jeunes, amoureux et ils avaient six grands mois de séparation à rattraper.

GiovanniOr, donc l’année où Giovanni atteignit ses quatre ans, Felice ne regagna pas Riva Valdobbia en même temps que ses compagnons habituels. L’un d’eux, un maçon de Novare, remit au passage une lettre à Antonietta. Il y était question d’un travail pressé pour lequel son patron lui avait fait une offre qui ne se refusait pas. Elle se terminait par l’annonce qu’à la Toussaint au plus tard, il serait de retour et des protestations d’amour et de regret si pathétiques qu’elles firent monter des larmes aux yeux de son épouse.
Malheureusement, à la Toussaint, Felice n’était toujours pas là et Antonietta voyant les montagnes se coiffer de blanc devint de plus en plus inquiète. Enfin une seconde lettre arriva. Elle annonçait un nouveau retard, le chantier se prolongeait paraît-il, mais, promis juré, Felice serait là pour la Noël. Au lieu de traverser les montagnes, il prendrait le train par Nice et Vintimille, débarquerait à Gênes et, de là, rejoindrait le village. Comme celle qui l’avait précédée, la lettre se terminait par l’assurance que Felice n’avait qu’une hâte, retrouver au plus vite une épouse chérie. Antonietta terminait sa lecture quand on frappa à la porte. C’était le cousin Marcelo. Un saisonnier comme Felice, mais maçon qui, depuis trois ou quatre semaines, sous prétexte de prendre des nouvelles de l’absent, rendait, à sa cousine, des visites de plus en plus fréquentes
Même si Antonietta n’aimait guère sa façon de la regarder par en dessous et les manières doucereuses du compagnon, elle lui faisait bon visage, heureuse malgré tout d’avoir quelqu’un à qui parler de son mari. L’autre avait son idée. Il l’écoutait faire l’éloge de l’absent en renchérissant au besoin. C’était bien vrai qu’il n’y avait pas de meilleur ouvrier que Felice, et sobre, et honnête. D’ailleurs tout le monde l’estimait, les camarades, le patron et même leur logeuse, cette teigne de signora Manifacier qui tenait la pension où, de génération en génération, les hommes de Riva Valdobbia, trouvaient le vivre et le couvert pendant les mois qu’ils passaient à Lyon. Oui, même la Manifacier estimait Felice. Elle le faisait bien voir puisque c’était lui et nul autre qui avait l’honneur, le dimanche, de s’asseoir à sa droite pour présider l’unique déjeuner à peu près mangeable de la semaine. La révélation de cette préférence avait inquiété Antonietta, mais le cousin l’avait rassurée. La tenancière de la pension était à la limite de la sénilité puisqu’elle avait plus de cinquante ans, des dents aussi fausses que ses cheveux et le teint jaunâtre des avares et des malades du foie.
En poussant la porte, Marcelo remarqua l’air de déception avec lequel Antonietta regardait la lettre. Il l’interrogea en prenant un ton d’inquiétude. Etait-il arrivé un malheur ? Felice était-il malade, blessé ? Avait-il eu d’autres ennuis ? Non, rien de tout cela, ni blessure, ni maladie, seulement ce maudit chantier, mais qu’avait-il voulut dire en parlant d’autres ennuis.  Giovanni parut embarrassé : – Rien ! Il ne voyait pas quels ennuis auraient pu avoir son cousin. Il avait lâché cela machinalement. Pour dire quelque chose. Cette explication et surtout le ton sur lequel  elle était donnée, alarmèrent d’Antonietta. S’il savait quelque chose, il fallait qu’il le lui dise. Il résista avec de moins en moins de conviction. Elle insista. Enfin, comme à regret, il finit par avouer que si Felice était si peu pressé de revenir au pays, c’est que quelqu’un, ou plutôt quelqu’une le retenait à Lyon. Puis, comme si cette première confidence l’avait libéré, il raconta que, pendant la saison précédente, la Manifacier avait fait venir pour l’aider Pauline, une de ses nièces. La garce n’avait froid ni aux yeux, ni ailleurs. Ayant trouvé Felice à son goût, elle le lui avait fait savoir et le plâtrier s’était laissé embobiner. Pour être plus libre de voir sa maîtresse, il avait quitté le dortoir où il couchait avec ses compagnons et prit une chambre en ville. En même temps il avait cessé d’aller à l’opéra, pour emmener sa Pauline dans les guinguettes du bord de la Saône. Pire, il lui avait acheté une bague en vrai or qu’elle portait à l’annulaire gauche ni plus ni moins que si elle avait été son épouse légitime.
Marcelo se tut attendant une réponse, mais Antonietta, bouleversée par ce qu’elle venait d’entendre, resta muette. Alors, il  reprit la parole, glissant que, si Felice l’avait trompée, elle n’avait qu’à s’en venger en lui rendant, pourquoi pas, la pareille. Lui était là, prêt à l’y aider. Elle n’avait qu’un mot à dire. En même temps, il tendit la main et lui saisit le poignet. Toute à son chagrin, elle n’avait rien entendu de ce qu’il venait de dire, mais à son contact, elle sursauta et le voyant s’approcher l’œil brillant et la lèvre humide elle lui administra une claque si phénoménale qu’il en fut étourdi. Une seconde suivit, tout aussi vigoureuse. Il ne lui laissa pas le temps de lui en donner une troisième car il s’enfuit sans demander son reste. Alors, seulement, elle alla jusqu’à sa chambre, s’effondra sur son lit et, le visage caché dans son oreiller, elle pleura toutes les larmes de son corps.
Mais mon arrière-grand-mère n’était pas de celles qui capitulent. Une mauvaise femme essayait de lui voler son Felice, elle ne laisserait pas faire. Quand elle eut bien pleuré, elle prit Giovanni dans ses bras et se rendit à l’auberge que Giulio, lassé de ses voyages annuels avait acheté avec les économies de toute une vie et dans laquelle, aidé de, Lucia, sa femme, il logeait les voyageurs à pied et à cheval. Pendant le conseil de guerre qui suivit, elle réussit à persuader son beau-père de l’accompagner à Lyon car, dit-elle, si on n’intervenait pas, la gourgandine qui avait détourné Felice de son devoir l’ensorcèlerait définitivement et on ne le reverrait jamais à Riva Valdobbia comme cela était arrivé au voisin, Giacomo Mambrini disparu un beau jour, abandonnant femme et enfants, pour courir aux trousses de la putain française qui lui avait tourné la tête.
Il fallut quatre jours aux voyageurs pour gagner Lyon. Par les amis que Giulio avait conservé dans la ville, ils apprirent très vite tout ce qu’il y avait à savoir sur le couple adultère et un matin, une fois Felice parti au travail, beau-père et belle-fille, celle-ci tenant le revolver, heureusement dépourvu de munitions, que Giulio avait emprunté à une de ses connaissances, firent irruption dans la cuisine où Pauline Manifacier achevait de boire le café au lait de son petit déjeuner. La séductrice était encore en chemise, preuve de son manque absolu de moralité : En ces temps reculés, une honnête femme se devait d’être habillée de pied en cap quand son homme partait à l’ouvrage.
Entre mélo et vaudeville, la scène qui suivit ne manqua pas d’intérêt.  Pauline, menacée par une Antonietta qui agitait son revolver en l’accablant d’un flot de paroles auxquelles elle ne comprenait rien, (Felice ne s’était pas soucié de lui apprendre d’autres mots italiens que cara, amore, cuore et autres expressions de même farine), Pauline, donc, crut sa dernière heure venue. Se souvenant de la conduite qu’adoptaient dans des circonstances semblables les héroïnes des mélodrames dont elle était une spectatrice assidue, elle se jeta aux pieds des intrus en joignant les mains. La portée tragique de ce geste fut malheureusement gâchée, car sa chemise mal attachée s’ouvrit sur une poitrine qu’on pouvait, sans exagération, qualifiée de généreuse. Découvrant des signes dont elle ne pouvait ignorer la signification car il lui était arrivé de porter les mêmes, Antonietta, redoubla d’imprécations. Elle fit un pas en avant et appuya le canon du revolver sur le front de sa rivale laquelle, vaincue par l’émotion, perdit connaissance.
Giulio la tira de son évanouissement en lui lançant sur la tête, le contenu d’un grand pot d’eau froide. Dès qu’elle eut repris conscience, il lui déclara que sa belle-fille consentait à ne pas mettre à exécution ses projets homicides à condition qu’elle s’engage à quitter sur le champ Felice et à ne jamais le revoir. Si elle refusait, il ne répondait de rien. Articulé avec un très fort accent piémontais et entremêlé d’exhortations au calme adressées en italien à Antonietta qui brandissait toujours son revolver, ce discours aurait pu avoir sur les spectateurs d’une pantalonnade à la Feydeau, un bel effet comique. Elles ne firent pas rire Pauline. Elle promit tout ce qu’on voulut pourvu qu’on cesse de la menacer et qu’on lui laisse le temps de s’habiller et de faire son baluchon. Le beau-père résuma cette réponse à sa bru. Elle répondit en deux phrases que plus vite cette débauchée prendrait ses cliques et ses claques, mieux cela vaudrait. Qu’elle ramasse ses hardes et foute le camp, mais avant de partir, elle allait ôter de son doigt la bague offerte par son amant et la lui donner. Giulio traduisit. Trop heureuse de s’en tirer à si bon compte, Pauline se débarrassa de l’anneau. Elle le posa sur la table, puis elle passa derrière le rideau qui séparait la pièce pour s’habiller. Un quart d’heure plus tard, elle était partie.
Un ami avait accompagné Giulio et Antonietta dans cette expédition. Après s’être assuré que la voie était libre et qu’ils ne croiseraient personne, il était resté sur le palier pendant toute l’affaire pour s’assurer qu’aucun fâcheux ne chercherait à intervenir.  Dix minutes après le départ de Pauline, il vint les prévenir qu’ils pouvaient quitter les lieux. Ils le suivirent et se retrouvèrent dans la rue sans avoir croisé un seul des habitants de l’immeuble. La première partie de leur plan s’étant parfaitement déroulée, ils quittèrent Lyon où plus rien ne les retenait. Quatre jours plus tard ils étaient de retour à Riva Valdobbia et l’attente commença.
Elle dura trois bonnes semaines au bout desquelles on vit arriver Felice sans un sou en poche, mais muni d’une histoire qu’il débita avec la tranquille assurance des menteurs certains de ne pouvoir être contredits. Tout était arrivé, dit-il, parce que, voulant revenir plus vite après ce maudit chantier, il avait pris le train. Dans le wagon qui le ramenait à Gênes, il avait fait la connaissance d’un voyageur qui avait prétendu être comme lui un ouvrier revenant au pays. Ils avaient sympathisé. L’autre lui avait proposé de partager le contenu d’une bouteille qu’il avait tirée de son sac. Le trop naïf Felice avait accepté, mais le vin, auquel il avait trouvé un petit goût bizarre, contenait sûrement une drogue très puissante car il s’était endormi sur le champ. Il ne s’était réveillé qu’à Gênes pour découvrir que l’homme à la bouteille avait disparu en même temps que les économies qu’il avait cru en sûreté dans sa ceinture. Heureusement pour lui, les employés du chemin de fer auxquels il était allé se plaindre, s’étaient montrés pitoyables. Ils l’avaient conduit chez les carabiniers pour qu’il puisse déposer une plainte (dont ces soldats de l’ordre lui avaient dit qu’elle n’avait guère de chance d’aboutir) puis ils s’étaient cotisés pour lui donner les quelques lires qui lui avaient permis de ne pas mourir de faim pendant son voyage de Gênes à Riva Valdobbia.
Antonietta écouta ce tissu de mensonges avec les signes de la plus vive émotion. Quand Felice eut terminé, elle gémit avec  lui sur la perte qu’ils venaient de subir, mais, ajouta-t-elle, il fallait reprendre courage. Plaie d’argent n’est pas mortelle. Qui sait, au lieu de l’endormir, son voleur aurait pu l’assassiner et alors, elle serait morte elle aussi, de douleur. Felice renchérit : Lui aussi, s’écria-t-il, si le destin devait un jour le séparer de son Antonietta, il n’y survivrait pas. Son épouse était unique, irremplaçable, aucune femme, il le jurait ne pouvait rivaliser avec elle. Tant d’hypocrisie aurait fait perdre leur sang-froid à beaucoup d’épouses trompées. Antonietta garda le sien. Elle se jeta dans les bras de Felice, mais, se dégageant presque aussitôt, elle ne lui laissa pas le temps de prendre un baiser et elle l’envoya rendre visite à ses parents. Eux aussi, lui dit-elle, étaient morts d’inquiétude qu’il aille les rassurer et les invite à partager le dîner qu’elle allait préparer, pour fêter leurs retrouvailles.
En revenant de l’auberge où, encouragé par son premier succès, il avait débité son histoire avec encore plus d’assurance que la première fois, Felice se félicitait d’avoir eu assez d’imagination pour se tirer de ce mauvais pas. La quinzaine qui avait précédé son retour lui avait été amère. Il avait fallu surmonter la cruelle déception éprouvée quand, rentrant du travail, il avait trouvée sa chambre vide et Pauline disparue, emportant avec ses vêtements, le contenu de la boîte où il cachait l’argent de sa paye. Il avait cherchée partout sa maîtresse et son argent et d’abord chez sa tante. La Manifacier lui avait claqué la porte au nez en l’accablant d’injures et d’accusations invraisemblables. A l’entendre, il avait voulu faire assassiner sa nièce par des bandits italiens. Son coup manqué, il ne voulait la retrouver que pour l’égorger, mais elle saurait bien l’en empêcher. S’il avait le malheur de revenir rôder dans les parages, elle avait des amis dans la police. Ils sauraient lui montrer à quelle sauce on mange les macaronis. Accablé par ces insultes, il avait battu en retraite, persuadé que, lassée de leur liaison, Pauline avait servi à sa tante ce conte absurde, mais qui pouvait lui coûter cher s’il arrivait aux oreilles des mouchards. Par chance son patron se montra compréhensif. Il lui avança de quoi manger et payer son loyer jusqu’à la fin du chantier sur lequel il travaillait et, quand il reçut sa paie, il trouva qu’il avait de quoi payer son passage jusqu’à Gênes et qu’à condition de dormir dans des granges ou des abris de fortune, il lui resterait assez d’argent pour rejoindre Riva Valdobbia sans mourir de faim. Cette mésaventure le fit réfléchir. Il examina sa conduite et se trouva coupable. Chaque jour un peu plus, il s’étonnait d’avoir pu trahir Antonietta pour une moins que rien qui non contente de se jouer de lui, n’avait pas hésité à le voler. Il se jura donc cent fois que ce premier pas de côté serait aussi le dernier et que, jamais plus, il ne tromperait sa femme.
Le bouquet d’odeurs qui lui monta aux narines quand il poussa la porte de sa maison lui fit monter aux yeux des larmes de bonheur. Deux marmites chuchotaient sur le potager. Une bonne soupe de légumes achevait de cuire dans la première, tandis que, dans la seconde, la poule sacrifiée dès qu’il était parti pour l’auberge, bouillottait dans une onctueuse et béatifique sauce au vin. Une coquelle de polenta attendait au chaud près de la gueule du four, enfin, posé sur le plat en faïence d’Assise, cadeau de noce la marraine d’Antonietta, triomphal et doré, trônait le gâteau aux pommes à la mode de la grand-mère Giordani. Ce détail fit penser au mari prodigue que ce modeste festin ne serait qu’un prélude à d’autres réjouissances.
Sur ces entrefaites, Lucia et Giulio firent leur apparition, celui-ci portant deux bouteilles du Barolo qu’il réservait aux grandes occasions. Giovanni sauta au cou de ses grands-parents, puis, comme Antonietta avait pris la précaution de le faire manger avant leur arrivée, elle l’emmena se coucher au prétexte que les émotions du jour l’avaient fatigué et qu’il avait besoin de sommeil. Le dîner se passa on ne peut mieux. Giulio glissa que, l’auberge ayant fait de bonnes affaires, il pourrait si besoin était, aider son fils et sa bru. De là, on passa à Lyon, que devenait la maison Guada ? Et les Perotti qui leur faisaient concurrence ? Sans méfiance Felice, répondait aux questions. Le Barolo aidant, il se laissait aller à plaisanter, imitant la voix chevrotante du vieux père Guada et sa façon d’agiter l’index en parlant à ses ouvriers.
Il en était à raconter comment la nouvelle madame Guada essayait de singer les bourgeoises de Lyon en portant comme elles des cheveux et des avantages postiches quand Antonietta posa sur la table le gâteau du dessert. – Et la signora Manifacier, demanda son père ? Comment allait la signora Manifacier ? Felice eut un bref moment de panique, mais, ne voyant autour de lui que des visages apparemment dépourvus de toute suspicion qui attendaient sa réponse en souriant d’avance, il répliqua qu’elle était toujours pareille à elle-même c’est à dire jaune, avare et renfrognée. Pendant ce temps, Antonietta avait découpé le gâteau en quatre et donné à chacun la part qui lui revenait. Laissant son père renchérir sur ce qu’il venait de dire, Felice, pas mécontent d’esquiver un sujet aussi  scabreux, commença à déguster sa pâtisserie. Soudain il poussa un cri de douleur et il cracha l’objet sur lequel il venait de se casser une dent. Quelque chose tinta dans son assiette. Un silence de mort suivi. Les trois autres, tous sourires effacés, le regardait fixement. Il baissa les yeux.  Sur le bleu pâle  de la faïence, brillait l’anneau d’or qu’il avait offert à Pauline.
L’orage se déchaîna avant qu’il soit revenu de sa surprise. Comment avait-il pu croire qu’il pouvait se moquer aussi effrontément à sa femme et à ses parents. Il était un coureur, un maudit, le déshonneur de sa famille. Il ouvrit la bouche pour tenter de protester, mais Giulio assénant un terrible coup de poing sur la table, cria qu’il n’avait qu’une  chose à faire : avouer sa faute et demander son pardon.
Sérieusement ébranlé par ce coup de théâtre et la tempête qui avait suivi, Felice céda. Oui, il avait gravement fauté, mais il en avait été bien puni et plus jamais, il le ne recommencerait, il le jurait sur la tête de Giovanni. Cette promesse déclencha un nouvel ouragan, Antonietta l’accusant de mettre la vie de son fils en danger en faisant des serments qu’il serait bien incapable de tenir. Il fallut, pour la calmer, que son mari lui jure qu’à l’avenir, pendant ses voyages à Lyon, il habiterait chez les Moretti, des cousins du côté de Lucia, qui surveilleraient la régularité de sa conduite. Giulio et Lucia garantirent l’accord. Bref, tant fut procédé qu’elle accepta de tendre au fautif une joue sur laquelle il déposa le baiser de la réconciliation. Le couple ayant, en apparence, retrouvé son harmonie, les grands-parents, qui jugeaient leur rôle terminé, se retirèrent après leur avoir souhaité le bonsoir.
Dès qu’ils furent partis, Antonietta déclara à Felice que si, pour sauvegarder l’honneur de la famille et préserver les intérêts de leur enfant elle avait bien voulu accepter un raccommodement, elle n’était pas disposée pour autant à faire comme si rien ne s’était passé. D’abord était-il certain de n’être pas infecté par une de ces sales maladies qu’on attrape en fréquentant des dépravées. Avant qu’elle ne l’accepte dans son lit, il lui faudrait subir une quarantaine dont le médecin du bourg voisin fixerait la durée. Et après ? demanda-t-il. – Après on verrait ! En attendant il irait dormir dans le galetas ménagé dans un coin de l’étable, il y serait au chaud et s’il s’ennuyait, il pourrait toujours faire la conversation au cochon ! Entre frères on se comprend ! Là-dessus elle le planta là et elle alla se coucher dans la chambre en en fermant la porte avec le verrou qu’à sa demande, son beau-père y avait installé.
Ce n’est pas à cause d’une conscience bourrelée par les remords que Felice vécut cette nuit là, comme un long cauchemar. En préparant son gâteau Antonietta y avait ajouté tous les ingrédients dont sa grand-mère lui avait légué le secret. Comme ni elle, ni ses beaux-parents n’y avaient goûté, ils dormirent tous les trois du sommeil du juste. Pendant que le mari volage, torturé par un désir impossible à satisfaire, (il avait, en vain, été gratter à la porte de son épouse) essayait, sans aucun succès, de chasser les idées luxurieuses qui ne cessaient de le hanter.
La pénitence de Felice dura longtemps. Il avait cru que, dès qu’il lui présenterait le certificat attestant qu’il était parfaitement sain, Antonietta se laisserait fléchir. Mais, persistant dans son refus, la cruelle ne lui laissa pas même effleurer sa main. Si elle était têtue, il était obstiné. Bien que séchant de désir et de tristesse, il redoubla donc d’attentions. Jamais, à Riva Valdobbia, on n’avait vu un époux aussi appliqué à plaire à sa femme. Tant de constance finit par toucher Antonietta . Pour être totalement honnête il faut dire que cette nouvelle Lysistrata souffrait autant que son mari de l’abstinence qu’elle lui avait imposée. Pour elle, ce qu’on nomme si tristement le devoir conjugal, ne fut jamais une corvée, mais le plus agréable des divertissements. Il ne lui manquait que de saisir une occasion pour que son pardon n’ait pas l’air d’une capitulation. Comme elle était très décidée à la trouver, elle n’eut pas à la chercher longtemps. Une nuit, elle rêva que sa grand-mère revenait et qu’elle lui recommandait d’oublier l’affront qu’elle avait subi. Négliger un avertissement venu de l’au-delà aurait pu se révéler catastrophique. C’est pourquoi, le lendemain soir, revenant d’une journée passée à travailler dans l’auberge paternelle, Felice vit, trônant sur le buffet, aussi doré et appétissant qu’au jour de son retour, un nouvel exemplaire du gâteau aux pommes d’Antonietta. Neuf mois plus tard, une fille leur naquit. Sa mère tint absolument à baptiser Léa.

Chambolle

 

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