TRIBUNE

Autrefois

Par Feuilly, le Juil 1, 2014

Autrefois j’ai parcouru le monde. J’ai vu des déserts, des montagnes et des mers, De grands fleuves, des marais et des  rivières.


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Autrefois j’ai parcouru le monde.

J’ai vu des déserts, des montagnes et des mers,

De grands fleuves, des marais et des  rivières.

J’ai traversé des forêts, des plaines et des vallées

Et j’ai emprunté tous les chemins de la terre.

J’ai connu la neige et le froid

Sur les massifs schisteux ou les grands plateaux calcaires

Puis j’ai connu la sécheresse et la chaleur

Au fond de toutes les Espagnes

J’ai visité Venise la belle

Noyée dans son miroir

Et la verte Toscane

Dont les collines courent vers la mer.

J’ai vu les lacs des Alpes et les torrents des Pyrénées

Tous les pins des Landes et même la côte bretonne

Des falaises d’Irlande, j’ai contemplé l’océan

Cette immensité liquide aux remous incertains.

Autrefois j’ai parcouru le monde.

Autrefois. 

Littérature

 

 

 

 

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[tab name=’Rencontre’]

J’ai marché des jours et des jours, toujours vers l’ouest.

J’ai marché sans m’arrêter, sur des chemins qui fuyaient sans fin vers l’horizon de mes rêves.

Il y eut des soirs, il y eut des matins.

Il y eut des aubes tristes et des crépuscules flamboyants.

Parfois, j’avançais courbé sous la force du vent et sur mon visage ruisselait la pluie, comme des larmes d’un autre temps.

Parfois il faisait chaud, étouffant, et dans les lointains s‘élevait sans fin la fumée des pinèdes calcinées.

J’ai marché depuis les commencements du monde, sans m’arrêter.

Je n’avais qu’une idée en tête, celle de te retrouver, mon amour.

 

Et toi, toi, tu t’es mise à marcher vers l’est.

Tu as traversé des rivières et des fleuves, des plaines fertiles et des villes gigantesques.

Tu as contemplé des cathédrales plus hautes que le ciel dont les vitraux ensanglantés disaient la souffrance de tous les peuples.

Sous les voûtes ogivées ou dans l’obscurité des criques, tu as prié à genoux un dieu étranger.

Etendue nue sur les dalles bleues et glacées, le froid déjà gagnait ton cœur quand tout là-haut les grandes orgues se mirent à jouer seules au milieu de la nuit.

Alors tu ‘es levée et tu t’es remise en route.

Tu as marché en aveugle dans les ténèbres et quand soudain la lune est apparue, c’est mon reflet que tu as cru voir dans l’onde d’un étang bleu.

 

Alors tu as souri et tu m’as attendu, assise au bord du monde.

littérature

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[tab name=’Le banc’]

Ce soir-là, il avait franchi les grilles du petit parc pour la première fois. Il n’y était jamais entré auparavant, sans qu’il sût trop pourquoi, d’ailleurs ; pourtant, cela faisait bien un an qu’il habitait dans le quartier.  Il faut dire que ce lundi-là, il faisait si bon quand il a quitté le bureau, qu’il n’avait pas pu résister à l’envie d’aller flâner sous les grands arbres. Depuis une semaine il apercevait les branches déjà jaunes qui se balançaient au-dessus du trottoir. L’automne était au rendez-vous, il fallait en profiter.

Dès qu’il eut franchi la grille, il avait tout de suite été frappé par l’alignement rectiligne des plantations. C’était un jardin à la française, digne imitation de celui de Versailles, mais en plus petit évidemment. Les arbres occupaient toute la périphérie, tandis que le centre était composé de pelouses et de massifs de fleurs, lesquels formaient  un motif géométrique au départ d’un petit étang.

Sans savoir pourquoi, alors qu’il venait pour admirer les arbres et leur feuillage aux couleurs chatoyantes, il se dirigea vers cet étang, sans doute à cause du grand jet d’eau dont le murmure lui parvenait malgré la distance. Il faut dire que tous les sentiers menaient à ce jet d’eau et qu’on le voulût ou non, on était obligé de se retrouver devant lui à un moment ou à un autre.

Il resta là longtemps, à admirer les grosses carpes qui nageaient près du bord, happant au passage l’un ou l’autre morceau de pain détrempé. La hauteur du jet d’eau l’impressionna vraiment car elle devait bien atteindre dix mètres, peut-être même quinze. Du côté opposé au vent, un fin brouillard venait vous surprendre et le gravier, à cet endroit-là, était tout humide. Il fit trois fois le tour du bassin, et trois fois il reçut ces espèces d’embruns sur le visage. Cela l’amusait, le détendait, lui faisait oublier tous les soucis de la journée, les collègues bruyants, le chef hystérique, le retard dans les dossiers, etc. S’il avait encore été enfant, il serait resté là, pour recevoir sur lui ce brouillard bienfaisant, mais bon, il n’était plus un enfant… Qu’est-ce que les autres promeneurs auraient pensé de lui, en le voyant dans cette position ?

Il en était là de ses réflexions quand il aperçut à l’autre extrémité de la pelouse, sur une  hauteur, un petit banc qui se trouvait à la limite des arbres. Dès qu’il le vit, il fut pris du besoin irrépressible d’aller s’asseoir là-bas, dans la partie la plus élevée du parc, afin de dominer l’ensemble du paysage. Et puis ce banc avait il ne savait quoi de touchant qui l’attirait et il se mit donc en route. Malheureusement, cela lui prit un certain temps car les sentiers s’alignaient selon un motif géométrique et ils n’avaient pas été tracés dans un but fonctionnel. Il se retrouva donc plusieurs fois sur des chemins circulaires, qui le ramenaient à son point de départ ou bien dans des culs de sac qui l’obligeaient à revenir sur ses pas.

Bref, quand enfin il arriva près du petit banc, il s’aperçut que celui-ci était maintenant occupé par une jeune femme. Cela le contraria car il avait envie de solitude. Il n’osa pas, pourtant, retourner d’où il venait, ce qui aurait pu être interprété comme un signe de timidité de sa part. Il continua donc d’avancer et une fois qu’il fut à la hauteur de la jeune personne, il la salua et lui demanda s’il pouvait s’asseoir un instant pour avoir une vue d’ensemble du parc. Elle lui sourit, déposa le livre qu’elle était en train de lire, et l’invita à prendre place.

D’abord il ne dit rien et regarda le paysage. D’ici, l’agencement des pelouses et des plantations était tout simplement magnifique. Quant à la ligne d’arbres qui entourait le parc, l’isolant complètement du monde, elle accentuait encore la beauté de l’ensemble. En effet, les feuilles, qui commençaient à jaunir, offraient un contraste étonnant avec le vert des pelouses, et la verticalité des arbres ainsi que leur ampleur impressionnante rompaient la monotonie. Après une bonne minute, il se dit qu’il devrait quand même bien échanger quelques mots avec sa voisine, sinon la situation allait devenir gênante. Elle n’avait pas repris son livre et regardait, elle aussi, le même paysage que lui. Peut-être attendait-elle qu’il engageât la conversation ? Ou bien tout simplement avait-elle peur que le fait de recommencer à lire fût interprété comme un manque de politesse ? Allez savoir.

– C‘est très beau ce parc, je n’y étais jamais venu.

– Ah non ? Moi j’y viens souvent, surtout pour lire. C’est très calme, on ne voit jamais personne.

– Ah bon, il n’y a jamais personne qui vient ?

– Non, ou alors c’est très rare. On aperçoit parfois un vieux jardinier qui ratisse les allées ou qui taille les rosiers, mais c’est tout.

– C’est curieux quand même, un  parc comme celui-ci, en pleine ville, cela devrait attirer du monde…

– C’est le parc d’un ancien château. C’est pour cela qu’il y a des grilles tout autour. C’était privé depuis plus de cent ans et l’entrée était donc interdite. Quand on a ouvert au public, il y a une dizaine d’années, personne n’est venu. Les gens n’avaient pas l’habitude sans doute.

– Et pourquoi est-ce devenu public, si c’était privé ?

– Ça, c’est une longue histoire.

La jeune femme se tut et regarda longuement devant elle.

– Le dernier propriétaire était un vieux monsieur qui vivait là avec sa fille. Il avait plus de soixante-quinze ans et sa fille peut-être vingt-cinq. Il s’était marié assez tard et avait eu cet enfant avec une femme beaucoup plus jeune que lui, une Italienne. Quelques années après l’accouchement, elle est partie comme cela, sans rien dire. On ne l’a jamais revue. Il faut croire qu’elle s’ennuyait et que la vie de château n’était pas pour elle. Son mari en fut inconsolable et il reporta toute son affection sur sa fille. Quand celle-ci fut grande, elle tomba amoureuse, ce sont des choses qui arrivent.

En disant cela, elle regarda son interlocuteur en coin avec un petit sourire qui le troubla.

– Et que se passa-t-il ensuite ?

– Il se passa que le jeune homme dont elle s’était éprise n’était pas aussi libre que ce qu’il lui   avait dit. En réalité il était déjà marié et possédait un château je ne sais plus où.

– Et alors ?

– Alors une tristesse immense s’empara d’elle. Pendant des mois elle dépérit, plongeant chaque jour davantage dans une espèce de dépression. Son vieux père se faisait bien du souci, mais il avait beau faire venir tous les médecins de la région et même de grands spécialistes, cela ne changeait rien.

– Oui, les peines d’amour, ce n’est pas facile à guérir.

– Elles ne se guérissent pas. Un matin, alors que tout le monde dormait encore, la jeune fille sortit et se jeta dans l’étang que vous voyez là-bas et s’y noya. Son père ne la découvrit que des heures plus tard. Il ramena son corps dans le château, s’y enferma et, de désespoir, il y mit le feu. Tout a brûlé, il ne resta rien de cette magnifique bâtisse, qui se situait dans le coin latéral, là-bas. On n‘a jamais retrouvé leurs corps.

– Quelle triste histoire ! C’est terrible. Et le château ?

– Il a été démoli. La commune a acheté les terrains et on a ouvert le parc au public. Mais comme je l’ai dit, les gens ne sont pas venus.

– Ils avaient peut-être peur, à cause de ce suicide…

– Ou à cause de l’amour. On ne sait pas quand ça vous prend et on ne sait jamais comment cela se termine.

– Oui, c’est vrai aussi.

Là-dessus leurs regards se croisèrent quelques instants. C’était à la fois délicieux et inquiétant. Un courant passait, c’était certain, mais tous deux sentaient comme un danger potentiel, sans qu’ils sussent d’ailleurs bien déterminer lequel. Pour sortir du labyrinthe des sentiments dans lequel il se sentait embourbé (labyrinthe qui n’était pas sans rappeler les allées géométriques inextricables du    parc) l’homme changea de sujet :

– Quel livre étiez-vous en train de lire, avant que je ne vous interrompe ?

– Un livre de Cioran.

– Oh, j’adore Cioran, lequel ?

 -“De l’inconvénient d’être né »

– Tout un programme, en effet.

– Vous ne croyez pas si bien dire.

– Pourquoi ?

– Oh, rien, comme cela. Regardez cet étang, là-bas, avec le jet d’eau, il est joli, n’est-ce pas ?

– Oui, très joli.

– Mais il est également très profond.

– Assez profond pour qu’une jeune fille puisse s’y noyer…

– Voilà. La vie est souvent comme cela. On croit que tout est beau et puis dès qu’on creuse un petit peu, on s’aperçoit qu’il y a des gouffres sous nos pieds.

– Même dans les histoires d’amour ?

– Surtout dans les histoires d’amour…

Un nouveau silence s’installa entre eux. Il regarda sa voisine à la dérobée. Elle contemplait fixement le grand jet d’eau et semblait être fascinée par lui.

Regardez ce brouillard… Parfois, dans l’existence, vous pouvez connaître un amour magnifique. Mais quand brusquement tout s’arrête, vous vous retrouvez dans le même brouillard que celui-là. Vous êtes perdue, vous ne savez plus ce que vous faites. Vous marchez au hasard, aveuglée par toutes ces gouttelettes. Et finalement vous tombez dans l’étang et tout est fini.

Elle soupira, puis soudain se leva.

– Désolée, il faut que j’y aille. On m’attend ailleurs, quelque part, dans un autre monde.

Et disant cela, elle lui tendit la main. Il la prit et la serra, passablement ému, tout en plongeant son regard dans le sien. Elle lui sourit d’une manière charmante, puis s’éloigna. Il la regarda longtemps, petite silhouette qui s’approchait du jet d’eau… Puis, à cause du soir qui tombait, elle disparut de sa vue. Il se leva à son tour et s’achemina vers la sortie, essayant d’emprunter les mêmes sentiers que ceux qu’elle venait de prendre, sans trop savoir pourquoi il s’amusait à ce jeu ridicule et enfantin.

Le lendemain, il y avait des nuages et beaucoup de vent. Les arbres qui longeaient le trottoir agitaient leurs branches dans tous les sens : l’automne, le vrai,  était là, et bien là cette fois. Il pensa que ce n’était pas le temps idéal pour lire sur un banc, fût-ce du Cioran et cela le contraria fortement. Cela ne l’empêcha pas, cependant, de pénétrer dans le parc comme la veille. En l’absence de soleil, celui-ci lui parut moins beau, moins lumineux. En fait, on ne voyait que le jet d’eau, dont l’eau, projetée par le vent qui soufflait en tempête, retombait avec un bruit de cascades sur les graviers, à une bonne vingtaine de mètres du bassin.

Il dut faire un détour pour échapper aux embruns qui envahissaient le centre du parc et il s’achemina vers l’endroit où il s’était assis hier. A cause des rafales de vent, il courbait la tête et comme des branches jonchaient les allées, il avait tendance à regarder à ses pieds. Il n’était donc plus qu’à une centaine de mètres de l’endroit qu’il voulait atteindre quand il releva enfin la tête. Hélas, la lectrice n’était pas là ! Il fallait s’en douter, avec ce temps de chien ! Soudain, il s’arrêta, complètement médusé : non seulement la lectrice n’était pas là, mais le banc non plus ! Il avait disparu ! Il se mit donc à courir pour en avoir le cœur net au plus vite. Quand il se retrouva au même endroit que la veille, il inspecta le sol méticuleusement. Rien, il n’y avait rien. Pas le moindre trou qui aurait marqué l’emplacement de ce fameux banc, ni dans l’herbe, ni dans l’allée de gravier. C’était tout simplement incompréhensible.

D’où il était, il aperçut un vieux jardinier qui, à l’autre extrémité du parc, ratissait une pelouse pour en enlever les feuilles mortes, activité tout à fait inutile et même saugrenue avec ce vent qui soufflait en rafales. Il se dirigea donc vers lui, tout en ayant bien soin d’éviter le jet d’eau, qui semblait encore plus déchaîné que tout à l’heure. Quand il fut à hauteur du jardinier, il fut frappé par son âge. Qu’est-ce qu’il était vieux ! Ce devait être un des anciens domestiques du château, ce n’était pas possible autrement ! Il lui demanda d’abord s’il n’avait pas vu une jeune femme avec un livre, mais le vieux n’avait rien vu. Il lui demanda si par hasard il avait remarqué sa présence les autres jours. Mais non, les autres jours il n’avait rien vu non plus. Et le banc ? Le fameux banc ? Qu’était-il advenu de lui ? « Le banc ? Quel banc ? » demanda le jardinier, l’ai étonné. Alors le visiteur lui indiqua la direction : «Là-bas sur les hauteurs, à la lisière des arbres… »  « Non, répondit le vieil homme, il y a bien longtemps qu’il n’y a plus de banc dans ce parc ! Ils étaient abimés et on les a tous enlevés quand le château a été rasé. »

littérature

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[tab name=’Le Chasseur’]

Le chasseur

Un fauve  tigré court dans la jungle.

Voilà qu’il se coulisse dans la savane, se dissimule et finit par se tapir, immobile.

Les hautes  herbes sont plus hautes que lui. On le distingue à peine.

En chasseur féroce, il guette sa proie. Sera-ce une gazelle, une antilope ou quelque buffle aux grandes cornes ? 

Le voilà qui bondit, preste pour tuer.

Mais le coup est raté. La souris s’est sauvée. Honteux, le chat tigré revient à la maison par le sentier, dédaignant cette fois l’herbe de la pelouse. 

 

Littérature

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[tab name=’Souvenir pieux’]

Souvenir pieux

 

nef cathédrale

Je suis retourné, seul, dans la collégiale que nous avions visitée ensemble, Au temps de notre amour. La nef m’a paru vide, terriblement vide. Les grandes colonnes de pierre nue montant vers le ciel M’ont semblé démesurées, froides, et inhumaines. Ce jour-là, le soleil n’éclairait pas les vitraux, qui restèrent obstinément muets, Ne délivrant aucun message, ne communiquant aucune poésie. Les grandes peintures murales étaient ternes Et aucune bougie ne brûlait dans la petite chapelle latérale que tu avais tant aimée. Même le chœur était fermé et des portes de bois ouvragé en interdisaient l’accès.

Dans le grand silence, mes pas résonnèrent longtemps sur les dalles noires et inégales, Tandis que je cherchais en vain l’écho de ton propre pas, Qui n’existait plus que dans ma mémoire.

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Feuilly

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