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Aie ! le tourisme : « Je hais les voyages et les explorateurs »

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« Je hais les voyages et les explorateurs » Claude Lévi-Strauss (Tristes tropiques)

Paraphrasant Claude Lévi-Strauss j’écrirais volontiers : « je hais les voyages et les touristes » (ou encore : « je hais le tourisme et les touristes », variante peut-être plus exacte). Lévi-Strauss relate dans Tristes tropiques ses expéditions au cœur de l’Amazonie pour étudier des populations dites, à l’époque, « sauvages », aux noms poétiques : Boroboro, Nambikwara…
Il s’agit vraiment d’expéditions, et l’ethnologue, authentique explorateur, est à ce titre plus proche des Mungo Park, René Caillé, Livingston etc., que de nous, touristes d’une semaine avec assurance rapatriement. Ce livre inclassable, qui débute par cette phrase maintenant célèbre, a raté le Goncourt (parce qu’il était inclassable) ; mais l’on pourrait donner le Nobel de littérature à son auteur (qui vient d’avoir cent ans) pour l’ensemble de son œuvre.
Le tourisme a remplacé le voyage, et les touristes les explorateurs. Situer ce phénomène de masse par rapport à l’expérience individuel de Claude Lévi-Strauss peut être un point de départ. Ce qu’il faut opposer – au risque de paraître élitiste -, c’est cet homme seul qui part pour découvrir le Brésil et les tribus amazoniennes de la forêt dense (non encore exploitée par l’homme moderne), au tourisme de masse actuel : d’un côté il y a une improvisation de tous les instants, un inconfort et des dangers permanents, une attention portée au quotidien des populations rencontrées, aux multiples choses insignifiantes qui font cette pâte humaine que tente de déchiffrer l’ethnologue ; de l’autre il n’y a que des distractions programmées dans un contexte sécurisé et agréable qui est imposé aux populations locales pour répondre aux exigences de clients qui ont acheté un produit bien défini. (Value for money, telle est, là aussi, la règle d’or : le client doit être satisfait, le bouche à oreille est encore la meilleure pub !) Nous sommes dans la « grande consommation », et le marketing touristique en est le fer de lance. L’on sait par exemple que la qualité de la nourriture est un facteur important de satisfaction pour les croisiéristes ; l’on sait que la clientèle asiatique ne supporte pas les temps morts, la programmation doit être tendue : on visite Le Louvre au pas de gymnastique avant de partir pour une autre capitale (on se tape la Joconde et puis on va voir Goya au Prado…) ; l’on sait que… etc. On sait tout. Aujourd’hui nul tour operator n’a le droit de faire des impasses : le client sait ce que l’on doit lui donner – c’est la règle du tourisme de masse -, et ses droits sont d’ailleurs protégés par une réglementation spécifique dont de lourds extraits figurent sur les dépliants des agences de voyage. Le tourisme est un business comme un autre, et les sourires de façades des organisateurs ne doivent pas faire illusion ; il en est d’ailleurs de même de ceux des touristes toujours enclin à protester pour en avoir plus, ignorants les conditions locales où souvent des gens sont exploitées pour leur rendre les services auxquels ils pensent avoir droit indépendamment de toute considération humaine ou sociale.
Cet agrégat mondialisé de demandes individuelles de plaisirs sur fond d’hédonisme, de distractions, de voyages, de dépaysement constitue un vaste flux entre des vases communicants que sont les pays d’accueil et de réception – chacun d’eux étant à la fois émetteur et récepteur de touristes. Ce mouvement est devenu permanent pour améliorer la rentabilité des investissements et satisfaire une demande sans cesse boostée par la publicité et les médias. La notion de retour sur investissement s’impose aux différents acteurs de la chaîne touristique, comme dans l’industrie. L’activité touristique ne peut fléchir sans qu’une situation de crise soit déclarée ; il faut donc toujours de nouveaux clients pour maintenir le taux de croissance. S’il y a une culture, c’est bien du côté des opérateurs touristiques qu’il faut la chercher, et non chez les touristes qui sont avalés par le système comme de simples consommateurs ; ils constituent une masse d’anonymes, qui peut se subdiviser, pour des besoins de gestion, en fonction des destinations, des activités, types d’hébergement, modes de transports, du pouvoir d’achat, des CSP, etc., sans pour autant créer des catégories ayant des spécificités marquées. Les aborigènes d’Australie nomment les touristes qui s’agglutinent autour d’Ayer Rock : « les fourmis ». C’est un terme générique qui sous-entend des comportements grégaires, avec des codes vestimentaires, alimentaires, des visites obligatoires de « sites classés » (ça c’est le côté culturel), des relations sociales organisées et provoquées, etc. Emmitouflés dans les couvertures du tour operator ils regardent le lever de soleil sur le Stromboli après une nuit à la belle étoile, alors qu’ils n’ont jamais regardé le soleil qui se lève sur leur propre jardin. Les aborigènes ont, en un mot, bien résumé l’affaire : le tourisme de masse c’est une vaste fourmilière. Il faut avoir vu, il faut avoir été vu à, il faut pouvoir parler de… tels sont les moteurs de cette névrose touristique. Le voyage est autant une nécessité sociale, qu’un moyen de combler un vide psychique ; c’est une technique psychanalytique pour des populations urbaines qui veulent échapper à leurs vies organisées, en achetant au meilleur prix la liberté et l’aventure.
Comme tout risque est évacué, que l’imprévu est réduit à rien, il est bien évident que l’explorateur a du mal à percer sous le touriste, même pendant les treckings les plus durs sur les dunes du désert de Gobi par exemple (sans GPS, dit la brochure !). L’individu qui part seul, sans programme bien établi, se laissant porter par les courants et les vents, au hasard des rencontres, ne rentre pas dans le moule et n’appartient pas au monde du tourisme ; sorte de hippie, il est proche du SDF et du vagabond. Il échappe aux spécialistes du marketing, du sociétal, de l’économie de marché ; il est en fait un néo-aborigène. Et une anomalie statistique… S’il a beaucoup d’argent on le compte dans les people qui font des caprices entre eux, se déplaçant avec leurs bolides, leurs jets et yachts… devant les yeux ébahis du bon peuple en tongs, qui ne rêve que de cette vie là : un tourisme de stars ! Mais où sont les différences ? dans les prestations répondront les professionnels. Prestation, voilà bien le mot clé de l’affaire !
Le tourisme a en France son ministère ! c’est donc une affaire d’Etat. Ce n’est pas certes une fonction régalienne, mais une activité dont le poids dans le budget et la balance commerciale mérite l’attention du Prince qui gouverne. Ajoutons-y la notoriété, l’image du pays et autres ingrédients qui sont les signes de la grandeur d’une nation pour ne pas laisser le secteur aux seules mains des marchands. L’Etat donne donc au tourisme ce quelque chose, ce presque rien, ce je ne sais quoi, qui fait du tourisme l’incarnation de valeurs. Touristes de tous les pays… on vous aime ! Vous êtes encombrants, sales, bruyants… mais on vous aime comme nous-mêmes… nous-mêmes également touristes, bien entendu. Tous touristes, tel pourrait être le slogan de la nouvelle société mondialisée. Une société de loisirs et de RTT. De part le vaste monde, tous n’y ont pas accès, mais tous en rêvent !
Dans la forêt amazonienne Claude Lévi-Strauss partait avec des bœufs : pour emporter avec lui et sa troupe de quoi manger ! On est bien loin des buffets du Club Méditerranée, ou de ces superbes tables dressées en pleine brousse pour les aventuriers d’un safari photo qui croient jouer « Out of Africa » en regagnant leur lodge couverts de poussière.
Ceci ne veut pas dire que la notion de loisir est contesté, déconsidérée, bien au contraire ! Mais plus simplement que l’organisation des loisirs est devenue une contrainte, que le loisir de masse peut être jugé par certains insupportable et qu’ils ne veulent pas jouer ce jeu là, qu(ils ne veulent pas de cet embrigadement avec des TO, des GO et des GM, des animateurs, des guides, des compagnons etc. Comme l’a dit Brassens quand on est plus de deux on est une bande de cons… Quand il y a un parking, je quitte l’endroit, tel pourrait être le mot des marginaux du tourisme.

Le loisir absolu est propre à celui qui n’a rien à faire, à l’oisif parfait genre Proust (qui l’a mis à profit). Mais tous ceux qui sont attachés à un labeur quotidien pour vivre, ne tendent-ils pas vers ce but ? Temps de travail, avantages acquis, qualité du travail, qualité de la vie, temps libre, vacances, RTT, 35 heures, mi-temps, temps partiel etc., sont les mots qui expriment cette recherche, dont certains font profession. Un fonds de commerce qui ne risque pas d’être délocalisé car la tendance naturelle est de s’en remettre à une organisation plutôt qu’à faire soi-même



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A propos de l'auteur

Lecteur de la presse papier payante. Je suis aussi occasionnellement rédacteur sur AgoraVox par plaisir d’écrire et d’être lu. Auteur de romans, théâtre, scénario, fictions historiques publiés sur manuscrit.com. sous le pseudo C. Gérald.

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