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La Terre outragée ; exils et deuils impossibles à Tchernobyl

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La Terre outragée (Land of Oblivion à l’international) est l’un des rares films traitant de la catastrophe de Tchernobyl, ou plus justement de la vie après cette tragédie qui causa l’exode de plus de 300 000 personnes vivant dans les environs de la centrale nucléaire. Réalisé par Michale Boganim, ce film est une fiction explorant le poids des souvenirs et la difficulté pour les survivants à surmonter le traumatisme de la perte, de la mort réelle ou supposée de leurs proches.. On n’apprendra que peu de choses sur l’accident en soi, si ce n’est à travers quelques scènes ordinaires qui sont l’une des réussites de l’oeuvre. En revanche, on comprendra mieux pourquoi il semble impossible de ne pas toujours vouloir revenir à Tchernobyl sur une terre devenue funeste et pourtant toujours nourricière.

A la faveur du succès de la mini série Chernobyl de HBO, certains curieux auront peut-être envie de découvrir les autres fictions télévisées ou cinématographiques, inspirées par la catastrophe… Finalement, il y en a peu et heureusement, elles apportent d’autres axes de réflexion que les interrogations suscitées par le traitement technique en pratique, politique ou juridique de l’accident et de sa liquidation, c’est-à-dire cette longue période dont on découvre dans Chernobyl les étapes cruciales.

Avant de m’informer par des documentaires divers sur Tchernobyl, j’avais du voir deux téléfilms, tous deux sortis en 1991. L’un américain, Chernobyl the final warning (visible sur Youtube en anglais) retranscrit le sacrifice des pompiers et se fonde beaucoup sur les mémoires de médecins américains comme Robert Peter Gale et leurs interventions sur les patients irradiés. L’autre soviétique Raspad, Désintégration, (voir le film Raspad sur Youtube) était plutôt plutôt tourné sur la panique, les rumeurs, et la désorganisation générale de l’évacuation de la zone que produisit le désastre. Chacun véhiculait sa propagande, et en les revisionnant récemment, je reste stupéfaite du traitement médiocre qu’a pu avoir le pire accident nucléaire civil avant que la série Chernobyl ne vienne remédier à ces manques. C’est dire combien La Terre outragée, visionnée peu après sa sortie en 2012, fut salutaire, précisément parce que l’angle était celui du ressenti d’habitants ordinaires et non pas de héros sacrifiés lors du sauvetage initial pour éteindre l’incendie ou lors des missions de décontamination.


Sur la Terre outragée de Tchernobyl, chemin de l’exil et impossible oubli


Valery (Ilya Iosifov) et son père Alexeï ( Andrzej Chyra), ingénieur nucléaire, plantent un arbre sur la rive face à la centrale de Tchernobyl, en admirant le vol des cigognes, qui reviennent toujours au même endroit chaque année au printemps, après leur long voyage pour échapper à l’hiver. Nikolai (Vyacheslav Slanko), garde forestier se promène dans sa chère forêt et marque les futurs arbres à abattre. Anya (Olga Kurylenko) et Piotr (Nikita Emshanov) naviguent sur les flots de la rivière Pripyat à bord d’une barque avec la frivolité des amoureux, tout à leur bonheur d’imaginer leur future vie de couple après le mariage imminent et leur voyage de noces … peut-être à Odessa, pour voir la mer. Tout n’est que douceur, insouciance, joie et reconnaissance de pouvoir habiter à Pripiat.

La Terre outragée, joli film de Michale Boganim avec Olga Kurylenko emprunte le chemin des souvenirs et raconte la douleur de l’exil, le rapport puissant à la terre et au sol et l’incapacité à accepter l’arrachement forcé que l’accident dans le réacteur 4 de la centrale a généré … Ou comment Tchernobyl et Prypiat sont devenus un pays étranger qu’on ne quitte pourtant jamais vraiment et qui peuple l’esprit de fantômes et d’une mémoire éternelle… On découvre comment quelques uns de ces habitants arrachés à Pripiat en avril 1986 ont vécu le traumatisme et ont du apprendre à vivre après la catastrophe, – certains refusant d’emblée de quitter la zone et échappant non sans peine aux autorités chargées de l’évacuation, alors que d’autres y reviennent constamment ou n’acceptent pas d’en être éloignés à jamais…

Lyrisme, force de suggestion et intimisme

Sur le plan artistique, le lyrisme visuel de La Terre outragée est une réussite. J’ai été happée par la force d’évocation des images, des couleurs, qui retranscrivent des scènes de bonheur simples. La beauté, les détails et la poésie de certaines images, l’aspect bucolique frappent. Puis se déploie une riche palette graphique qui contraste étrangement avec la noirceur de la tragédie environnementale et humaine, dont on ignore encore tout des conséquences. Les cieux nuageux, crépusculaires ou nocturnes sont magnifiques.

Les paysages, les lieux, l’atmosphère, la vie des gens juste avant et après l’accident sont retranscrits avec justesse et simplicité. Tous apportent des éclairages et des aspects manquants justement à la mini série Chernobyl de HBO, même si on pourrait les croire magnifiés par une nostalgie traître. On apprécie d’autant plus que le tournage ait été réalisé sur les lieux du désastre, ce qui renforce le sentiment dominant d’authenticité. Certaines scènes dignes du documentaire nous plongent dans des lieux chargés d’une mémoire encore à vif, malgré les 25 ans qui séparent le film de ce fatidique 26 avril 1986.

Dans cette oeuvre, on ne suit pas qu’une histoire d’amour tragique entre deux jeunes plein d’espoirs, Piotr et Anya, que l’explosion d’un réacteur sépare à jamais le jour même de leur mariage. Plusieurs destins se croisent ; tous sont mus par la douleur intense de la perte. On suit des chemins de traverse tantôt touchants et déchirants, tantôt obsessionnels, résignés et illusoires. La réalisatrice a porté un regard quasi anthropologique sur son sujet, ce qui est réussi dans un premier temps, avant que la quête éperdue de l’héroïne Anya, ne nous fasse basculer dans le drame psychologique avec un goût d’inachevé…

L’approche reste intimiste, mais La Terre outragée n’émeut que par bribes et la fiction, empreinte de fatalisme, finit par s’engluer dans les hésitations d’une héroïne aux airs de morte-vivante, alors qu’une autre fiction russe autour de Tchernobyl, Motylki Inseparable Tchernobyl, sortie en 2013, se voulait un hymne à la vie plus forte que la tragédie. Le souffle romanesque agit momentanément. Au moins jusqu’à l’exode. Soit durant la première partie du film.

Piotr et Anya en amoureux à quelques heures de leur mariage
Piotr et Anya en amoureux à quelques heures de leur mariage

En ce samedi de printemps de Tchernobyl, les averses diluviennes ne viennent pas perturber la joie d’Anya et Piotr. Ne prétend-t-on pas mariage pluvieux, mariage heureux? Sûrement pensent-ils qu’avec la bénédiction de Lenine dont la statue commémore les valeurs de l’Etat Soviétique et sert de décor à leur photo de noces, rien ne pourra leur arriver.

Le déroulement du mariage d’Anya et Piotr nous fait pénétrer dans le drame social quasi documentaire plus que dans le drame sentimental. On y saisit en quelques minutes une quintessence des mentalités, des rituels, des croyances de la population soviétique dans cette Ukraine au milieu des années 80. Le film ne sombre jamais dans le mélodrame comme Motylki.

Dans la mini série ukrainienne intitulée Tchernobyl Inseparable, l’objectif invoqué du réalisateur était de raconter la catastrophe de Tchernobyl et rendre hommage aux liquidateurs en s’inspirant des témoignages de La Supplication de Svetlana Alexievitch où l’on pouvait lire l’histoire du couple Ignatenko, racontée d’ailleurs dans la mini série Chernobyl. Pourtant, la bluette touchante entre la jeune Alya (16 ans) et Pavel “Pasha”, un des liquidateurs, occupe l’essentiel des 3h10 de la série et fait presque oublier toute la tragédie dans laquelle les adolescents sont pris sans toujours imaginer ce qui se joue pour eux, ni leur exposition à un danger mortel. Dans la Terre outragée, on retrouve cet accent porté au détachement, à l’insouciance ou l’inconscience des habitants. Mais c’est là le seul point commun. La vie était-elle si merveilleuse à Tchernobyl que la présence d’une centrale nucléaire n’ait pu inspirer aucune angoisse ou crainte pour l’avenir?

L’accident de la centrale Lenine est à peine suggéré, ce qui reste un parti pris intéressant qu’on ne doit pas prêter au simple manque de moyens financiers pour réaliser des effets crédibles. On ne le saisit qu’à travers les quelques instants consacrés à l’agitation de la faune et à des gros plans un peu faciles ; les cerfs et sangliers accourant dans la forêt déjà roussie par les retombées radioactives comme les oiseaux fuyant dans le ciel étoilé, la rivière bondée de poissons morts sans que quiconque s’en rende compte, pas même les pêcheurs. Il y a bien la pluie torrentielle, interrompant la fête momentanément et déjà chargée de poison radioactif comme en témoigne la noirceur que les habitants ne distinguent même pas. Mais le seul élément qui valide un problème reste la réquisition de Piotr appelé à intervenir sur ce qu’il présente à Anya comme un simple feu de forêt. D’ailleurs, le mariage se poursuit pour les invités dans une insouciance persistante malgré les signaux étranges qui les entourent. Ils traînent leur inconscience de tout ce qui se joue autour d’eux, au point d’admirer la beauté du feu radioactif avec des sourires béats et de ne même pas s’étonner de la pluie noire qui a gâché le banquet.

mariage d'anya et piotr la terre outragée (1)

Dans chacune des deux parties, les personnages sont des observateurs plus que des acteurs, et d’ailleurs, on sait bien peu de chose de chacun. Pour ne pas dire rien. Difficile de s’y attacher, même s’ils inspirent une certaine empathie. Ils restent des témoins ni tout à fait présents, ni vraiment absents, le plus souvent ils traversent l’histoire sans en être partie prenante.

A l’opposé des habitants non informés, le personnage d’Alexei, l’ingénieur et père de Valery, se heurte à la dictature du silence, imposée par les autorités pour éviter toute panique … Le film aborde l’incapacité du scientifique conscient du danger, à supporter sa propre lâcheté face aux consignes de ne surtout rien révéler sur la gravité de l’accident. Certes, dans un premier temps, il s’efforce de protéger en vain par quelques parapluies tous ceux qu’ils croisent sur sa route. Il parvient à envoyer avant l’évacuation officielle, sa femme et son fils, le plus loin possible de la centrale, sans savoir même par la suite, où ils se sont installés. Ses efforts dérisoires l’auront privé des siens, sans qu’il puisse sauver qui que ce soit. C’est probablement l’une des rares tentatives de dénonciations ou du moins de critiques du film à propos de la calamiteuse gestion de crise par le pouvoir politique et les autorités agissant sous ses ordres.

Puis en dépit ou justement à cause de ses connaissances, Alexei erre et sombre dans une sorte de douce folie, qui le ramène telle une ombre, constamment vers Pripiat, tandis que Valery ne peut s’empêcher de retrouver la ville de son enfance dans l’espoir d’y capter des souvenirs capables de le rapprocher de son père. Ces destins croisés sur l’impossible exil mettent bien en exergue la singularité du personnage de Nikolaï, le garde-forestier. Ce dernier continue à cultiver son jardin, manger ses pommes, sans être malade, physiquement ni mentalement. Pourquoi faudrait-il donc s’inquiéter et pourquoi fallait-il évacuer la zone, si on peut y vivre si normalement?


Entre supplication et spectre des souvenirs


Au regard contemplatif, succède vite la démarche réflexive et introspective sur le deuil et la séparation. On bascule presque sans comprendre dans cette vie après la catastrophe. Anya est devenue guide touristique. Telle un automate, elle débite à chaque visite les mêmes mots, présente les mêmes lieux et semble revivre sans cesse son drame. L’ellipse temporelle perturbe la compréhension sur la tentative de reconstruction. Car l’exil intérieur et le manque deviendraient presque des acteurs bien plus qu’un sujet. Les personnages se noient dans leurs deuils impossibles et nous inondent de leur tristesse, d’autant que le rythme lancinant renforce les longueurs du scénario.

Michale Boganim déroule le fil de l’intime et à ses côtés, on arpente des chemins déroutants. L’accident de Tchernobyl est en filigrane, mais c’est la Terre, presque sacrée, qui est l’héroïne principale. Une terre irradiée. Une terre dévastée, meurtrie et funeste, où l’on revient honorer la mémoire des sacrifiés. Se révèle alors une dimension plus spirituelle ; le rapport entre corps et âmes ; morts et vivants – et espaces : ici-bas et au-delà ; mémoire et oubli. Le cortège de femmes dont on suit le retour momentané dans la zone interdite obéit à un rituel de la religion orthodoxe qui définit un nouvel espace de rencontre.

Ces femmes ont perdu leurs maris ou leurs fils, alors qu’ils combattaient l’incendie dans la centrale, après l’explosion du réacteur. La plupart n’ont pas pu les revoir, tant ils étaient devenus des objets radioactifs intouchables et grâce à cette ronde des souvenirs, elles ne font pas que commémorer leurs défunts et assurer le repos de leur âme. En nourrissant leurs morts, ces gardiennes du souvenir instaurent une communauté mixte brouillant les frontières et elles rendent sensible l’espace de l’au-delà sur cette terre, qui porte en elle tant de chagrins. Pour chaque bouteille d’eau et de vodka débouchée, un bon verre est versé sur la terre « pour les morts ». Chaque fruit, morceau de pain et part de gâteau déposés à côté des icônes, des bougies et des photos des défunts  les présentifient et l’incarnent. Les femmes fabriquent par leurs gestes infimes et leurs rituels “une impersonnelle – et fatalement étrange, voire inquiétante – zone de vivant”. Alors qu’il existe un mémorial aux héros de Tchernobyl à Slavutich, c’est bien dans la zone interdite à Pripiat que l’on a besoin de se rendre…

Tchernobyl s’avère une terre toujours vivace, d’autant que les souvenirs n’y sont jamais vraiment ensevelis, si ce n’est pour mieux se rappeler à la mémoire des survivants. Néanmoins, la construction narrative en deux parties du film inégalement structurées s’avère parfois déstabilisante, surtout quand on comprend à quel point l’imaginaire obsessionnel l’emporte sur la réalité. Un tel choix perd même le spectateur dans certaines impasses, ce qui est d’ailleurs à mon sens sa principale force, à condition de voir le film à plusieurs reprises … Forcément, il décevra ceux qui attendraient un travail documentaire sur la zone de Tchernobyl après la catastrophe. La détresse générée par l’accident et ses suites a profondément modifié les comportements individuels et collectifs. La Terre outragée aurait gagné à aborder de façon plus développée les impacts différents sur les survivants. On ne fait que les entrevoir ou même les supposer.

En revanche, La Terre outragée se rapproche par moment d’un documentaire, quand il est question de révéler la ville et ses lieux stratégiques au rythme des visites guidées répétitives. Pripiat est dévoilée dans ses incontournables et ses contradictions. A la fois comme un site archéologique, dont les touristes peinent à imaginer les histoires, les vies qui se sont jouées ici et comme un lieu toujours habité par des esprits, une faune et une flore impressionnantes. La mise en scène balance ici constamment entre visible et invisible, bruits, sons et effets suggestifs. On alterne entre le sentiment de vide, vertigineux, la résonance furieuse du silence, le spectre des absents et la nature si présente, presque envahissante, qui a repris ses droits, dans cet espace où tout s’est figé à jamais. Le personnage d’Anya aggrave à lui seul ces impressions et entretient une forme de schizophrénie, en se montrant tantôt détachée, mécanique, avec des intonations de voix indolentes, tantôt vibrante et très affectée. La confusion des souvenirs d’Anya entretient un sentiment de présence absence, sème le doute et n’éclaire jamais vraiment les questionnements des touristes, surtout que ses commentaires de guide sont souvent distancés voire formatés. Elle se raconte parfois sans qu’on sache toujours distinguer ce qui est la réalité ou ce qui ressort du fantasme ou de l’imaginaire.

Tandis que les touristes s’interrogent avec plus ou moins d’acuité et se préoccupent plutôt de prendre des photos pour emporter des souvenirs de la zone interdite, Anya ou Valery revisitent et parcourent ces lieux avec le regard de leur enfance broyée… On croirait entendre certains témoignages du beau livre La Supplication et Les Voix de Tchernobyl de Sveltana Alexeivich ou ceux des livres Les Silences de Tchernobyl  et Traverser Tchernobyl de Galia Ackermann.  Même si Anya était adulte quand Tchernobyl a fait d’elle une veuve, elle ne peut s’empêcher de revoir l’enfant heureuse qu’elle était dans la douce Pripiat.

Par leurs obsessions, Any et Valery amplifient la perception sentimentale, sensible et émotionnelle du sujet et éloignent le spectateur de l’objet qui a pu motiver l’intérêt initial. On frôle la quête mystique. La solitude devient la compagne indissociable de l’exilé et son devenir. L’une songe irréversiblement à son mari vraiment mort et s’avère incapable de refaire sa vie… en allant d’un amant à l’autre, en multipliant les aller retours perpétuels entre la zone et l’extérieur, pour ne jamais oublier, alors que l’autre recherche toujours son père qu’il croit toujours vivant et qui l’est en réalité, mais à côté duquel il passe sans s’en douter.  

valery a pripyat la terre outragée

Tout ne ramène-t-il pas à Tchernobyl, y compris quand on n’y revient pas physiquement? Les séquelles psychologiques, la conviction des populations d’avoir été exposées à la radioactivité et d’avoir vu leur vie potentiellement abrégée à court terme, a plongé certains exilés dans la dépendance face à l’assistance de l’Etat. Ce dernier a du trouver logements, travail et autres ressources pour faire oublier autant que ce peut la tragédie. Mais Michale Boganim ne traite pas ces aspects pratiques pour les habitants, ni l’absence de contrôle sur leurs propres vies, ni la manière dont l’anxiété a fonctionné de manière pernicieuse sur leurs corps et leurs esprits et s’est propagée, bien au-delà des zones les plus contaminées, au point de générer une perte d’initiative de ces survivants…


Slavutich, une illusoire jumelle de Pripiat


Quand Anya parle de Slavutich, on ne sait pas vraiment à quoi cela fait référence. Le film nous informe peu sur l’histoire de la ville, les images restent furtives et seuls quelques décors la représentent vaguement. On imagine que cette ville existait déjà et n’a fait qu’accueillir des habitants de Pripiat, car elle était assez éloignée de la zone d’exclusion pour qu’ils soient prémunis. Slavutich est en réalité la ville nouvelle et moderne fondée à 50 kilomètres de Tchernobyl pour accueillir une grande partie des travailleurs de la centrale et de la population de Pripiat. Elle incarne une forme d’échec chez plusieurs des personnages que l’on suit dans le film, alors qu’elle aurait du forger l’espoir d’un avenir. Pourtant, pour les Ukrainiens, Slavutich devait être la vitrine de tous les efforts fournis pour résoudre au mieux pour les habitants, les conséquences du désastre écologique, social et économique que constitua Tchernobyl. 50 km c’est à la fois peu et trop loin. Elle est le symbole d’une tentative durable de protection sociale dans un cadre supposé plus sûr et avec les perspectives de solidarité prônées par le soviétisme.

Slavutich devient une sorte de soeur jumelle de Pripiat, poussant comme un champignon dans les années 90. Slavutich est un retour à la normalité pour faire oublier les dégâts de l’atome et l’hypothèse d’une pollution pendant des dizaines de milliers d’années. Tout est presque cloné. On est censé y vivre comme à Pripiat et encore mieux! Mais à Slavutich, les éléments radioactifs sont aussi extrêmement présents ; ceux des corps des habitants bien sûr et ceux de l’environnement. La vie n’est pas “invivable” comme dans la zone “interdite”, mais l’environnement n’est guère enviable… même si des habitants continuent à y voir une sorte de paradis et de vie privilégiée, en raison du confort dont ils bénéficient toujours.

Comme à Pripiat et Tchernobyl, Slavutich a été érigée au coeur de forêts, elle est entourée d’eau, mais surtout de marécages. Les forêts livrent champignons et baies rouges dont se nourrissent les autochtones, la terre agricole est cultivée pour nourrir la population et le Dniepr livre ses poissons. Ces aliments ne sont guère plus comestibles, mais pour les habitants, la nature reste belle et aimable et on vit presque comme si de rien était et aucun d’entre eux n’aurait l’idée d’aller vérifier le taux de contamination… Mais pour ceux comme Anya et Valery, l’illusion n’opère jamais. Ils reviennent toujours à Pripiat. Le lieu où ils sont nés, où ils ont aimé et ont été aimés de ceux dont ils sont séparés, définitivement ou par ignorance.

Dans La Terre Outragée, on devine Slavutich, mais on ne peut se la représenter si ce n’est à travers les pensées et évocations d’Anya, alors que le film aurait pu servir de documentaire pour découvrir la vie de l’après Tchernobyl, dans une ville devenue une sorte de “laboratoire à ciel ouvert”. Dotée de bâtiments et équipements très modernes, elle attire désormais aussi des scientifiques du monde entier, après avoir servi à l’hébergement de tous les travailleurs chargés de retourner à Tchernobyl, dont les trois réacteurs de la Centrale Lénine continuèrent à fonctionner jusqu’au 15 décembre 2000.

De Slavutich, on ne saura rien ou si peu. Rien sur les taux supérieurs de maladies variées, pas toujours directement liées à l’exposition aux radiations mais probablement dues aux conséquences du traumatisme sur les organismes des habitants de Pripiat et des environs. On ne suggérera rien des suicides, des homicides, des agressions, des intoxications, des comportements à risque encore plus marqués comme l’alcoolisme et le tabagisme, utilisés pour combattre les dépressions.

Les Samosioly apparaissent dès lors comme contre-point au silence et à l’absence de références des exilés. Loin du fatalisme entretenu par la perception des dangers des radiations et le maintien à distance loin de la zone d’exclusion, ceux qui sont restés ou sont revenus rapidement car ils ne supportaient pas leur nouvelle vie loin des campagnes environnant Tchernobyl Pripiat, s’avèrent étonnamment positifs et confiants. Ils ne se perdent pas dans leur mémoire nostalgique, en se laissant envahir par un passé qui leur interdit tout avenir. Ils vivent au présent.


La vie ordinaire des Samosioly ou la mémoire du présent à Tchernobyl…


La Terre outragée rappelle que cette zone d’exclusion, délimitée par des check-points et où l’on ne pénètre qu’avec des autorisations officielles, est toujours bien vivante… La fatalité n’aurait-elle aucune prise sur la terre?

En voyant la mini série de HBO on s’immerge dans la zone interdite contaminée pendant des dizaines de milliers d’années, réduite à un terrain apocalyptique, où des liquidateurs ont vécu l’enfer et travaillé dans des conditions de sécurité dérisoires pour contenir les conséquences de l’accident. Dans le film de Michale Boganim, l’arrachement brutal de tous les habitants est montré dans tout ce qu’il a d’arbitraire et de violent, surtout que les villageois des environs de Pripiat sont encore moins conscients de ce qu’a occasionné la catastrophe.

Quelques scènes montrent comment les liquidateurs sans la moindre explication ont détruit tous les villages dans un périmètre de 30 km autour de la centrale. Si Pripiat est abandonnée, avec la perspective de bientôt y revenir comme s’il s’agissait d’arrêter momentanément le temps, pendant la tentative de résolution de la catastrophe, les villages sont littéralement détruits, incendiés, enfouis pour certains sous la terre pour éviter toute tentative de retour. Les habitants vivant depuis des décennies en autarcie, vont en quelques minutes tout perdre de leurs rares possessions et surtout l’usage de leur terre nourricière, alors qu’aucune menace visible ne peut pour eux justifier ces décisions. Ils sont privés d’explications, susceptibles de faciliter l’acceptation du choc, même s’il est peu probable que ces informations aient pu être accessibles et favoriser la compréhension. La perte est donc double et la douleur encore plus vive, ce qui explique probablement pourquoi les Samosioly ont été encore plus incapables que les habitants de Pripiat d’accepter l’exode imposé par la machine étatique. Ils sont pétris d’effroi par les méthodes des liquidateurs bien plus que par le danger des irradiations émanant du réacteur 4.

Des mois, des années plus tard, on découvre que Tchernobyl est aussi une ville, différente de Pripiat. Dans l’Oblast de Kiev, Tchernobyl est une ville à 15 km de la centrale éponyme; elle-même officiellement baptisée « centrale nucléaire V.I. Lénine » – Chernobyl (*). Mais la centrale Tchernobyl est le plus souvent associée à Pripiat, cité-dortoir à 3 km à peine. C’est Pripiat, toujours totalement inhabitée et son environnement qui se révèlent constamment au spectateur, même si la ville de Tchernobyl accueille en réalité les quelques milliers travailleurs de la centrale qu’on découvre dans le film.

(*) Chernobyl signifie absinthe ou herbe amère, en russe

Ces employés – hommes et femmes de tous âges, se succèdent dans la zone, tous les 15 jours pour éviter illusoirement toute surexposition et aggravation de risques sanitaires. Ils habitent les immeubles les plus récents qui ont été décontaminés. Ils ressemblent à une fourmilière laborieuse qui a quasiment reconstitué la vie de la centrale avant la catastrophe. Bien sûr, ici, on ne tolère aucun enfant, donc les travailleurs sont privés de leurs familles. Mais en dehors de ce détail, les travailleurs s’y affairent presque normalement. Par choix, par nécessité ou besoin, parce que Chernobyl permet de manger, de gagner mieux sa vie et de survivre dans un pays encore pauvre. Ils assurent toutes sortes de tâches depuis le fonctionnement des réacteurs jusqu’aux mesures de taux de contamination pour détecter d’éventuelles fuites ou le travail à la réfection du sarcophage, en passant par les services de base comme la préparation des repas ou l’animation de la vie nocturne Pour d’autres comme Anya, c’est par urgence et incapacité à oublier le traumatisme et le poids des souvenirs qui interdisent l’espoir d’une nouvelle vie. Ailleurs.

Le contraste avec la ville abandonnée de Pripyat, censée représenter la ville modèle soviétique est d’autant plus saisissant, quand on pénètre sur les terres de la campagne où un millier de Samosioly sont revenus peupler leurs maisons, car ils n’acceptaient pas d’avoir été exilés ailleurs en Ukraine ou au Belarus. Les villages, représentant la résistance et le sentiment puissant de conservation, ont repris vie face à la ville, symbole de la modernité, frappée par la puissance destructrice, qui faisait sa fierté et sa suprématie.

La rencontre avec les Samosioly est hélas trop furtive et assez peu instructive, si on recherchait dans le film des témoignages et des explications pour comprendre comment ces gens font fi de la toxicité extrême et continuent à y résider avec indolence. Pour le spectateur, il s’agit d’inconscience, comme pour le touriste qui n’oserait qualifier d’inconscience sa propre démarche assez voyeuriste pour observer un lieu unique au monde, en raison de sa dangerosité et de sa médiatisation. Les Samosioly cultivent leurs terres agricoles, leurs vergers et leurs jardins, tandis que les forêts, comme autrefois, fournissent les mêmes ressources alimentaires précieuses. La rivière Pripiat regorge à nouveau de poissons et les bois abritent les gibiers et autres bêtes qui font le bonheur des chasseurs. Tout est comme avant, jusqu’aux animaux domestiques. Les chiens qui avaient été massacrés en masse sont de retour et servent de compagnons et de gardiens, à l’instar des vaches fournissant le lait et la viande. La Terre outragée, là encore, a manqué d’ambition. Les gens vivent dans une déconcertante normalité. Pour eux, leur terre, même irradiée, reste la plus belle et leur source de survie, donc elle ne saurait être plus dangereuse qu’ailleurs. Mais quel regret de ne pas avoir creusé pour mieux raconter cette vie banale qu’il faut évidemment distinguer de celle des travailleurs de la centrale et plus encore de la démarche des Stalkers.

Stalkers : terme inspiré du film visionnaire de Tarkovski et popularisé par le jeu vidéo à succès qui a poussé certains fans à vouloir pénétrer dans la zone interdite alors même que les visites touristiques n’existaient pas encore. Le Stalker peut définir les personnes qui veulent vivre une expérience exceptionnelle sur un territoire unique et dangereux en autonomie (un peu comme l’urbex dans les sites abandonnés) pour s’exposer à la peur. Tchernobyl a contribué à faire connaître ce phénomène, puisque certains rôdaient dans la zone pour récupérer des artefacts, des objets ou des matériaux abandonnés et contaminés, afin de les collectionner ou les revendre.

Au contraire des Stalkers, les Samosioly connaissent leur terre, la comprennent, ils l’habitent constamment. Ils n’en font pas un défi, une opposition à l’autorité. Ils ne sont pas mus par une obsession de défier les autorités et se placer en hors la loi, en pénétrant dans les frontières de la zone d’exclusion, car elle est contaminée. Pour les Samosioly aperçus dans La Terre Outragée, Tchernobyl est une affaire ordinaire. C’est le seul quotidien qu’ils ont toujours connu et l’invisibilité de la radioactivité n’a rien changé à leur perception de leur monde.

Si vous comme vous regrettez que le film n’ait pas mieux exploré cette vie banale de l’après-Tchernobyl à Tchernobyl, vous devriez apprécier le film documentaire allemand Pripiat Tchernobyl de Nikolhaus Geyrhalter, tourné en 1998 pour révéler justement comment se passait la vie dans cette terre supposée abandonnée et bien plus peuplée qu’on l’imagine.

Aux habitants initiaux, d’autres – notamment des Tadjiks chassés par la guerre – ont succédé aussi et se sont appropriés la terre ; ils se sont installés sans se soucier de l’histoire liée à la centrale et à la ville abandonnée dont les chevaux, les loups et les chiens parcourent les rues sous le regard stupéfait des touristes curieux.

Mais à qui appartient donc Tchernobyl? A ceux qui y sont nés et ont du quitter cette terre? A ceux qui y sont revenus, faute de pouvoir supporter le déracinement? A ceux qui n’ont rien connu de la tragédie et de la catastrophe et sont venus l’occuper pour fuir d’autres enfers? Une question douloureuse auquel chaque personnage tente d’apporter sa réponse.

La Terre outragée est un film inégal, parfois passionnant ou du moins intéressant, parfois plus ennuyeux voire aléatoire, dont l’objet principal est finalement la mémoire des lieux. La première partie est hélas trop courte, alors qu’elle contribue à l’essentiel de l’intérêt à regarder le film. La seconde semble trop longue et parfois même un peu artificielle. Les rares musiques sont aussi obsédantes, que les souvenirs.

Dans le no man’s land de Pripiat, ville désertique, figée pour ne pas dire fossilisée, où le silence est criant, les voix des souvenirs racontent l’attachement à la terre mère et lèguent un héritage assez éloigné du traumatisme initial. Si telle une Pompéi atomique, Tchernobyl semble se convertir en zone d’attraction touristique, La Terre outragée demeure pudique, assez authentique, souvent émouvant et porté par un engagement sincère.

La singularité du film de Michale Boganim s’effrite peu à peu aux yeux des spectateurs qui attendraient que la catastrophe soit toujours au premier plan, et ne serve pas de cadre et de prétexte à explorer la complexité des sentiments… Le sujet des rescapés et de leurs combats pratiques pour surmonter leurs traumatismes pouvait fournir une matière intéressante. Néanmoins par ses redondances, il tourne dans le vide comme les trajectoires des principaux personnages, qui nous perdent bien plus qu’elles nous éclairent sur les processus psychiques de la survie. La douloureuse errance d’Anya finit par prendre la place principale et même occulter Tchernobyl Pripiat et surtout Slavutich. Olga Kurylenko porte le film sur ses frêles épaules et irradie par sa luminosité à l’écran, en dépit de la détresse intérieure de son personnage esseulé, perdu dans sa vie et confronté à l’impossible oubli. Elle est magnifique au point qu’au final, on ne retient presque qu’elle!

“Le passé est un pays étranger qui ne me quitte pas”, dit Anya… C’est tellement vrai.




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A propos de l'auteur

Voyageuse dès le berceau, je nourris un amour viscéral pour les pays d'Europe centrale et orientale, avec une prédilection pour les Balkans (notamment l'Ex-Yougoslavie...). Dans ces terres, qui m'ont enseigné beaucoup de leçons, au fil de quinze ans de découvertes, de rencontres et de hasards… je me retrouve parfois… tant elles sont insoumises, contrastées, passionnelles et contradictoires. J’essaie de me montrer curieuse de tout, de mettre de côté mes idées reçues, de découvrir les pays depuis les sites incontournables jusqu’aux plus inattendus, insolites ou traditionnels quitte à me perdre pour mieux me laisser surprendre. Je privilégie les rencontres, repas et hébergements chez les habitants, pour explorer les traditions, les cultures, l’histoire et les plaisirs culinaires typiques. J'essaie de faire d'Ideoz un espace éclectique et tourné vers les échanges et la rencontre avec les différences. Historienne, anthropologue et ethnologue de formation.   Me contacter par mail? En savoir plus sur moi et sur le projet IDEOZ Voyage...

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