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La beauté de l’enfer vert (Borneo il y a 35 ans)

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Part III

SARAN, ravie d’apprendre que nous avons décidé de passer la nuit dans la foret, nous entraîne dans sa paillote, à quelques mètres de la “long house”. Il fait très chaud, ma robe de coton colle à la peau. Sa mère nous accueille avec force courbettes et cache sa honte d’habiter une si modeste demeure, derrière un sourire qui ne la quittera plus jusqu’à notre départ.  Des nattes sont installées sur un plancher très propre – pour le cas où nous déciderions de faire la sieste. Au milieu de la cour, un jeune buffle broutille paresseusement, des femmes et des enfants, massés autour de l’habitation, nous regardent, immobiles. Deux Murut affutent des petits éperons de métal qu’ils fixeront à l’ergot de coqs de combat. Une vieille femme fait cuire le riz au-dessus d’un  feu de bois. Le temps s’est arrêté, il n’a plus prise sur nous, nous nous sentons bien comme si vivre dans ce village de la jungle de Bornéo était la chose la plus naturelle du monde. Et ça l’est puisque nous sommes là : Florent et Anh-Mei jouent avec un petit singe apprivoisé et courent autour de la maison en criant. Je fume une cigarette mais la chaleur moite lui donne un arrière-gout écœurant, je la jette. Un Murut, torse nu et luisant sous le soleil, nous apporte une jarre de tapaï en riant. Il nous tend deux  petites tiges de  bambou creux et mime l’aspiration. Nous l’imitons donc, mais après une première goulée j’ai la gorge en feu. Pour ne pas le décevoir, etmesachant observée, je fais semblant d’aspirer ce tord-boyau avec un sourire de reconnaissance, c’est la moindre des politesses.. Content, il s’éloigne,  en rigolant.

Indosésie..

Apres le déjeuner – riz et lanières de viande séchée –  SARAN nous fait comprendre que PINGAI, son frère, aimerait nous emmener dans la forêt. « Walk, walk.. » Florent, entouré de gosses nus, joue sans plus se soucier de nous et Anh-Mei s’est endormie sur une natte, de petites gouttes de transpiration dégoulinent de son front. Je troque mes sandales contre des tongs en caoutchouc et nous suivons PINGAI sur un petit chemin de terre dans une atmosphère étouffante et une lumière glauque d’aquarium. La piste est recouverte d’une mousse brune, épaisse comme de l’éponge dans laquelle on s’enfonce doucement, des toiles d’araignées géantes scintillent comme des fils d’argent, l’air est immobile, lourd, saturé d’odeurs capiteuses plus enivrantes encore que le tapaï.

Au sommet d’un promontoire dénudé, s’étend une mer d’arbres couleur émeraude. A l’horizon, des crêtes de montagnes bleues. Au-delà de ces renflements gigantesques, la mer. A l’ouest, Sarawak, et vers l’est, noyée dans une brume de chaleur, la masse monstrueuse du Mont Kinabalu, point culminant de toute l’Asie du Sud-Est. Je contemple ce décor époustouflant, avec une sorte d’ivresse, accentuée par le tapaï ingurgité tout à l’heure avant le repas, J’ai envie de m’envoler, de pleurer ou de faire quelque chose d’excessif, de fou, d’insensé.. genre rester là, ne plus rentrer en France…ça me prend à chaque fois que je suis  bouleversée par un sentiment trop fort, l’accueil des Murut ou la beauté insupportable de ce  paysage par exemple.

« C’est magnifique » dit Pierre bluffé lui aussi par  ce décor grandiose, émouvant comme la mer.

Des cris nous parviennent, étouffés par la masse touffue de la jungle : de grands singes sautent de branche en branche, ils sont les rois de la forêt. J’envie un moment leur liberté, mais pour moi qui ne fait que passer dans cette forêt des génies, j’oublie trop vite que derrière cette somptueuse et insolente beauté, se cache le danger, se tapit la peur de l’enfer vert avec ses moustiques, ses taons, ses sangsues et ses araignées aux piqures venimeuses contres lesquelles les Murut doivent lutter jour après jour, sans parler de la tuberculose qui fait des ravages, des fièvres des marais et du choléra. L’envers du décor, c’est aussi le combat incessant contre la vegetation tentaculaire, le déluge de la mousson, la chaleur écrasante et l’humidité.

En notre honneur, le soir venu, on fait griller des quartiers de porc sur la braise tandis que des chiens sauvages, rodent alentour, essayant d’attraper quelques restes de nourriture. Lorsqu’ils s’approchent de trop près, les hommes les chassent à coups de cailloux, alors ils s’éloignent en grondant comme des loups. A l’intérieur de la « longue maison », des femmes accroupies sur leurs talons, mâchent du bétel et crachent un peu partout. Elles nous observent d’un air hébété. Le village entier baigne dans l’ombre chaude de la nuit sans électricité, des nuages, poussés par le vent de la mousson, masquent la lune. A la lueur indécise des lampes à pétrole, nous faisons un délicieux repas généreusement arrosé de tapaï. Comme doivent être passionnantes les légendes de la forêt et les histoires de génies racontées par les vieux Murut au corps tatoué. Ce soir, ils ont choisi de s’exprimer en dansant et en chantant. SARAN berce tendrement Florent dans ses bras. Anh-Mei s’agite au rythme des clacs clacs de bambou, Pierre enregistre au magnéto et moi je me fabrique des souvenirs pour un futur que je redoute de plus en plus.

Vers 10 heures, tous ceux qui ne partagent pas la vie communautaire de la « long house » s’en retournent bruyamment dans leur paillote. Avant de m’allonger sur la natte, un coussin calé sous les reins, je m’assieds sur les marches de bois de la terrasse. L’immobilité de l’air est oppressante et des éclairs de plus en plus rapprochés zèbrent la nuit. Un enfant pleure, la forêt bruisse doucement, omni présente.

« Sais-tu qu’il y a 30 ans, les Murut, poussés par les japonais qui occupaient alors Bornéo, coupaient encore les têtes des anglais et des australiens qui se perdaient par ici ? » Puis, avec un rien de mélancolie dans la voix, Pierre dit  : « Si j’avais été seul, le chef du village m’aurait sûrement présenté une jeune-fille pour la nuit » « Eh bien dis-donc, on sait recevoir chez les Murut » ai-je répondu, moqueuse.

LOW, un chinois de Singapour m’avait  appris l’existence de cette charmante coutume. Alors qu’il visitait une tribu Murut du sultanat de Brunei, le chef du village lui offrit une gamine 15 ans. Il ne put échapper à la tradition,  les hommes avaient beaucoup bu et on est susceptibles chez les Murut.

Une fois allongée, je ne parviens pas à trouver le sommeil et me retourne inlassablement sur la natte, attentive aux frémissements de la jungle. J’ai sûrement trop bu. Les moustiques, eux, s’en donnent à cœur joie et le vent se met à souffler par rafales. Enfin la pluie se met à tambouriner sur la toiture et l’orage éclate au loin,  roulant d’une montagne à l’autre.

Le lendemain, toilette tous les quatre dans l’eau claire du fleuve PADAS, près des femmes qui battent deja leur linge. Soleil brûlant et eau fraîche alternent, nous passons de l’un à l’autre avec le même frisson de plaisir. Les enfants s’ébrouent  avec des cris de jeunes chiots. Comment ne seraient-ils pas heureux dans cet univers sans barrière,  loin des bancs de l’école ?

Près de l’embarcadère la silhouette d’un homme nous salue de loin, à  contre soleil :  notre passeur. Pincement au cœur, le moment est venu de quitter le village. Que dire lorsqu’on ne peut s’exprimer avec des mots ? Comment remercier les Murut de leur chaleureux accueil ? Vite, des mains qu’on serre, des baisers sur les joues couleur de pain d’épice des enfants. Quelques larmes sur le visage de SARAN… Des bras s’agitent, la pirogue s’éloigne au fil de l’eau, laissant derrière elle, un village heureux.

 

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Qui est l’auteur?

michele jullian maleeJe m’appelle Michèle Jullian. J’aime les voyages, la photographie, l’écriture.

Voyager ce n’est pas seulement prendre l’avion ou parcourir la planète, c’est aussi voyager dans les livres, les deux étant l’idéal. Chaque voyage comporte sa part de découvertes et de déconvenues, lesquelles deviennent expériences, à partager ou pas. Voyager est une aventure de chaque instant. Mes repères sont en France et en Thaïlande où je réside « on and off ». J’ai écrit un roman “théâtre d’ombres” qui a pour décor la Malaisie et la Thaïlande …

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A propos de l'auteur

Partage ma vie entre Thaïlande et Paris ... Intérêts: les voyages, la photo, l’écriture, vient d’écrire un roman "théâtre d'ombres" qui a pour décor la Malaisie et la Thaïlande__________________________________________________________________________________________________________________Le blog de Michèle, une femme à la croisée des cultures

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