Les Philippines insondables ; un pays troublant

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Catholiques, musulmans, kidnappings, détournements et « chemises noires »

Les Philippines, (thirty five years ago…)


Zamboanga, perle enchâssée dans la jungle de Mindanao, soumise aux raz-de-marée de la mer des Sulu, Zamboanga… tout un programme ! A l’aéroport, je réprime mal mon étonnement a la vue d’un carcasse d’avion oubliée sur la piste. Quelques jours plus tôt un jet de la Philippines Airlines, se rendant de Davao à Manille, a été détourné par des pirates de l’air, musulmans de Mindanao, et plus exactement de Zamboanga. Comme le gouvernement ne cédait pas à leurs exigences, ils menacèrent de tuer tous les otages. Excédées, les autorités militaires donnèrent l’assaut et de nombreux passagers trouvèrent la mort.

Plus tard, une charge d’explosif réduisit l’avion à l’état de carcasse. Charmant accueil. C’est notre première image de Zamboanga. Ça promet ! Avec le recul, je comprends mieux la minutieuse  fouille à l’aéroport de Manille. Et notre mise sous surveillance, par des militaires en armes, jusqu’au décollage.

Zamboanga ! Atmosphère exotique de l’Asie à laquelle se mêle déjà un peu de la magie du Pacifique. Le soir, de petites flammes vacillantes éclairent les ruelles, leur lueur danse au-dessus des maigres étals de fruits, de cigarettes vendues à l’unité, de cacahuètes ou de satés. Seuls les visages sombres émergent de la nuit, avec leurs yeux brillants et fiévreux. Déjà, j’aime Zamboanga fascinante, mystérieuse et… dangereuse.

Des vieillards coiffés de turbans blancs mais crasseux et aux allures d’aventuriers, attendent la tombée de la nuit, face à la mer des Sulu, évoquant je ne sais quelle flibusterie, conspirant je ne sais quelle piraterie. La loi martiale a été imposée ici où le danger est plus présent que dans les autres iles de l’archipel. Zamboanga, avec ses airs d’orientale paresseuse et belle, de Messaline pleine de langueur, est un foyer de rebelles musulmans. C’est ici d’où partit la révolte, il y a quelques années, lorsque les catholiques s’approprièrent injustement les terres des musulmans, ceux-ci n’ayant aucun titre de propriété. J’ai un petit frisson en évoquant la carcasse de l’avion détourné, en me remémorant les kidnappings, les embuscades sur les routes infestées de bandits, les fameuses « Chemises Noires » de Mindanao * Mais les Philippines, c’est ça, terre de religion, de violence mais aussi de douceur de vivre.

… Apres quelques jours, les alentours de Zamboanga n’ont plus de secret pour nous grâce à BEBING et VICTORINA, deux jeunes philippines de 17 ans qui nous servent tour a tout de guides, de baby-sitters et d’interprètes, et nous entrainent partout en jeepney, en bus, en tricycle. ALAYA, TALISAYAN, SAN-JEMON, TALUKSANGAY…partout la même misère et pourtant même ambiance de fiesta, même saleté et pourtant même accueil chaleureux et souriant.

… Départ pour MANICAHAN Impassibles, écrasés de chaleur, nous attendons que le bus se remplisse. Un tas de ferraille. Les premiers passagers ont tous des mines patibulaires. Florent grimace à  la fenêtre devant un attroupement de gamins affames d’attractions nouvelles. Anh-Mei se fait dorloter par une BEBING pleine de tendresse maternelle, un garçon charge des paquets sur le toit. Lorsque le dernier passager est poussé à l’intérieur, happé, englouti, d’autres  arrivent en courant et grimpent en catastrophe sur le toit au-dessus des bagages.

A MANICAHAN c’est la misère habituelle. Pauvreté, malnutrition, maladie, images insoutenables d’enfants rachitiques, maladies de peau chronique, ventres gonfles par la sous-alimentation. En dépit de tout cela : accueil, sourire et curiosité habituels. Les garçons et les hommes les plus hardis nous serrent la main en signe de bienvenue, réclament notre adresse et se déclarent être fièrement nos amis. Le village balayé par les vents et les paillottes sur pilotis sont encroutées dans la vase, une boue ou pataugent cochons noirs et enfants, Derrière les cloisons de bambou, des visages nous guettent, de grands yeux noirs nous épient avec curiosité, des gosses se jettent sur les fruits que nous leur offrons. Tout cela sur fond de décor paradisiaque.

Notre hotel est désert, comme presque toutes les guesthouses de Zamboanga. Pas un voyageur dans cette région depuis que l’ile de Jolo, sur la route de Bornéo a été à moitié rasée par l’armée gouvernementale. Mesures de représailles envers les musulmans nombreux sur ces îles de l’archipel des Sulu. A la réception, on lit : « Vous êtes priés de déposer vos armes avant d’entrer » ! Charmant… A chaque étage, les chambres s’ouvrent sur une cour intérieure sombre et grise, peintures de ce vert démoralisant propre aux tropiques et, dégoulinant d’humidité. Le gardien joue avec des cancrelats. Des types a l’allure bizarre circulent dans les couloirs, attendent des heures dans le hall. Ce sont des BALIPAYANS, des rebelles musulmans. Encore !

Ce matin, un technicien japonais de la ferme des perles de TALUNGSANGAY a été enlevé et une rançon de 400 000 pesos a été réclamée pour sa libération. C’est le sixième enlèvement depuis le début du mois. On nous déconseille fortement la visite de l’ile de SANTA CRUZ où se sont déjà produits plusieurs kidnappings. Mais soit défi, soit gout du risque, on s’embarque un matin sur une « vinta » à moteur, louée par la journée à un pêcheur. L’ilot est à une heure de bateau du continent et enferme un lagon aux eaux couleur d’émeraude dans lequel jouent le rouge et le blanc des coraux, et dans lequel jouent des milliers de poissons zébrés et argentés.

 
A peine débarqués sur l’ile, nous sommes accueillis par deux militaires en faction, détachement qui campe la journée dans une cabane et s’en retourne le soir venu sur le continent. L’aspect de ces deux soldats en short kaki et plutôt douteux. Le danger ne viendrait-il pas plutôt de ces fonctionnaires qui nous dévisagent d’un air goguenard ? Ils nous font inscrire nom, adresse nationalité sur un registre crasseux, après quoi nous pouvons nous éloigner « à nos risques et périls ». Avec ces deux chaperons armés de jumelles, nous ne risquons rien !!

Le pêcheur à la « vinta » s’éloigne, promet de revenir plus tard…. Enfin une ile déserte ou presque, sable blanc, eau cristalline et transparente, buisson de végétation recouvrant un petit cimetière SAMAL : les habitants des villages musulmans viennent ici enterrer leurs morts. Des oiseaux piaillent, des singes crient, au loin de fins bateaux à balanciers et voiles multicolores croisent sur l’horizon : les « vintas » des Moros. Les gitans de la mer.

Au-delà de PORT PILAR, forteresse du 17e siècle, construite par les jésuites et les espagnols pour repousser d’éventuelles attaques des portugais, hollandais ou britanniques, s’étend le village de RIO HONDO. Sa petite mosquée blanche au dôme brillant slus le soleil s’élève au-dessus des paillottes boiteuses et tordues par les vents et marées, aux toits défoncés par les pluies. Et de l’autre côté du pont, la rivière HONDO, un village sur pilotis au-dessus de la mer. Oubliée la tranquillité de SANTA CRUZ, le calme de l’ile déserte, refuge bienheureux de Robinson Crusoé où l’on aurait aimé dessiner des calendriers sur le sable, pour retenir le temps : nous prenons un bain de foule hystérique : les philippins, catholiques ou musulmans sont bien les méridionaux de l’Asie. Ils ne s’abritent pas derrière le masque traditionnel de l’asiatique mais s’expriment par des gestes, des rires ou des larmes, ils n’ont pas honte de leur joie ou de leur peine qu’ils chantent ou dansent. Etre heureux ou triste, ce n’est pas faire preuve d’impudeur.

Les musulmans du RIO HONDO, sont les gitans de la mer mais aussi les parias d’une société très catholique. Les « noirs » comme les appellent les « autres ». HURAIDA, nous invite à boire le thé chez elle, surprise et curieuse que nous ayons dédaigné l’escorte militaire qui accompagne habituellement les quelques touristes qui se risquent jusqu’ici.

« Depuis l’affaire de l’avion détourné, nous sommes victimes de représailles. Les soldats  sèment la panique dans le village. Nous ne sommes pour rien dans le détournement de l’avion de DAVAO, en tout cas, pas dans ce village. Mais depuis nous avons peur. L’armée effectue des raids journaliers soutenue par l’armée de l’air qui survole les opérations en hélicoptère. Secondés par la marine, les soldats terrifient la population sous prétexte de rechercher des armes. Ils volent les bijoux des femmes et pillent les maisons. Si nous avions des armes, je vous assure que nous nous en servirions ». Son ton contient une haine quelle a du mal à dissimuler. La peur, toujours la peur. Des deux côtés.

Plus tard, HURAIDA, nous raccompagne jusqu’à l’hôtel où nous attendent BEBING et VICTORINA. Lorsque nous pénétrons dans la pièce, l’air devient insupportable d’un coup. Pas un mot n’est échangé entre catholiques et musulmane, Elles nous observent, mesurant le temps accordé à l’une et à l’autre, épient nos sourires. Plus hardie HURAIDA me réclame une photo, les deux autres, jalouses, baissent le nez, se renfrognent, se taisent. J’essaie pourtant de me partager de mon mieux et de ne pas blesser mes amies-ennemies.

Quand enfin HURAIDA nous quitte, à la tombée de la nuit, BEBING nous dit : « Il ne faut plus l’inviter ici autrement vous allez avoir des ennuis. Les musulmans sont méchants et dangereux ». Que sait-elle des musulmans la jolie BEBING orpheline de 17 ans qui gagne sa vie en faisant des lessives ? Et VICTORINA ? Elle en sait peut-être un peu plus, elle qui vient d’épouser un soldat de l’armée gouvernementale ?

Des soldats-enfants, sanglés dans leurs uniformes, fiers de leurs armes et pour qui la guérilla n’est peut-être qu’un jeu, boivent jusqu’à l’oubli, trainant d’un café à l’autre et avouant « Qu’ils ont peur » « Où serons-nous demain ? Quelle embuscade nous réserve la prochaine operation ? »

* « Ce fut, je crois le premier grand reportage de PPDA, qui a failli être un grand reporter-journaliste.

Les guérisseurs, des hommes comme les autres ?

« Viens ce soir au « magnetic writing » et tu comprendras mieux me dit MIGUEL, un autre guérisseur. Les fidèles de « L’Union Spirit » se réunissent toutes les nuits de samedi à dimanche pour prier, s’initier à l’écriture automatique et cultiver leurs dons médiumniques.

La chapelle est une sorte de grange sinistre et sombre. Hommes d’un côté, femmes de l’autre, comme dans une église de campagne française, ils ont tous l’air pauvre, emmitouflés dans des châles rapiécés ou des tricots de laine trouée, entortillés dans de vieux sarongs. Je me sens épiée par ces montagnards. Visages noirs, regards brulants, fanatiques…Je frissonne.

A la place de l’autel traditionnel, se dresse une table nue, Deux hommes assis à chaque extrémité, bible en main, écoutent attentivement une femme en transes qui parle en tagalog (dialecte de Luzon) d’une voix hachée, tremblotante, entrecoupée de sanglots. Les yeux fermés, les mains posées à plat sur la table, elle reprend son souffle entre chaque phrase, comme si l’air lui manquait.

« Elle est en communication avec l’esprit » me glisse MIGUEL. J’enrage de ne pas comprendre. La femme s’arrête de parler, épuisée. Ses mains tremblent encore. Elle ouvre les yeux et regarde l’assistance avec ahurissement – comme lorsqu’on se réveille trop brutalement d’un rêve – puis quitte précipitamment l’estrade, pour rejoindre  sa place parmi les fidèles.

Ni statue, ni image sainte. Seul, accroché à un mur derrière la table et face à l’assistance, un drapeau blanc sur lequel sont brodées une colombe et les lettres de « l’Union Cristina Filipinas » Une autre personne s’avance et parle à son tour. Puis d’autres encore : hommes ou femmes au visage transfiguré, humbles montagnards transportés par l’éloquence d’un moment. Monologues entrecoupés de chants traînards et monocordes repris en chœur par l’assemblée. Mon voisin chuchote : « A ton tour sister » « Quoi ? pas question. D’ailleurs je ne parle pas tagalog ». « Qu’importe, laisse-toi aller… je peux te mettre rapidement en état de  transes » « Sûrement pas  Je ne suis pas encore prête pour communiquer avec les esprits ! » J’ai l’air paniqué car MIGUEL me rassure  « OK comme tu veux ».

L’assistance va chanter et prier jusqu’au lever du jour. Moi, j’ai envie de rentrer à l’hotel, car après minuit c’est le couvre-feu et je crains de ne plus trouver de moyens de transport. En effet, plus de taxi ni de bus, et l’hotel est a plus de 7 kilomètres de la chapelle. Non seulement je ne connais pas le chemin mais je risque de me faire arrêter par une patrouille de police. MIGUEL me conduit jusqu’au poste militaire. « Si on te propose une escorte, ne dis pas que tu reviens de l’Eglise spirite » me dit-il « Fais comme si tu ne parlais pas l’anglais, de cette façon on ne te posera aucune question ». Je grimpe dans une jeep de patrouille, entourée de soldats casqués et armés. Le conducteur demande d’où je viens, ce que je faisais et pourquoi je suis dehors si tard, mais à chacune de ses questions je hausse les épaules en souriant en répétant bêtement « Villa la Maja »………………………………………..

Après TERTE, Alex ORBITO, Joséphine SISSON et Placido, je souhaite rencontrer le plus célèbre de tous, Tony AGPAOA à qui un « auteur » français a consacré un livre tout récemment. Mondialement connu parait-il. Il vit dans un luxueux hotel dominant la cité de Baguio. MIGUEL me demande de renoncer à ce projet, AGPAOA est très occupé. J’insiste et il accepte de me conduire jusqu’à lui. Intimidée à l’idée de me trouver face à cette vedette dont on chante les louanges. Mais à qui on reproche de s’être trop vite enrichi. On ne lui pardonne pas non plus son goût irraisonné pour la publicité tapageuse et ses dépenses dans les combats de coqs. MIGUEL m’avoue avoir été l’assistant de Tony avant de pratiquer lui-même. Mais depuis qu’il l’a quitté, ils ne se parlent plus. Jalousie, rivalité ? La concurrence est rude dans le monde des guérisseurs !

En traversant la rue principale de Baguio, MIGUEL me signale un attroupement « Pas besoin d’aller chez Tony, c’est lui, là.  ».

AGPAOA est plutôt petit, sourire large, regard vif et malicieux, habillé avec recherche. Il discute avec véhémence, agitant les bras comme un maître du barreau, hélant les passants avec une joyeuse insouciance. MIGUEL ouvre la portière. Tony se penche, m’aperçoit et prend place aussitôt sur la banquette près de moi. Après les présentations, Tony, qui fume un petit cigare « More » avec une certaine suffisance, passe familièrement un bras autour de mon épaule et demande avec désinvolture si je suis venue à Baguio pour étudier les guérisseurs…Connaissant le tempérament philippin et leur goût immodéré des grandes démonstrations, je ne m’offusque pas. J’avais cependant imaginé Tony comme une sorte de clergyman. N’est-il pas Révérend de la philippine spiritual Church of Science and Révélation » ? AGPAOA n’a rien d’un Tartuffe, il doit aimer la vie et se donner à fond dans tout ce qu’il entreprend.

« Tu es à la recherche d’un maître, d’un guru ? Je peux t’initier aux voyages astraux si tu le désires ou « ouvrir » tes chakras (centres d’énergie du corps humain tels qu’ils sont décrits dans la philosophie yogi), t’apprendre à distinguer l’aura des gens et si tu es douée, tu pourrais guérir des malades. On a tous des possibilités cachées, des dons inconnus qu’il faut cultiver » Je suis abasourdie par les propositions immédiates d’Agpaoa. Je n’en demandais pas tant et le lui fais comprendre. Il se met à rire joyeusement, tête rejetée en arrière.

« Je vais te dire pourquoi »… il se penche à mon oreille : « Parce que tu es blonde » ! Je souris, gênée. Puis la conversation continue. Tony aime briller, en homme habitué aux contacts avec les étrangers. Il m’invite à déjeuner, me montre deux gardes en uniforme postés à la porte de l’établissement et dit sur un ton de confidence mêlé de satisfaction : « Mes gardes du corps. Je m’occupe actuellement d’un membre de la famille royale grecque… » « ? » Impossible d’aiguiller la conversation sur son travail. « Il y a un temps pour tout dans la vie : pour la prière et la méditation, pour les soins aux malades et un temps pour le relax… » MIGUEL me fait des signes désespérés, genre « ce qu’il cherche c’est t’amener à son hôtel ». Je suis déçue, suis tombée sur Agpaoa dragueur. Tant pis pour moi. Je demeure cependant persuadée qu’il était plus intelligent, ou plus malins que les autres guérisseurs plus primaires.

Sortie des griffes d’Agpaoa, Miguel fait arrêter le taxi devant une grotte, réplique de celle de Lourdes et me dit, « Promets-moi devant la vierge de ne pas accepter les invitations d’Agpaoa. » J’écarquille les yeux sans comprendre. « Je t’en prie » Alors j’explose « Tu ne crois pas que tu exagères, que tu dépasses les limites. Comment peux-tu soupçonner Agpaoa… »  Il m’interrompt « C’est lui qui m’a dit, au cours du déjeuner, en tagalog pour que tu n comprennes pas, que tu lui plaisais et qu’il chercherait à te revoir. Ton sourire. Ta féminité, ta douceur presque asiatique… » Fadaises ! J’éclate de rire, flattée et excédée à la fois.                                                         Avec ma fille, adoptee a Udon thani 

« Ma parole, vous êtes malades toi compris. Je viens ici pour essayer de comprendre et vous êtes là à déverser vos sentiments à la guimauve »… MIGUEL bredouille « Ce n’est pas interdit par la religion de « flirter » et il utilise le mot « butterfly » papillonner. Même la bible ne considère pas cela comme un péché  dès l’instant où ce n’est pas avec la femme d’un ami». Je suis prise d’un fou rire inextinguible et me mets à chanter quelque chose dans le genre :

Ta voisine ne convoitera

Mais rien ne t’empêchera

De tomber les autres nanas

Heureux comme un papillon tu seras

Car de fleur en fleur butineras

Et mon commandement respectera

Dieu soit loué Alléluia !

Troublée je suis arrivée, troublée je repartirai. Philippines insondables avec son sens oriental du merveilleux et du mystère, étoiles dans la nuit transformées en poussière galactique, portes entr’ouvertes sur la forteresse de la connaissance. J’ai beau frotter la lampe magique, le génie est devenu sourd. Les lumières ont brillé un instant pour me laisser entrevoir la profondeur du mystère et je retourne dans la nuit, consciente d’avoir frôlé un moment le surnaturel, d’avoir touché du bout des doigts la queue d’une étoile filante.

 Un voyage réussi se termine souvent dans les larmes…

Depuis plusieurs jours, nous traînons dans notre sillage, FERNANDO, 12 ans, des yeux de faon sauvages et inquiets, un sourire timide, la taille d’un enfant de 7 ans… et d’une saleté repoussante. Une vilaine maladie de peau recouvre ses bras et ses jambes, pourtant il est beau ce gamin, beau et triste. Ses yeux confiants nous fixent avec admiration, alors tant pis pour la crasse et la saleté, nous l’emmenons partout avec nous. De bonne heure le matin, il attend à la porte de l’hôtel, les mains dans les poches, le visage fermé qui s’éclaire d’un coup à notre apparition. Je ne reconnais plus mon Florent depuis que nous voyageons, lui si difficile en matière de propreté, si tatillon en ce qui concerne les odeurs, les narines délicates et hauts le cœur au moindre effluve désagréable, n’a pas la moindre hésitation à attraper la main crasseuse de Fernando, à lui prendre le bras et à se lancer avec lui, dans de longues conversations. Langage universel des enfants. Depuis qu’il a un nouvel ami, mon fils joue les protecteurs, me demande de l’argent « pour son copain qui n’est pas riche », partage ses jouets, invite Fernando dans notre chambre à la grande désapprobation du patron de l’hôtel.

                                                                    Anh-Mei, Florent, Fernando

J’aimerais que ces quelques jours soient une fête pour Fernando. Au restaurant, il dévore, ne laisse pas un grain de riz dans son bol, se lèche les doigts consciencieusement. Le cinéma l’enchante, il en ressort les yeux agrandis, plein de rêves. Les magasins le fascinent et lorsque je lui demande de choisir de nouveaux vêtements, il me regarde, incrédule presque effarouché. Lui qui porte les loques de ses frères –  il en a douze devant lui – Douze ! Sacrées catholiques Philippines ! A la plage, il plonge tout habillé dans la mer et dessine sur le sable de merveilleux avions pour son copain Florent. C’est la fête pour Fernando, pour nous aussi. Voir tant de bonheur dans ses grands yeux, y faire naître un espoir passager… tellement simple.

….A l’aéroport de Zamboanga, une délégation du village  « Moro » nous attend avec des fleurs et des cadeaux. Christ ! Nous ne passions déjà pas inaperçus avec nos deux enfants, l’un blond comme les blés, l’autre noire comme l’ébène, cette fois, on va nous prendre pour des vrais personnalités, des VIP comme ils aiment dire ici. BEBING et VICTORINA sont déjà là… et des regards de haine se croisent entre elles et HURAIDA et sa sœur. Catholiques et musulmanes face à face pour les adieux. Ce n’est plus de diplomatie dont il faut faire preuve mais de la haute voltige. Des fleurs plein les bras, je cours d’un groupe à l’autre, embarrassée et triste.

Les autorités militaires interdisent aux passagers de transporter des bagages à mains dans la cabine «  à  l’exception de sacs pour dame et de nourriture pour bébé ». C’est affiché texto,  noir sur blanc. Il faut une autorisation spéciale du détachement militaire pour garder appareil photos et caméra avec nous. On obtient tout avec un sourire aux Philippines mais les soldats  démontent quand même appareil et objectifs, ouvrent toutes les bobines de films, vérifient chaque pile… Chien échaudé !!

L’avion est annoncé. Elles ont au moins quelque chose en commun les philippines-ennemies : Elles ont toutes des larmes aux yeux… ET nous aussi.

… Après une semaine sur l’ile de CEBU, où fut tué MAGELLAN par le rebelle LAPU LAPU (déjà !) nous atterrissons à nouveau à MANILLE.

« Non, cet hôtel n’est pas pour vous, réservé aux philippins ». A Manille il y a donc des hôtels pour touristes et des hôtels pour locaux et les consignes sont bien respectées. Il ne reste plus que la YMCA ou le centre catholique Pie XII qui accueille touristes et voyageurs de tous ordres à condition d’être catholique et, pour les couples désirant une chambre particulière, de présenter un certificat de mariage ! Le centre est une sorte de couvent aménagé en hôtel avec dortoirs, chambres, réfectoires et salle de télévision. Une chapelle se dresse au milieu d’une cour intérieure, des cloîtres courent autour des bâtiments et des statues s’élèvent à chaque angle du jardin. Les philippins jouant les prudes ! Elle est bien bonne ! Bien sûr toutes ces formalités ne sont pas si rigides… dans les temples bouddhistes, les bonzes accueillent tous les voyageurs sans restriction – enfin  presque – les hommes seulement, pas les femmes ! Comme quoi !

Tout comme les américains aisés se retrouvent dans les Hilton du monde entier, les voyageurs au long cours se retrouvent dans les repères anti touristes et nous ne sommes pas surpris de croiser Alain, Catherine et leur fille Solène dans les couloirs du centre Pie XII. Partager la vie de 7000 habitants sur un ilot d’un kilomètre de long sur 500 de large, vivre dans une paillote sur pilotis loin de toute civilisation occidentale pendant 18 mois, essayer d’analyser les coutumes les rites et les traditions de ces philippins des iles Sulu, parler leur dialecte aussi… c’est ce qu’on fait ces  deux ethnologues du CNRS.. Et ils  ont bien saisi la sensibilité particulière du peuple philippin.

« Tellement sensible qu’il peut tomber malade uniquement pour se sentir entouré » nous dit Alain. « Grace à sa maladie-prétexte, qui n’est pas simulée pour autant – le philippin parvient à monopoliser pour un temps, l’attention de ses proches qui le soignent, le plaignent e dorlotent. Par la maladie il exprime son besoin de chaleur humaine, son besoin vital d’affection. Dès qu’il est rassuré, il guérit très vite. Mais j’ai été aussi très surpris par l’effet rapide de simples cachets d’aspirine ou de nivaquine administrés à des malades qui semblaient pourtant souffrir de troubles graves ». Mais a-t-on le choix lorsqu’on vit à des miles de tout ?

Nous sommes attablés tous les quatre dans une gargote de bois de la baie de Manille face à une mer agitée et électrique. La pluie martèle la toiture et s’infiltre entre les plaques de tôle, Tombe goutte a goutte dans nos assiettes. Alain absorbe si bien notre attention que nous en oublions un moment les trois enfants qui jouent aux soldats (ben voyons !) sous la pluie.

« Les philippins sont catholiques mais à cette religion se mêlent toutes sortes de croyances animistes, superstitions et rites païens. Ils font souvent partie de sectes religieuses dissidentes, « d’union spirits » qui les réunissent dans des chapelles ou des granges de village… Réunions au cours desquelles des paysans des tribus montagnardes, de vieilles femmes illettrés, des enfants, entrent en transes et se mettent à parler dans une langue inconnue ou écrivent sous la pulsion d’une force qu’ils ne contrôlent pas et qu’ils expliquent plus tard, comme « venant du Saint-Esprit ». Il faut absolument assister à ces réunions dans un « barrios » des alentours de Manille. Et puis avez-vous entendu parler des guérisseurs de la foi, ces fameux chirurgiens psychiques qui opèrent à mains nues «  ?

Je crois tout d’abord qu’Alain se moque de nous. Opérer sans bistouri sans anesthésie, sans douleur et sans cicatrice ! Comment faire croire de telles absurdités à des esprits cartésiens ? Je suis cependant toute prête à croire au merveilleux, à l’inexpliqué et pourquoi ne pas le dire… au surnaturel… Alors c’est décidé, on part chez les guérisseurs de la foi, ces magiciens inouïs qui « plongent » dans le corps des malades pour en extraire tumeurs, kystes, caillots de sang ! Mais peut-on en plein 20e siècle croire en de pareilles histoires ? Nous nous posons la question tandis que me vient à l’esprit la citation d’u grand philosophe : « Les miracles ne contredisent pas la nature mais ce que nous savons de la nature »

Au diable la raison et que l’aventure continue ! Direction BAGUIO-city au nord de LUZON, chez les guérisseurs aux mains nus…

Michèle Jullian

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