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Salvador: sur les traces des anciens Izalcos

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Six juin 1524. A la tête d’une armée composée de 250 Espagnols et de 5000 à 6000 guerriers indiens des forces auxiliaires, le conquistador Pedro de Alvarado [lieutenant d’Hernán Cortés, lequel est alors Gouverneur de la Nouvelle-Espagne, NdT] traverse le Río Paz, pénétrant ainsi dans l’actuel territoire du Salvador. On lui a parlé, dans les hautes terres mayas du Guatemala, d’un puissant royaume situé au-delà du Río Paz : celui des Pipils de Cuscatlán, avec lesquels les Mayas Kaqchikeles, alors alliés des Espagnols, étaient entrés en conflit.

Le Río Paz, qui marque aujourd’hui la frontière avec le Guatemala, constituait peut-être déjà une limite politique avant l’arrivée des Européens. D’après le voyageur et chercheur français Brasseur de Bourbourg (1814-1874), le nom de « Paz » viendrait du verbe k’iche’ ou kaqchikel pax, « séparer », et a, « eau » ou « rivière ». Cependant, les territoires que le Río Paz aurait séparés à l’époque préhispanique n’incluaient pas celui de Cuscatlán, localisé plus à l’est.

Peu après avoir franchi son Rubicon, Alvarado arrive à un village appelé Mopicalco. Il n’y trouve personne. Le second village qu’il rencontre dans cette zone côtière, Acatepeque, ne montre pas non plus signe de vie. En réalité, les habitants ont quitté les lieux afin d’éviter les affrontements. De même que dans certaines nouvelles de Rudyard Kipling, face aux envahisseurs, les autochtones sont devenus aussi insaisissables que des ombres. Mais cette situation ne dure pas. A Acaxual (Acajutla), le 8 juin, puis à Tacuzcalco, le 13, l’armée d’Alvarado affronte des troupes nombreuses qui impressionnent même le terrible lieutenant d’Hernán Cortés. À l’issue de combats longs et acharnés, au cours desquels Alvarado est grièvement blessé, les Espagnols remportent la victoire sur ces guerriers appelés « les Izalcos ». Cette victoire leur ouvre la route vers Cuscatlán et donne en même temps à la Couronne Espagnole une région fertile et opulente. Dans une lettre adressée au roi d’Espagne Philippe II, en 1576, le magistrat García de Palacio décrit une véritable terre des merveilles où abondent « le cacao, les poissons et les fruits ».

Le territoire des anciens Izalcos se révéla également fertile pour les explorateurs et les scientifiques. Lors une conférence sur l’archéologie du Salvador, prononcée à Paris en 1912, l’américaniste salvadorien Atilio Peccorini déclarait déjà : « La région de Sonsonate est sans conteste une des plus vastes et des plus riches […]. La zone d’Izalco, de Nahuizalco et de Sonzacate est la plus intéressante. On y trouve tous les jours des vases, des pierres taillées, etc. ; près du port d’Acajutla fut découverte une petite idole de cuivre fondu, en forme de crapaud, que j’ai offerte au comte de Périgny ».

Plusieurs sites archéologiques ont été attribués aux Izalcos, dans le sud des départements d’Ahuachapán et de Sonsonate. Ils comprennent des agglomérations ouvertes, de tailles variables, ainsi que des complexes défensifs couronnant des sommets de la Sierra d’Apaneca-Llamatepec (comme par exemple le Cerro de la Olla, dans le Parc National El Imposible).

Les monticules de terre que l’on peut observer sur ces sites, et qui conservent encore parfois un revêtement de pierres, sont les modestes restes de temples, de palais, de maisons et de divers autres édifices. En général, les établissements de la sierra conservent aussi les anciennes terrasses qui supportaient les bâtiments et les places, mettant en lumière les efforts des habitants pour s’adapter à un milieu accidenté et convulsif.

On trouve dans les montagnes un autre type de vestige qui reflète une relation particulière entre l’homme et l’environnement naturel : l’art rupestre. A ce sujet, il convient de signaler des abris rocheux de la commune de Guaymango, couverts d’énigmatiques gravures qui représentent des motifs abstraits et des figures humaines, animales et mythologiques, très stylisées.

Certains établissements mentionnés dans les récits des conquistadores espagnols ont pu être localisés. Les vestiges de ces sites, qui incluent Tacuzcalco (commune de Nahulingo), nous racontent l’histoire à leur façon, en livrant leur précieux témoignage sur les différents aspects de la vie des anciens habitants.

Mais qui étaient donc les Izalcos ? Que peut-on dire de leur culture et de leur société ?

Comme les Cuscatlecos, les Izalcos étaient des Pipils. Groupe de langue nahuat (une langue de la même famille que celle que parlaient les Toltèques et les Aztèques, entre autres), les Pipils émigrèrent du Mexique central vers l’Amérique Centrale en plusieurs vagues, au cours de la période Postclassique (900-1524 après J.-C.). Leur population se divisait essentiellement entre nobles, roturiers et esclaves, les premiers jouant un rôle prépondérant non seulement dans les domaines politique et religieux, mais encore, dans la gestion des terres et l’économie. Les Pipils créèrent d’authentiques Etats, dotés d’armées bien organisées. Leur clergé aussi était rigoureusement organisé et hiérarchisé ; la religion, qui rappelle celles d’autres peuples nahuas et en particulier celle des Aztèques, avait un panthéon dominé par le dieu civilisateur Quetzalcóatl (le « serpent à plumes ») et la déesse-mère Itzqueye.

Le royaume des Izalcos, dont la principale richesse était le cacao, jouissait d’une certaine prospérité et sa démographie paraît avoir été considérable pour l’époque : d’après une étude publiée en 1988 par l’anthropologue William Fowler (Université de Vanderbilt, Etats-Unis), la population pipil de la côte occidentale du Salvador et de la vallée de Sonsonate a pu être d’environ 135 000 individus en 1524 (et cette population devait être plus élevée d’un tiers en 1519, avant les ravages causés par les épidémies déclenchées par les Européens). Mais par ailleurs, les informations concernant le pouvoir militaire et la découverte de sites défensifs trahissent un contexte de tension et d’insécurité encore difficile à expliquer : bien que plusieurs hypothèses aient été formulées, on ne comprend pas encore quelles étaient les relations entre les Izalcos et les royaumes voisins (pipils, mayas et xincas). En fait, puisque nous parlons de voisins, il faut admettre que même les limites de l’Etat des Izalcos restent problématiques… Des questions fondamentales demeurent sans réponse, donnant l’impression que les anciens Izalcos continuent de fuir comme des ombres, dans les épaisses brumes de l’histoire.

Illustrations :

Le conquistador Pedro de Alvarado, lieutenant d’Hernán Cortés, affronta les Izalcos en juin 1524

2. Montagnes du Parc National El Imposible (département d’Ahuachapán, Salvador). Certains sites archéologiques de la Sierra d’Apaneca-Llamatepec pourraient être attribués aux Izalcos. Photo : Sébastien Perrot-Minnot.

Montagnes du Parc National El Imposible (département d’Ahuachapán, Salvador)

Ces pétroglyphes de la commune de Guaymango sont peut-être l’œuvre des Izalcos. Photo : Sébastien Perrot-Minnot

Représentation de Quetzalcóatl dans le codex Telleriano-Remensis (Mexique, XVIème siècle). Cette divinité occupait une place prédominante dans le panthéon pipil

Le cacao était cultivé à grande échelle par les Izalcos

Sébastien Perrot-Minnot

Archéologue

perrotminnot@yahoo.fr

Article paru le 19 avril 2010 dans le quotidien El Diario de Hoy (Salvador). Traduit de l’espagnol par l’auteur.

Lien de l’article en espagnol



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A propos de l'auteur

L'auteur est docteur en archéologie de l'Université de Paris 1 (Panthéon-Sorbonne), archéologue au bureau d'études Eveha et chercheur associé à l'EA 929 AIHP GEODE (Université des Antilles) et au Centre d'Etudes Mexicaines et Centraméricaines (CEMCA). Il est également Consul honoraire du Guatemala en Martinique.

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