Expérience d’un orphelinat roumain : « Croupissez en enfer, sales vermines »

La mort du système n’est pas encore la fin des moeurs totalitaires, constatait le penseur polonais Adam Michnik. Songeant à la Roumanie que je découvrais pour la première fois il y a 8 ans, il semblait que nul propos n’était mieux adapté aux événements courants qui traversent cette terre dans sa chair et dans son sang. Ce récit a été écrit en 2001 et heureusement, certaines choses ont changé.
Comment se détourner vraiment de ces réalités quand les hasards de tribulations vacancières nous ont confrontés, malgré nous et avec un sentiment non moins désagréable de voyeur, à la mesure de la misère humaine et à l’horreur qu’a pu engendrer la folie d’un homme comme Ceausescu ? Qui n’a d’ailleurs pas un jour entrevu la situation sinistre du pays par l’oeil complaisant des médias qui s’employaient à montrer quelque image immonde d’un orphelinat avec ses rats croupissant dans une attente sans espoir ?
Une fois ce plus, cet écrit n’attend rien de ses lecteurs, il est juste une respiration comme tentative d’appréhension, si ce n’est de compréhension. Il se veut le cheminement et le partage de souvenirs qui font partie de moi et que je ne saurais oublier même en essayant, que je ne dois absolument pas oublier !
Chronique d’événements quotidiens.
21h. C’est notre deuxième soirée passée à Bucarest en compagnie de D., mon ami et correspondant fidèle. A cette heure là, où nous rejoignons le Petit Théâtre pour une représentation dont nous ne savons quasiment rien, Bucarest montre son agressivité, ses chaussées défoncées, ses immeubles aux béances sinistres dont les pierres abritent les abandonnés du système, ses rôdeurs et ses ombres sans visage, ses âmes du Néant qui semblent hanter les lieux plus encore quand les pans de ciel mauve du crépuscule s’abattent sur la ville encore incendiée dans ses tripes par un soleil de plomb… Par endroit, Bucarest est une ville où la peur est tenace et nous violente intérieurement. L’arrivée au théâtre est comme un soulagement. Une rupture soudaine. Je revois la petite salle, sombre et vétuste, aux fauteuils de velours rouge rongés par l’humidité et mal assurés qui grinçaient quand on s’y installait après avoir été guidé sans un mot à nos places respectives par un homme en habit gris. Ici, il ferait presque froid dans un décor peu engageant et vieilli. Juste le temps d’observer un public clairsemé, d’âge composite en majorité féminin. Puis l’obscurité envahissante, submergeant nos émotions. La lente procession des acteurs portant des cierges. La déclamation des poèmes que je ne pouvais pas comprendre mais dont l’intention m’était malgré tout accessible. Au fil de cet étonnant voyage sur fond de deuil, de nuit, de mort, d’abandon, je pressentais les fluctuations d’une prodigieuse énergie semblable à la fois au fleuve capricieux et au ciel menaçant. Là saisi dans ces remous qui croissent, s’apaisent un temps, diffèrent leur éclat avant de frapper à vos tempes, de refluer et de mourir ou de se calmer seulement ; là, saisi par l’aventure organique des éléments que la seule voix parvient à restituer avec subtilité, avec maîtrise, avec une puissance fracassante, comment n’être pas envoûté, transporté, défait ?
Prodige de la Troisième Lettre du récital de Mihai Eminescu, le dernier des romantiques, révéré en Roumanie mais dont l’oeuvre, selon Dan, semble sacrifier la sacro-sainte profondeur et l’ondoyante vérité d’un vécu dans tous ses états aux rhétoriques complaisantes et suspectes. Vous avez trop à l’aise lacéré ce pays, Trop jeté sur notre peuple honte, discrédit, Trop bafoué la langue, les us, les ancêtres, Pour cacher ces visages de canailles et de traîtres. Un seul mobile c’est le gain sans peine aucune. La vertu ? Une sottise ! Le génie ? Infortune !. Apostrophes incendiaires réveillant la haine du tyran, de l’usurpateur et de sa folie des grandeurs à travers de chacun de ses avatars. Auront-elles suffi à maintenir vivante la fierté d’un peuple qui n’a que ce sentiment pour avancer dans l’incertitude et la pauvreté décadente ? Je garde pourtant de cette tirade un souvenir puissant qui synthétise un peu l’impression que j’ai vécue, l’après-midi même, lors de ma visite d’un de ces orphelinats dont j’avais eu écho, où a un temps travaillé la tante de Dan et qu’il nous a proposé de découvrir par l’entremise de son père sans le masque de la censure des caméras de notre Europe.
Des visages sans nom ni âme …
Car en vous écrivant ces mots, je pense aux centaines et milliers de visages qui des décennies durant – et aujourd’hui encore 16 ans après la chute du Conducator Ceausescu -, se sont fermés aux autres et à eux-mêmes. Des visages me pénètrent, sans la moindre velléité de dignité, subissant sans se rebeller, étrangers à leur propre vie et à leurs propres corps. Ce sont les visages des orphelins d’un établissement, aux marges de Bucarest que nous avons gagné en taxi R12 et que nous avons visité dans la journée grâce à un rendez-vous obtenu par l’influence du père de Dan. Des poussières de vie, mais qui se préoccupe des poussières ? Sinistre et révoltante, cette maison d’ombres déploie dans toute sa crudité une saleté pestilentielle, l’absence de tout et des enfants condamnés à vie, prisonniers reclus en des salles qui ne ressemblent à rien et que surveillent des matons. Cent vingt cinq garçons âgés de trois à dix huit ans venus de tous les coins du pays vivent ici dans des conditions que vous ne pourriez imaginer. Ces « vermines », comme on les appelle souvent, y croupissent, puisque partout c’est la misère noire. Sur l’ensemble, seul une vingtaine sont de vrais orphelins ; les autres provenant de familles dont les parents désunis, démunis, asociaux ou à problèmes, ne peuvent supporter la charge d’un 7ème, 10ème ou 14ème enfant ! Et parmi eux, près de la moitié sont des déficients mentaux légers ou plus graves, des handicapés ou des malades séropositifs ou tuberculeux. Ils sont les « enfants de la honte », résultat d’une folie programmée que même les années de la transition ne peuvent enrayer !
Là-bas, quelle que soit la saison, il n’y a rien. C’est atroce. Pas d’argent. Pas de vêtement. Pas de chaussures. Pas de jouet. Pas de chauffage en hiver malgré un seul vieux poêle chargé de chauffer des centaines de mètres carrés. Il est facile de repérer un orphelin dans la rue. Il ressemble aux rats, l’esprit chien fou en moins, mais lui vit dans une prison qui est aussi physique, sali par la poussière ou la saleté, vêtu de guenilles, d’un uniforme râpé sans bouton dont il ne change jamais, y compris des robes pour des garçonnets. Quelle différence ? Dans ces conditions d’hygiène épouvantables, ces enfants élevés sans aucun amour, aux séquelles mentales ou physiques devenus irréversibles par manque de moyen et de médicaments pour les soigner : quels hommes peuvent-ils devenir, à quel avenir peuvent-ils se raccrocher ? C’est la guerre sans cesse : les grands font la loi, menaçant les petits, les battant avec souvent une violence inouïe qui rappelle celle qu’ils ont subie dès le bas âge, leur volant le peu de nourriture, le pain noir ou le bol d’eau sale qu’ils ont pour s’alimenter. Ces petits bouts de choux au regard triste et vide restent sans la moindre protection et acceptent sans broncher, sans même plus pleurer, tandis que la seule fonction des surveillants, armés de bâtons et forts de mots et de noms insultants, est d’empêcher les passages à tabacs et les trafics… On voit ce qui est en général caché au touriste et nos yeux ont peur de ce qu’ils voient comme spectacle de la honte.
Dan nous présente au directeur actuel, Ion Buleandrea, comme des amis « français » de sa famille venus découvrir la Roumanie pour la première fois. Etre « Français » en Roumanie, quand on connait les liens et l’admiration des Roumains pour notre pays et notre culture, est un signe de distinction et le gage d’un accueil particulier, plus chaleureux. Le directeur semble un homme bienveillant en apparence, mais totalement dépassé qui fait ce qu’il peut avec rien. Il n’a pas comme son prédécesseur conservé l’esprit du régime Ceausescu, mais que pourrait-il faire, si ce n’est nous montrer précisément l’état des lieux pour que nous comprenions à quel point rien n’est possible dans les orphelinats roumains. Ce dernier nous propose donc assez vite et à notre grande surprise une visite guidée – chose rare pour des touristes favorisée par la présence de Dan – en nous avertissant de garder le coeur bien accroché car tout ce qui nous attend dépasse l’entendement. En marge de la ville, l’orphelinat se déploie dans un paysage de désolation, entouré d’herbe rêche, rase et sans entretien où quelques cochons nourris par les infirmières sont abattus pour constituer le peu de viande que les enfants reçoivent. Le jour où le cochon est servi avec une orange comme dessert est un jour béni. Le repas des rois pour lequel les grands seraient prêts à s’entre-tuer. Dire qu’il y a dix ans, les conditions étaient meilleures que pour les garçons de l’extérieur et aujourd’hui, l’ordre est inversé. Dans les rues, à la Gare du Nord, les rats misent encore sur la débrouillardise, le plumage, c’est-à-dire le vol des passants ou des touristes qui s’aventureraient sans avoir été informé du danger qu’ils encourent. Ils sont aussi utilisés par les mafias locales pour cirer les chaussures, laver les vitres même quand ils essuient un refus et faire la mendicité en simulant ou non des infirmités. Ils survivent bon gré mal gré livrés à eux-mêmes tout en étant sous influence, mais libres en dépit de la loi du plus fort.
A l’institution, les relations entre enfants n’échappent pas à la détérioration de tout mais sont surtout devenues terrifiantes entre tabassages, craintes et jalousies. Près des cochons par exemple, on nous signale du doigt un monceau de terre fraîche qui couvre la dépouille d’un jeune enfant enterré comme un chien et que ne sont même pas venus chercher les parents. Un aîné, comme on les appelle, a rabattu si violemment sa tête contre le mur dans un moment de fureur qu’il en est mort, le crâne fracassé. A l’écoute de ce récit, je suis saisie par une nausée que je retiens difficilement dans ma gorge serrée et même l’impuissance ne suffirait pas à qualifier mon sentiment incrédule. Cette vision que j’imagine encore du corps abandonné sans soin dans une marre de sang me submerge d’effroi. Le « numéro 118″, arrivé il y a quelques semaines, est mort dans l’anonymat et l’indifférence. Aucune cérémonie funèbre et pas même une prière des autres gosses. C’est inimaginable quand on sait combien les Roumains vénèrent leurs morts et que les enterrements sont des occasions de « réjouissances » pour célébrer les vivants et renouer les morts. A l’orphelinat, « les morts débarrassent » ! On ne peut pas mieux résumer l’idée. Mais ceux-là n’auront ni fleurs séchées, ni chandelles, ni croix, ni « nourriture », alors que la tradition veut que les morts aient à certaines périodes des mets pour se rassasier… Ils n’ont pour les pires cas ou les pires moments que la compagnie des cochons qui attendent leur heure…
Arrive Illona, institutrice à l’air batailleur, volontaire et énergique de vingt et un ans engagée pour deux ans pour un salaire de misère mal assuré qui prend le relais après de brèves présentations. Autour d’une tasse de café dégueulasse auquel elle nous invite gracieusement dans ce qui fait office de salle de cours, elle s’efforce de nous rassurer en nous transmettant notamment l’expérience de sa mère Andrea, également institutrice passionnée : je comprends qu’il soit difficile de saisir à quel point c’est pauvre ici. Pour ne rien arranger, le dictateur distillait une grande haine raciale parmi la population même si sur le papier, tous avaient les mêmes droits. Plus d’enseignements possibles de certaines matières comme les langues, plus de livres édités si ce n’est après des mois, histoire et géographie falsifiées, textes totalement imprégnés de propagande politique que les enfants ne pouvaient avoir aucun plaisir à travailler. On y célébrait les fiers travailleurs, l’ardente et riante jeunesse, la belle ambition du Plan qui conduisit la Roumanie au surpeuplement d’enfants et à la misère quand tout le monde ployait sous le joug et ne savait comment faire pour nourrir décemment sa famille. Même après 13 ans, rien n’a changé, tout s’est même empiré. Tous les enfants sont entassés dans cette pièce glaciale en hiver, sans table ni chaise avec juste un tableau noir, avec l’impossibilité de former des classes distinctes par niveau. Rien n’est réalisable, ici ; c’est pourquoi il ne suffit pas d’améliorer la qualité du pain pour offrir des assurances crédibles aux créditeurs étrangers potentiels et pour changer le monde de ces enfants .
Dans sa voix pourtant joviale, on palpe la même impuissance fataliste qui nous tenaille depuis le début de notre visite. On l’écoute nous raconter les repas des enfants braillards au petit réfectoire meublé de vieux bancs et tables de fer bancales. Ici, il y a des cris tout le temps, ils crispent, ils cassent la tête et abrutissent, mais on ne peut empêcher la seule révolte intérieure de ces enfants que l’on bat aussi pour les faire taire et leur apprendre respecter un peu les autres. La nourriture y est servie par cinq ou six enfants choisis par tirage au sort chaque semaine et gare aux coups ou aux menaces si les grands ne sont pas les premiers et n’ont pas les meilleurs morceaux ! Estimant toujours qu’ils n’ont pas assez mangé, ils chipent impunément dans l’assiette des petits qui n’ont d’autre recours que de prétendre qu’ils n’ont pas faim et sont soumis pour tous les gestes du quotidien à un chantage permanent. On est plus effaré encore quand Illona nous explique que l’ancien directeur envoyait souvent les enfants voler dans tout le pays pour avoir de quoi manger. Les enfants apprenaient à voler, de la bouche même des adultes et même avec les nouveaux règlements, la situation n’est que peu rétablie. On comprend mieux pourquoi les éducateurs sont obligés de se promener dans l’établissement avec des matraques pour assurer un semblant d’ordre. Quelle affection donner ou espérer de ces enfants-là ? Et que dire du mépris infligé aux petits Tsiganes dont seuls les bons élèves semblent bien traités ce qui attise les jalousies entre enfants ?
Pour s’occuper de 120 pensionnaires souvent malades ou handicapés, on ne compte que le directeur, une secrétaire, une intendante, une couturière embauchée à la tâche, deux nettoyeuses qui s’en sortent péniblement avec un balai et une vieille serpillière sale, quatre employés de cuisine et cinq éducateurs formés sommairement à des fonctions si pénibles et spécialisées. Illona assure trois jours de présence par semaine de « femme à tout faire » pour l’éducation minimale de ces enfants quand on ne peut leur permettre de se rendre à l’école. Inutile de préciser qu’une majorité des enfants est quasiment analphabète ou sait à peine écrire son nom. Que feraient-ils de ces connaissances « stériles », alors que la plupart ignorent même leur nom et portent des noms d’emprunts faute de papiers puisque beaucoup ont été abandonnés dans des paniers ou une couverture en guise d’héritage, devant l’orphelinat ? Que faudrait-il donc ? De tout, sans mentir. Habits, chaussures, sous-vêtements, anoraks, gants, stylos, crayons, papier, gomme et des jeux surtout. Des jeux pour donner un sentiment d’enfance dans ces lieux où les gosses n’ont pas d’âge et dont on peut estimer le nombre de leurs années par les rides déjà marquées de leur visage. Des jeux pour stimuler leur imagination ou s’amuser dehors comme le font tous les enfants. Mais quand à 5 ou 10 ans, on n’a pas de balle pour jouer au football, ni de luge pour jouer dans la neige alors que l’on voit les autres enfants avec ce minimum, on en pleure pour eux… Faut-il préciser que leur cadeau de Noël se réduit à une orange ou une papillote quand ils sont encore chanceux ?
Personne ne peut être source d’espoir ; pas même les hommes nouveaux, les autorités de l’après-Ceausescu qui regardent ce système s’enfoncer dans sa décrépitude car les mentalités, elles, n’ont pas changé ! Tout le monde achète tout le monde, cultivant toujours la corruption qu’avait déjà fait naître le communisme et l’on paie les policiers en cigarettes pour éviter qu’ils ne fourrent leur nez dans les affaires de l’institution, les vols des pensionnaires. Comment lutter contre cette corruption encore pire qu’avant selon certains ? Et Illona de surenchérir : il y a quelques années, si vous hébergiez un étranger, vous risquiez 30 Millions de lei d’amende _ un an de salaire ! Pire, si dès 25 ans vous n’aviez pas d’enfants, même si vous n’étiez pas marié, vous deviez payer au prorata du salaire. Par contre vous receviez 1000 lei (50 cents d’euro, le prix d’un café ou d’un litre d’essence là-bas) par enfant au titre d’allocation familiale ! Et c’est en l’écoutant que je me demande comment les gens de chez nous osent se plaindre de ne pas encore avoir assez pour élever leurs enfants alors qu’ils ont des allocations pour la naissance, pour la rentrée scolaire, des bourses (…) ?
Paroles tout aussi amères d’une femme qui parle des femmes, des mères de son pays. Saviez vous que le prix de la pilule au marché noir à 8000 lei équivalait à une semaine au moins de nourriture ; pilule par ailleurs interdite sauf à partir de 5 enfants ou de 45 ans ou en cas de grave maladie ? Ne prononçons pas même le mot d’avortement qui était puni d’incarcération à vie parfois si l’on n’avait pas les moyens de payer des pots de vin, voire de mort – les femmes étant suicidées dans les prisons… Pas de gynéco, pas de suivi si ce n’est des insultes d’un médecin : qu’est-ce que tu veux espèce de p*** ? quand une jeune femme osait demander un contraceptif à l’époque où Ceausescu appelait à la multiplication de ses fils pour assurer la fertilité du pays. A la maison, dans les villages comme les hôpitaux de grandes villes, la vie et la mort se conjuguent comme des alter ego même aujourd’hui. Je me souviens d’un hôpital sordide que nous a montré Dan la veille et dont on sentait de dehors une odeur repoussante ! On est pourtant en Europe. A 2000 km de la France. Qui s’en souvient ? Je me souviens des émissions, des livres que j’avais lus sur la Roumanie, des lettres de mes amis que j’avais reçues, mais l’irréalité de l’écran ou du papier rendait cette situation infrangible, alors que là, j’étais bien dans le concret même de loin, en vacancière tranquille en train de voir le pire de l’Europe ou presque ! Témoin paralysée et affolée des ravages de la pensée obscure du Conducator et de son inévitable radicalisation. J’aurais tant aimer apporter même sur Ciao plus que mes mots !!!!
Après un détours par des toilettes du siècle dernier, – une espèce de trou au fond du jardin dans une cagette branlante où l’on se rafraîchit un peu le visage vaseux avec un robinet déglingué qui laisse échapper l’eau au compte goutte -, Illona commence à montrer une réticence extrême à l’idée de poursuivre la visite des lieux par les chambres… Étrange comme cette jeune femme si sympathique a revêtu en quelques instants un visage grave et une voix plus brusque et distante. C’est comme si soudain, il y avait un sentiment de gêne, mêlé de honte face à ce spectacle peu flatteur voire humiliant pour ceux qui veillent avec les moyens que l’on va voir, aux destinées de cette institution. Accueil méfiant, donc un rien hostile, bien que nous ne soyons pas des journalistes ou des visiteurs humanitaires. Par un prodige de solidarité, ce sont les femmes, la secrétaire et la comptable qui passent outre les objections pour s’emparer de l’autorité et s’imposer comme guides. Dan a bien du tenter de traduire notre pensée avec calme et un ton rassurant : ce n’est pas pour juger que nous sommes ici ; ce n’était pas pour vous juger que nous avons accepté la proposition de Dan, mais pour aider l’orphelinat !, paroles assorties d’un geste d’impuissance et d’un petit sourire de notre part. Passée la cour anodine et sombre qui ressemble à celle d’un internat, nous pénétrons dans des dortoirs sans fenêtres ou aux fenêtres barricadées sentant effroyablement mauvais dont on nous explique qu’ils sont occupés par les enfants qui ne savent retenir leurs envies pressantes. De toute façon, il faut sortir pour aller faire ses besoins et certains d’entre eux sont encore trop petits pour connaître le chemin, surtout quand tout est noir et qu’aucun éclairage ne rassure.
Passant la deuxième porte, on observe des gosses au crâne rasés dans de minuscules pièces repoussantes, prostrés sur des lits métalliques, blottis sous une petite couverture et qui nous regardent avec une résignation teintée d’embarras. Il n’y a rien dans ces chambres : à quoi bon des armoires puisqu’ils n’ont pas de vêtements à ranger, à quoi bon des casiers puisqu’ils n’ont pas le moindre effet personnel ? Cet hiver, ils auront pour eux un poêle en faïence que l’on nous promet depuis des années », commente la comptable comme s’il s’agissait d’un miracle ! Vous parlez d’un réconfort ? Pour eux, c’est comme s’ils allaient déjà changer de vie… Beaucoup d’enfants d’ailleurs préfèrent rester au lit pour se réchauffer car ils n’ont pas de vêtements assez chauds ni de chaussures pour affronter l’hiver. Aujourd’hui, les enfants sont quasiment tous habillés, on les appelle par leur nom ou leur numéro pour qu’ils se présentent. Illona nous fait remarquer que tous les enfants portent des vêtements prêtés, pour être présentables quand il y a des visiteurs attendus, mais ce n’est pas toujours le cas. Pour assurer leur toilette, ils n’ont qu’une grande salle glacée avec des pommeaux suspendus au plafond d’où coulent quelques jets et trois lavabos dont le débit se mesure à la goutte ! Une douche par semaine et encore ! On ne peut faire mieux puisqu’on ne pourrait payer la facture ! Les glaces brisées sont recollées. Quand un enfant a fait ses besoins sur lui ce qui arrive en permanence, il est nettoyé avec dégoût par l’un des éducateurs – des femmes indifférentes – avec du papier journal, ce qui donne un peu la mesure de la tragédie humaine se jouant dans cet enfer ! C’est effrayant !!!!
Le décor fait froid dans le dos autant que la situation de ces orphelins. Tout aurait besoin d’être réhabilité que ce soit les bureaux, les pavillons, les sanitaires ou les cloisons. Murs défraîchis aux couleurs indistinctes, empestant l’humidité. Peu d’ampoules dans les pièces ou les couloirs : on les vend parfois pour acheter un pain… Retour au sombre réfectoire illuminé par de toute petites fenêtres ; les vieilles tables de formica ou de fer et les tabourets, les bancs crissant sur les catelles. Attenantes, on aperçoit les cuisines où l’on s’affaire avant le déjeuner et où l’on est partagé entre l’élan du coeur pour remplir des estomacs criant famines, l’obligation de faire avec très peu, le découragement, l’amertume et une possible indifférence. Est-ce là cette bonté privée, sans idéologie sans pensée évoquée par Vassili Grossman dans Vie et Destin? Elle s’étend sur tout ce qui vit, même les souris qui peuplent l’établissement et sont les fidèles compagnons de ces femmes. Notre seule photographie à l’intérieur les immobilisera dans leur uniforme gris. Il n’y a qu’une salle de loisir pour 120 pensionnaires ; petite, sombre elle aussi, dénudée et dont la seule distraction reste le téléviseur de l’ancienne époque ! Puis, l’inévitable buanderie où est entreposé le linge ; les uniformes, sous-vêtements éculés et maintes fois reprisés quand il y a encore du fil et une aiguille ou de l’argent pour payer la couturière. Il faudrait des vêtements de toutes sortes, des bottes pour franchir l’hiver rude, des chaussures de gymnastique. Pour laver le linge ? Seulement un lavoir, à l’extérieur. On se croirait revenus des décennies en arrière ! Et dire que nous nous satisfaisons à peine de nos machines à laver… Même les draps, souvent sales, les taies, les couvertures manquent.
Des dizaines d’enfants doivent partager leurs lits par manque de couvertures chaudes. Il ne reste à voir que la salle pour les soins médicaux assurés par une infirmière et un médecin qui se déplace en cas de problèmes graves quand on a de quoi le payer. Pour le reste, c’est aux éducateurs à surveiller et diagnostiquer quand ils prennent le temps de venir dans cette pièce puant l’éther. Lors de notre passage, un enfant de 4 à 5 ans croupissait dans son vomis sur un lit. Il attendait l’infirmière tout en sachant qu’il n’aurait au mieux qu’une demi aspirine pour calmer une violente douleur au ventre dont personne ne semble vraiment se soucier. Quasiment pas de sparadrap, de thermomètres, de pommades, de médicaments élémentaires, encore moins d’antibiotiques ou de vaccins dans la mesure où l’on attend une augmentation des budgets qui ne viendra peut-être jamais. Car à l’orphelinat, on n’a pas le temps pour les sentiments : trop de travail, pas de moyens et surtout pas de courage pour apprivoiser ces sauvageons sans avenir … Jusqu’à peu encore, avant que des missions étrangères n’assistent le personnel, on préférait la solution d’urgence ou de force ce qui explique que certains enfants, pris de crises d’épilepsie ou de nerfs étaient attachés aux radiateurs ne fonctionnant plus pour être plus facilement bourrés de neuroleptiques qui les tuaient à moyen terme. Enfin, aujourd’hui, on préfère la patience, mais l’affection n’est pas encore au rendez-vous…
L’heure approche de prendre congé et une poignée d’enfants nous adressent des signes de victoire avec une violence qui écorche leur enfance et qui nous arrache un sourire. Si elle nous avait inspiré de la consternation, notre visite devenait presque la victoire des orphelins et leur élan finissait par nous satisfaire, tant notre présence, pendant quelques instants, leur avait donner l’impression d’exister. Il en faut si peu – un autre regard, un sourire, une main – pour rendre quelqu’un heureux ! Impossible de sortir indemne d’une telle visite malgré les passionnantes discussions que nous avons entretenues pendant toute l’après-midi et les liens que nous avons facilement noués même si à un moment, la honte a pu tendre l’atmosphère. J’ai pu être le témoin de ce qui est toujours pour moi innommable en dépit de mon effort à traduire mes souvenirs, mes impressions, mes visions. Mais je n’ai pu leur donner que quelques sourires en guise d’espoirs et quelques friandises que j’avais sous la main pour les voir rire. Entre action et abrutissement, les orphelins réels ou non se meurent ou survivent dans les flétrissures d’un pays qui les a oubliés, qui les dissimule en général ou les exhibe parfois pour tenter de séduire des pays désireux de les aider. N’avez-vous jamais reçu une enveloppe avec une photo d’orphelin roumain appelant à l’aide ? Ce que vous avez peut-être vu n’est qu’un faible échantillon de la misère de ces orphelinats. Les orphelins ont fait scandale car ils étaient devenus un marché de l’adoption facile pour des enfants blancs à bas prix pour les pays riches, mais ce flux là qui apportait de l’argent a été stoppé…
Aujourd’hui, on ne peut que difficilement sortir un tel enfant de sa misère même avec la meilleure volonté du monde. Personne ne voudrait d’un enfant malade ou handicapé, de toute façon et beaucoup déjà ont dépassé le stade de la récupération. Il finira sans doute sa vie dans cet enfer s’il dépasse les 20 ans, ce qui n’est pas évident pour la moitié d’entre eux !!!! On ne peut qu’apporter un peu de son argent par diverses œuvres humanitaires ou ce que l’on a en trop si l’on passe la frontière ou connaît une association qui assure le transport de tous les produits de première urgence … Il en existe quelques unes parsemées en France qui accueilleront vos dons ; alors, essayons ENSEMBLE de ne pas les oublier, car pour eux quelques cents pourraient changer leur quotidien ! Certains d’entre vous me diront, – je l’entends déjà – qu’il y a déjà beaucoup de misère chez nous. Oui…, bien-sur, mais est-ce une raison pour tourner le dos aux autres ?
Notre seconde journée à Bucarest s’achève sur une intense fatigue aussi physique que morale. Après l’orphelinat et un festin de roi au restaurant dont on se sentait déjà coupable en repensant à la famine des orphelins, quelques efforts nous ont menés jusqu’au récital qui me rappelle toutes ces images pénibles dont je ne reviens pas encore. Je me remémore une phrase étrange et marquante : Apa trece, pietrele raman ; que l’eau s’écoule et que les pierres restent ! . Mais que devient le limon ? Quel amour pour ces abandonnés qui ne connaissent même pas ce mot, ni les gestes qui en témoignent ? PAS D’AMOUR !!! PAS D’AMOUR !!! J’en pleure, j’enrage en moi-même. Quelle vie et quel avenir pour les « vermines » ? PAS DE VIE !!! Des visages creux, des yeux vitreux sans horizon, des mains tendues vers rien, un corps maigrelet parfois impotent, un maintien montrant la vie âpre et sans clémence. Je repense aussi avec un pincement terrible au coeur, à Nicoletta, ma première correspondante qui a peut-être atterri avec ses 5 frères et soeurs, comme tant d’autres enfants après la ruine de la Révolution, dans l’un de ces hospices… Je murmurai Maman, Papa pour me rassurer. Je les avais près de moi, pourtant. Mais tous ces enfants n’avaient pas ma chance, ils n’avaient jamais eu l’once d’une preuve d’affection de personne et ne connaîtraient jamais le sens du mot AMOUR. Mes déchirements intimes, mes peurs, mes doutes me semblaient d’un affligeant égoïsme et presque indécents. Et je me rappelais encore cette conclusion de Dan, la veille devant notre hôtel : Nous sommes malheureux parce que nous n’avons pas ce que nous désirons. Mais savons nous vraiment ce que nous désirons ?
D’un coup, je me sentais bien lâche de ne penser si souvent qu’à moi et mes pauvres petits malheurs… Et je gardai un goût de cendre… en sachant combien l’on peut balayer d’un geste facile de la main – en tournant la page de cet avis après une note, un commentaire ou un passage – les réalités cruelles d’enfances oubliées, ignorées ou mourant dans l’indifférence PARTOUT DANS LE MONDE (et plus encore hors d’Europe), comme pour conjurer le mauvais sort et espérer que cela ne nous arrive JAMAIS … ET pour un enfant secouru combien d’abandonnés qui crèvent comme des chiens ? Croyez bien que ces enfants maudits d’Asie, d’Afrique, d’Amérique, d’Océanie qui par un sort ou un autre – la famine, l’absence de tout, le SIDA ou d’autres terribles fléaux – sont condamnés aux mêmes désespoirs, je ne les oublie pas !! Une pierre à la fois, seulement, car je sais bien que mes mots ne pourront pas changer le monde. Mais le soleil dans le cœur d’un enfant grâce à un bonbon ou un jouet, ça vaut bien un petit geste !
A ces questions :
Combien de temps pour digérer ces images ignobles ?
Combien de temps pour chasser les visages de cette misère ? Comment de temps pour apaiser les battements de nos coeurs ? Combien de temps pour éteindre ce feu de paille, cet élan humanitaire qui s’éveille en nous, enflamme nos passions et fait résonner dans nos tripes l’écho de sentiments trop souvent ignorés ? Combien de temps avant que la lecture d’un avis sur le chocolat Lindt qui ravirait les papilles de ces enfants n’en connaissant pas même le goût, les couches Pampers ou la bière Kronembourg ne nous ramène à notre réalité, nos petits tracas quotidiens ô combien confortables ?!
A ces questions-là, je ne sais pas répondre …
La Roumanie, heureusement ce n’est pas que cela, ça l’est de moins en moins, grâce aux efforts motivés par l’entrée dans l’Union. C’est un beau pays, chaleureux où la misère existe hélas trop souvent, mais où l’Espoir permet d’avancer et de croire en un avenir meilleur!
Certains noms ont été modifiés pour respecter l’anonymat.
Photos de 2005 illustrant le traitement des enfants handicapés (source et crédits des photos)


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Curieuse, j'essaie de faire d'Ideoz un espace éclectique et tourné vers les échanges et la rencontre avec les différence. J'aime Kafka (l'homme), l'oeuvre de Zweig, la musique des Balkans, les sports en général notamment le tennis, le cinéma de tous horizons comme fenêtre sur le monde, ou encore les sorties au restaurant pour y déguster les cuisines du monde... Historienne, anthropologue et ethnologue de formation. Voyageuse inconditionnelle, je nourris un amour viscéral pour les pays d'Europe centrale et orientale, avec une prédilection pour les Balkans (Serbie et Roumanie). Dans ces terres, qui m'ont enseigné beaucoup de leçons, au fil de quinze ans de découvertes, de rencontres et de hasards... je me retrouve parfois... tant elles sont insoumises, contrastées, passionnelles et contradictoires. ------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Il n'y a pas de vérités, il y a des perspectives et des points de vues... Laissez-moi vous montrer le monde avec mes yeux et je le regarderai avec les vôtres... -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- "Il faut qu'il y ait le chaos en soi pour accoucher d'une étoile qui danse." Nietzsche -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- « Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui. Demeurer enclos dans son identité, c’est se perdre et cesser d’être. On se connaît, on se construit par le contact, l’échange, le commerce avec l’autre. Entre les rives du même et l’autre, l’homme est un pont. » Jean Pierre Vernant, La traversée des frontières ________________________________________________________________________________________________________ Me contacter sur ma messagerie...
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Commentaires
Bonjour,
Merci pour vos mots peses et pesant dans mon esprit…qui ne sont pas que des mots justement, mais bien des phrases traduisant vos emotions pour mieux les partager.
Je suis installee a Timisoara pour un an, une ville bien developpee et relativement « riche » en Roumanie. Malgres tout, je croise regulierement ces regards vides que vous decrivez .. dans la rue, aux intersections, sachet de colle dans une main et l’autre tendue, dans l’ignorance de tous. Ceux-la ne sont pas en institution, mais a la merci de la rue et de ces dangers encore sans Amour.
Comme je vous entends et je vous comprends lorsque vous vous sentez impuissante et coupable. Que faire, sinon donner de l’argent ou un chocolat par la vitre ?? car il ne s’agit la que de remedes honteux a bien court terme.
Et ce sentiment terrible que ces regards ne sont plus ceux d’enfants .. comment proteger les enfants de cette vie de misere ??!!
Comment !!!
bien a vous et encore merci pour ces « quelques » mots.
Bonjour,
Je sais que beaucoup de choses ont changé mais j’ai entendu dire que même maintenant le cas des handicapés et des roms était loin d’être au top…
Quelqu’un peut-il m’en dire plus? Savez vous qu’elle est la prise en charge actuellement?
J’ai été plusieurs fois en Roumanie mais je n’ai jamais pu avoir vraiment d’infos.
D’après les photos il semble qu’en 2006 c’était loin d’être le top mais en 2010?
Merci pour cet article
Bonjour Sandrine et merci pour ce témoignage bien écrit qui fait prendre la pleine mesure de la tragédie qu’est la question des orphelinats roumains.
Je ne suis pas allée en Roumanie, mais c’est la Roumanie qui est venue à moi et qui, depuis lors, me hante.
Vous commencez le texte par : »la mort d’un système n’est pas la fin….d’un système totalitaire »
Vous ne pouviez pas aussi bien dire car si le système et ces diaboliques auteurs sont morts, « leurs enfants » sont encore là. Et ces enfants là, mutilés à jamais, sacrifiés et inconsolables ont gardé des plaies qui saignent. Ils sont la bombe à retardement des Ceoucescu.
Ma Roumanie à moi, elle a le visage d’un jeune homme, un enfant, il n’a que 23 ans. Il est beau et si courageux mais à l’intérieur il est tout cassé. Par pudeur il cache combien son âme est en miette; dans la solitude de ses nuits il se débat inlassablement contre ses peurs et ses fantômes.
Si vous le croisez, vous ne le reconnaitrez pas car il porte des masques pour ressembler aux jeunes de son âge. Il ne veut pas notre pitié, il espère s’en sortir, guérir… On croit qu’il est là avec nous, mais il vit en enfer !
Vous aviez raison Sandrine, la tragédie Roumaine n’est pas finie…
Bonjour Marine,
vous lire est un plaisir. Merci d’avoir prêté attention à mon article et d’avoir déposé vos mots.
La Roumanie est aussi venue à moi, il y a longtemps. Etant enfant, je n’imaginais pas vraiment ce que pouvait être ce pays. Je recevais de mes correspondantes des cartes postales (toujours la même ; un hôtel de type « communiste » froid et si archétypal de ce qu’on peut imaginer de la période Ceausescu) et je me disais : mais est-ce ça la Roumanie?
Ensuite, j’ai rencontré un ami, D, avec qui j’échange depuis 13 ans. Notre rencontre s’est faite également par correspondance après la chute du régime, ce qui m’a permis de prolonger mon appréhension de ce pays. J’ai appris beaucoup au fil de ses lettres, mais aujourd’hui, je retrouve en lui ce que vous expliquez à propos de ce jeune homme… Un jour, il y a un ou deux ans, j’ai demandé à D. ce qu’il en était aujourd’hui des orphelinats roumains ; il m’a froidement répondu « je ne sais pas, ce n’est pas mon problème, ça ne m’intéresse pas ». J’avais alors revu un reportage dans Zoom Europa sur le traitement des malades psychiatriques et des handicapés, enfants ou adultes dans la Roumanie actuelle. Et je me suis aussi rendu compte que la fin d’un régime ne changeait pas forcément les codes et les systèmes de pensée, ni même les valeurs d’une société…
Il est possible que quand on a connu les affres de la misère, l’obsession d’avoir une vie meilleure peut facilement ôter tout scrupule…et parfois même toute humanité.
Je pense à ses femmes roumaines, prisonnière d’un ventre qui se remplissait tous les ans alors qu’elles n’avaient rien à offrir à leurs enfants. Travailler à l’usine et rentrer épuisée pour voir ses petits traîner dans le froid sans nourriture. Plus la force de rien. Kligman écrit : « les femmes en sont arrivées à considérer leur propre corps comme un ennemi intérieur » entre 1966 et 1989, 10 000 d’entre-elles sont mortes des suites d’avortements clandestins. 10 000 femmes sont mortes pour sauver un enfant de l’enfer qui l’attendait.
Comment se sortir de l’engrenage de la souffrance qui se reproduit de génération en génération?
On a vu que l’adoption n’était pas une solution miracle car si elle remplie le vide des adoptants , elle comble rarement le vide que génère un abandon.
Que pouvons-nous faire, nous qui avons eu tant de chances?
On m’a dit qu’il fallait accepter qu’il y ai des sacrifiés.
J’ai du mal à l’accepter.
C’est un débat fort intéressant que vous initiez et je serai ravie de poursuivre l’échange, en dépassant le seul sujet qui l’a favorisé…
D’ailleurs que diriez-vous qu’on se tutoie?
Peut-être cet embryon de débat peut-il aussi compléter nos réflexions?
En l’occurrence, il s’agit de l’ami dont je vous ai parlé… et qui a beaucoup apporté à ma vision de la Roumanie, en dépit ou justement à cause des fêlures que son identité, l’histoire de son pays et l’ancienne dictature qu’il a connue, ne serait-ce qu’une décennie, ont fait émerger …
Coucou !
Donc en lisant ton message Sandrine, j’ai compris que je devais cliquer sur « cet embryon de débat » et hop, je suis arrivée sur la page de discussion que Dan a démarré et où j’ai apporté mon petit grain de sel !
Je ne suis pas une spécialiste de la Roumanie, mais je trouve que le point de vue de Dan et celui de ton papa à travers ton témoignage sont précieux car ils apportent un éclairage différent des raccourcis habituels.
S’il y a un sujet qui m’intrigue c’est cette étude sur l’adoption qui dit que les enfants nés en Roumanie présentent plus de troubles psychologiques que les autres. ( troubles de l’attachement)
ça serait bien de recevoir des témoignages d’enfants adoptés nés en Roumanie et… pourquoi pas… des témoignages de mamans roumaines qui, un jour, ont donné leur enfant.
Formidable… J’ai lu ton message et je vais y répondre dès demain… Egalement celui de ce sujet. Je suis un peu au four et au moulin, débordée, par tout ce qu’exige Ideoz pour survivre et éventuellement trouver une raison d’être à court ou moyen terme sur un plan autre que personnel. Par conséquent, quand je lis des commentaires qui s’intéressent réellement aux sujets comme c’est le cas des tiens, j’essaie de créer des liens avec d’autres sujets, d’autres auteurs… Merci pour tes participations très précieuses aussi.
L’horreur bien cachee dans ces institutions ou on ne sait pas vraiment ce qui s’y passe. Il y a aussi ici une institution du nom de Demir Kapia en Macedoine dont j’entends parler depuis mon arrivee ici. Il parait que c’etait un peu la meme chose qu’en Roumanie et que des progres ont ete fait aussi.
Un ami Suedois qui fait ses etudes d’educateur a effectue un stage ici a Demir Kapia l’annee derniere et dit que malgre son enthousiasme a essayer d’apporter des ameliorations et de s’interresser au sort de ces enfants, il a ete completement desapointe par le systeme politique et social assez corrompu au detriment des reels besoins de ces enfants. En clair, je pense qu’ils s’en fichent et c’est comme ca. Point barre.
Les choses mettent tellement de temps a changer dans ces pays avec encore une mentalite communiste ou dans cette periode de transition les personnes aux hautes fonctions ne pensent avant tout qu’a en mettre dans leurs poches plutot que d’ameliorer la societe et ou l’appartenance a un parti prime sur les postes a responsabilite plutot que sur des criteres professionels. Quel gachis!..Qu’importe si ils ont etudie ou pas pourvu qu’ils soient pistonnes et directeurs…
Une petite histoire bien triste. Quand je suis arrivee dans ce village il ya 22 ans, il y avait une retardee mentale du nom de Lila qui se baladait dans le bled en accostant tout le monde disant deux trois mots et demandant toujours des cigarettes qu’elle fumait avec avidite sous ses cheveux blonds en broussaille. Petite, menue, le regard bleu vif elle vivait avec sa mere dans une maison bien desuette. Puis quans cette derniere est decedee, la famille a vendu la maison et ils ont place Lila en institution. Plus de Lila pour animer un peu le village…Quelques temps apres on appris le suscide de Lila qui s’est jetee d’un pont sur le Vardar. Lila deracinee, de son quotidien, de ses familiers, de son lieu de vie. Elle avait 43 ans.
Honneur a toi Lila, a tous ces gens comme toi qui souffrent dans leur ames et dont on ne parle meme pas. Oublies de la societe et qu’on bourre de medicamments jusqu’a en devenir des zombies. Ici ils n’ont pas de psychiatres comme chez nous supposes nous aider dans nos investigations interieures ou alors ils sont encore plus fous que leurs patients. J’ai eu l’occasion d’en rencontrer un ou deux…
Caroline, ta révolte est légitime et en même temps je ne sais pas si ça aide à quelque chose d’accuser les institutions. Ces pays sont tout simplement en retard économiquement et socialement comparé au nôtre. Si une machine à remonter le temps nous projetait chez nous 50 ans en arrière, on serait aussi attristées par beaucoup de choses et chez aussi les malades mentaux n’étaient pas bien considérés, on les cachait et on les attachait avec des cordes. Il faut aussi tenir compte des différences de culture. Ainsi il y a des habitudes, des pratiques qui, à juste titre, nos choquent chez les autres mais l’inverse est vrai aussi.
Il est certain que la pauvreté ne justifie pas la grande dureté et indifférence dans les rapports humains, la preuve en est l’Asie qui entoure ses enfants et ses vieux de beaucoup d’amour.
Il est bien évident C aroline que tu ne changeras pas le monde mais je crois que par l’exemple que tu donnes chaque jour autour de toi, tu apportes cet autre regard qui éclaire l’autre.
C’est grâce aux échanges culturels, qu’on peut se remettre en cause et s’améliorer. Ne plus reproduire ce qu’on avait toujours vu parce qu’enfin on réalise qu’il existe une bien meilleure manière de faire que celle qu’on connaissait jusque-là.
Eh oui, c’est bien la le probleme, ils ne realisent tout simplement pas ce qu’il existe une meilleure facon de respecter les autres. Ils ne connaissent pas… C’est tout simplement l’evolution des mentalites. On peut pas etre ce qu’on a pas connu et a l’inverse, il est difficile de se plonger dans un systeme et une mentalite que je n’ai jamais connu non plu, ayant vecu toute ma jeunesse en Suisse avec sa democratie directe (que je trouve quand meme pas mal comme systeme) Et entre parentheses, ce n’est pas les institutions que je critique mais la politique. Parceque eux, ils savent et ont meme le pouvoir de changer les choses mais…Oui vaut mieux echanger comme vous dites des choses plus legeres, mais comme internet permet de bavarder un peu, pourquoi ne pas dire les choses tout en ayant bien conscience que ca ne sert strictement a rien (surtout pas a changer le monde) sinon a bavarder tout simplement… Et je suis tout a fait d’accord en ce point avec vous, la meilleure facon d’essayer de changer quelque chose, c’est bien soi-meme…
En elevant son niveau de conscience sans oublier celui du coeur…Pour ca internet, c’est bien…
bonjour,
je connais bien les orphelinats roumains car j’ai adopté 2 enfants roumains dont un petit garçon dit irrécupérable car handicapé moteur et mental. Il est arrivé dans un état abominable tels les enfants des photos vus dans votre reportage! aujourd’hui, bien-sur il est lourdement handicapé mais sa joie de vivre, son sourire me comblent chaque jour!
je suis allée en Roumanie en 2009 comme simple touriste. Evidemment j’ai voulu savoir comment avaient changé les orphelinats, je me suis heurtée à un mur : silence voire même agressivité! Je sais que les mentalités mettent du temps à changer mais m…. il y a encore à ce jour en Roumanie des enfants qui vivent l’horreur et cela est inadmissible! Ne peut on pas créer une association pour aider ces pauvres petits plutôt que discuter. C’est vrai je suis en colère car je ne peux admettre qu’il faille attendre que les mentalités changent! Si nous savons nous devons agir même petitement alors connaissez vous des gens prêts à s’investir pour rendre la vie des enfants roumains abandonnés un peu plus décente? merci encore pour vos informations et je ‘attends votre réponse . Amicalement



Photo mystère : où est-ce?


















Votre article reveille de bien douloureux souvenirs. Travaillant dans un IME des educateurs d’un autre centre, etaient partis en Roumanie, pour visiter des orphelinats. Il nous en avaient rapporté des images, mais plus boulversant des temoignages, a la limite du supportable.
Combien de temps mettra cette honte a disparaitre ?
Pauvre petits etres innocents, prives de la plus elementaire des nouritures de la vie : l’amour .
Comme dit la chanson, On ne choisit pas sa famille, on choisit pas ses amis, on choisit pas non plus les trottoirs deManille , de Paris, ou d’Alger, pour apprendre a marcher………
a bientot