Bucarest je t’aime : où sont passés les fruits d’antan ?

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Bucarest, tourisme de mémoire

Dans une seule journée, la ville de Bucarest déploie vers moi ses arguments historiques et sa douleur, de la photographie au cinéma.  


Il ne s’agit pas tant de vouloir à tous prix abattre les cartes d’un passé qui se résorbe, mais de dire enfin et de montrer.   

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tram à bucarest (1)
bucarest juste après la révolution
mémoire de bucarest (1)
bucarest file d'attente
exposition sur bucarest et la mémoire de la révolution (1)
exposition sur bucarest mémoire de la révolution (1)

On a déjà beaucoup écrit et vu. Dans la presse et dans les livres, un pays s’est révélé dans une sorte de guerre civile qui a laissé jouer les principaux acteurs sur une scène manipulée par des montreurs de marionnettes : depuis les politiques qui ont opéré un tour de passe-passe, illusionnistes escamotant un groupe du pouvoir communiste au profit d’un autre, jusqu’aux politiques qui ont vraiment cru que le temps était venu de dire la liberté et le pouvoir de la culture, des étudiants qui ont soudain pu pousser des portes fermées, aux intellectuels qui ont retiré leur menottes, et de chacun, soudain moins craintif, occupant un trottoir, puis une chaussée, puis toute une avenue.  Avant que les balles sifflent et que les soldats prennent place. Puis jusqu’à ce qu’ils se retirent…pour un temps. 

J’ai déjà parlé des cicatrices qui se ferment ou qui se masquent, mais les images disent plus. Pour  nous, visiteurs attentifs, mais aussi pour les plus jeunes citoyens roumains qui n’étaient pas là ; qui étaient à peine conscients en raison de leur âge, ou bien encore qui étaient dispersés dans le pays où les changements, les violences ont été mis à distance par une télévision qui ne laissait qu’une fente par où regarder l’exécution capitale. 

Les Architectes Roumains ont voulu rendre un hommage à un de leurs collègues, photographe, témoin, enregistreur, qui a su garder pendant des années des images quotidiennes à l’abri de ses tiroirs. Un quotidien tordu, mais tellement banal, que nous percevons aujourd’hui comme perverti,  comme un fruit pourri au milieu d’un champ de ruine, mais qui était la règle, l’usage, le seul horizon. Pourquoi y aurait-il eu espoir ? 

Je dois remercier Zeno Bogdanescu et Claudia Constantinescu de m’avoir ouvert les portes de l’exposition de l’architecte photographe Andrei Pandele qui se déroulait en ce début d’année dans les galeries du Théâtre National. La photographie comme espace de liberté. La photographie comme outil de transmission. Pour quelqu’un, un jour. Je suis heureux d’être ce quelqu’un dans une foule, nombreuse, puisque je sais que l’exposition a été prolongée et qu’elle va circuler.

Le créateur ne parle pas d’esthétique, mais simplement d’un geste, automatique, d’un geste à propos, auxquels il ajoute aujourd’hui des légendes un peu longues, dont certaines provoquent le rire, même une fois traduites en français. Cela me fait souvenir d’un livre que je lisais avec délice dans les années quatre-vingt chez mon amie Tapta Wierusz Kowalski, à Bruxelles : « Quand les Polonais rient aux larmes. »  

Les larmes sont parfois amères. 

Je regarde ces deux clichés. Celui que je viens de prendre, avec en fond le Musée National d’Art et le bâtiment qui lui fait face et où se trouve aujourd’hui la délégation de l’Union Européenne. On est situé sur la place de la Révolution. Et je lui juxtapose un cliché de Pandele de 1989. Sur cette même place, la « Révolution » a lieu. Je l’écris entre guillemets, par respect pour mes amis Roumains. Une foule a envahi la place, en face du siège de la police politique, à proximité des chars. Les visages sont jeunes, voire très jeunes, aussi jeunes que ceux qui sont envoyés pour réprimer, comme à Prague vingt années plus tôt, ou à Moscou quelques années plus tard. Des jeunes face à face. Et Pandele capte le visage d’un soldat en train de se raser… Et sur les chars, bientôt, les drapeaux roumains seront percés d’un rond vide, qui désigne encore plus fort, par son absence, les marques du communisme. 

Et Pandele capte tout autant les queues et la surcharge des transports, et le transport des bombonnes de gaz, et les foules évacuées lors de l’arrivée du chef dans le métro et le visage ennuyé de la « savante analphabète » traçant dans sa limousine les avenues bordées de ruines.  

Et tant d’autres, d’une humanité prise au piège de la ville, d’une humanité de quartier, comme Boubat, Ronis, Doisneau ou Cartier-Bresson en ont témoigné pour Paris.  

Mais juste un cran au-dessus. Parce que ce n’est pas de l’art, que ce n’est pas apprêté, que ce n’est pas joué ou mis en scène. Ou alors la mise en scène vient d’encore plus haut ; de celui qui voit tout.  

Pandele dit simplement : « Dans le bloc de Drumul Taberei (Ouest de Bucarest). Ma femme se mettait à pleurer de rage et de désespoir, et moi je filais vite sous la douche, car au moment où l’électricité était coupée, il y avait de l’eau chaude. Ils faisaient la même chose avec le chauffage. Ce n’était pas des économies, mais un incroyable gaspillage. Le vrai message, c’était « vous êtes à notre merci ». C’est comme ça que j’ai commencé à faire, pour moi, une espèce de journal de mémoire. Je n’ai jamais montré ces photos à quiconque avant 1989. » 

De la queue d’hier, comme une sorte de mise en scène symbolique du manque, je me surprends à diriger mon objectif vers une queue d’aujourd’hui. Rien n’aurait changé ? La queue est calme, comme figée dans l’air froid du matin. Elle symbolise toutes les queues du monde. Est-ce qu’on y attend quelque denrée rare ? Un sac de café, comme semble l’indiquer l’enseigne ? Pourtant, aujourd’hui les produits du monde entier sont abondants, du centre ville, aux grands supermarchés périphériques, même si les prix sont dissuasifs pour beaucoup. 

Non ! On y attend simplement que le guichet de la loterie européenne soit ouvert… 

Les guichets se sont ouverts, en effet.  Je veux dire, les guichets de l’Europe, ou les guichets du monde.  Mais parfois j’ai peur qu’ils ne ressemblent qu’à des parloirs de prisons.  

J’ai encore beaucoup à apprendre… 

Bucarest au temps de la canicule

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13 Août 2008. De la proximité des rivages de la Manche à la proximité des rivages de la Mer Noire, la distance n’est pas si grande. Elle est même, si j’en juge par les facilités d’entrée, quasi inexistante. Les files d’attente pour la vérification des visas, puis le regard inquisiteur sur les passeports, ont fait place à la fluidité du sourire et à des policiers qui souhaitent la bienvenue dans la langue du visiteur. Sauf pour les Italiens, mais on peut comprendre pourquoi.

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Et pourtant, venu des nuits froides du Luxembourg, je me trouve soudain plongé dans une sorte de fournaise qui me procure un sentiment d’exotisme.

Envolée la Bucarest gelée et recouverte de neige que j’avais découverte en janvier. Les rues tremblent sous la chaleur, comme si le sol des rues s’évaporait lentement et des tentes sont disposées aux angles des principales avenues, remplies de bouteilles d’eau minérale, pour accueillir les personnes incommodées. Chacun semble attendre l’air du soir, parfois un peu plus mobile, surtout dans la proximité des lacs et dans les allées des parcs où les amoureux s’enlacent dans une chaleur qui oublie la canicule ambiante.

Le temps a été bien long entre hiver rude et tension estivale. Un temps où les récits d’autres horizons se sont accumulés sans faire disparaître pour autant la mémoire des pas qui s’enfoncent dans un cordon gris – blanc, une masse noirâtre faite des neiges pures des sommets, souillées par le limon des industries.

Je suis là pour une quinzaine de jours, comme dans un havre de paix au plus près du bonheur. Je suis là comme dans un observatoire, muni de quelques livres, dans le calme d’un fauteuil, à proximité d’un marché de producteurs qui fait ma joie et dans une ville dont le maire vient de comprendre que les marchés temporaires ne sont pas seulement un caprice parisien.

Je suis là alors que l’offre culturelle de la ville s’est éteinte pour quelques semaines et que les colonnes de sapte seri, le petit magazine qui regroupe toutes les informations sur les sorties possibles sont désespérément vides. Et je crois que le rythme solaire aidant, je vais prendre le temps d’écrire, en restant attentif à un monde qui continue de tourner dans les images des lucarnes des chaînes de télévision que je parcours en boucle comme je ne le fais pas au Luxembourg où je ne me décide pas à installer cette fenêtre que l’on dit magique.

Dans deux jours, les fêtes mariales vont vider la ville et emplir les monastères. Je me souviendrai des foules qui tournaient autour de la paroi des églises, s’entassaient dans la fumée des encensoirs, ou révélaient leurs fautes aux prêtres dispersés. Jeunes filles et jeunes hommes aux chemises brodées et plissées, images votives et bannières portées à bout de bras. Convergences de groupes plutôt que défilés.

C’était il y a douze années dans le Nord du Pays, et depuis, cette inauguration de la découverte d’un pays fabuleux comme une mine emplie de trésors, s’est poursuivie par étapes et par initiations attentives.

Mais cette année, je sens bien que mes découvertes nouvelles seront plus livresques, comme si j’étais une sorte d’enfant adopté qui reste sagement à la maison.

Et je compare deux images à quelques années de distance, deux images devant ma fenêtre. La vie s’est furieusement accélérée, beaucoup plus que partout ailleurs et sans aucune comparaison avec l’intangible Luxembourg.

Je suis, je le vois bien, dans un quartier favorisé, à proximité des ambassades et la transformation démontre que l’argent est venu jouer son rôle.

Mais je ne veux pas trop dire aujourd’hui sur une situation contrastée. Je suis juste bien.

Et deux mois plus tard, dans le moment de stress qui se prolonge au-delà de l’indicible, j’ouvre le site de la télévision roumaine sur mon ordinateur. On y célèbre le lancement de TVR3 et une vidéo nous est offerte « O dată-n viaţă ». Un orchestre de Chisinau me donne l’envie de me rejoindre moi-même dans la réalité de l’été que j’ai laissé à regrets et de survivre dans l’imagination de l’automne, en restant tendu vers les moments de joie.

La Roumanie d’autrefois

L’ouvrage est ouvert par la préface d’un ambassadeur, Jean-Marie Le Breton, dont le nom fleure bon la France et qui possède le talent de son excellence, celui de trouver les mots les plus ornés pour décrire une connivence durable. « Ce n’est pas cette belle contribution à la pensée universelle que ce livre évoque mais il ne néglige pas ce qui en constitue le fondement. Les Français qui ont écrit sur la Roumanie ont, pour la plupart, souligné combien les liens entre Roumains et Français, dans leur spécialité, dans leur sphère d’intérêt, étaient profonds et riches. »

Je ne ferai ce soir aucun commentaire sur la manière peu glorieuse dont la France néglige d’aider les nouvelles générations roumaines à conserver la pratique et la culture du Français, mais je ne peux bien entendu pas oublier que ce pays qui a souhaité accueillir l’un des derniers sommets de la francophonie, vit certainement les années ultimes de cette connivence, au moins sur le plan de la pratique linguistique. Que font d’ailleurs les éditeurs francophones eux-mêmes pour donner une image tant soit peu cohérente de la littérature roumaine contemporaine aux lecteurs dans ma langue ?Bref, la nostalgie s’insinue là où le chantier s’arrête faute d’ouvriers spécialisés.

Année après année…et c’est bien le cas d’utiliser cette expression puisque cela fera bientôt un an que je n’avais plus atterri à l’aéroport Henri Coand.

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Octobre 2008. Même dans la chaleur accablante, à peine entrecoupée de pluies orageuses, même la plupart du temps à l’abri du soleil, j’ai vécu quinze jours, j’allais dire… de vacances à la maison. Ces journées m’ont procuré le temps du recul politique. Je j’ai déjà évoqué. Mais elles m’ont aussi donné l’occasion de prendre un recul plus général dont je sais que l’application ne sera pas immédiate, mais qui va me servir pour la vie plus libre qui suivra la phase heurtée qui s’annonce dans l’immédiat : la préparation pendant un peu plus d’un mois d’une réunion d’évaluation pour de nombreux partenaires des itinéraires culturels.

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J’ai pris le temps de réfléchir à l’évolution fulgurante d’un pays dont les relations avec le mien, je veux dire celui où je suis né – la France, sont longues et profondes. Ce qui pourrait sembler un slogan de bonne camaraderie à destination des politiques de coopération culturelle va bien au-delà : je parle de relations qui unissent les langues, les échanges intellectuels, les relations architecturales et bien d’autres faits d’évidence. Je ressens physiquement ce rapport comme une relation bipolaire, de deux univers qui se situent à deux extrêmes d’un Empire dont chacun ressent réellement l’unité impériale, tout en sachant parfaitement ce qui l’oppose en permanence à l’autre extrême. Et tout en ayant conscience que des liens qui se tissent depuis aussi longtemps ne peuvent se rompre du jour au lendemain, puisque la longue coupure entre l’Est et l’Ouest de l’Europe n’a pas réussi à les briser.

Mais malheureusement, je ne peux être aveugle au point d’occulter que nous sommes arrivés au moment d’un véritable basculement. Il y a d’abord un basculement des économies. Lorsque j’ai fait mon premier voyage en Roumanie, il y a treize années, la ville de Bucarest révélait immédiatement un inconfort aussi matériel que psychologique.

L’inconfort psychologique, je l’ai déjà évoqué à plusieurs reprises. Qui sortirait en effet indemne de la période de dictature ? quand les consciences s’ouvrent de nouveau, simultanément aux archives et que le soupçon généralisé requiert un long travail de mémoire, avant même un travail de pardon, s’il est possible.

Reste l’effet économique qui lui, est perceptible même quand on ne fait que traverser une ville, avant même d’en connaître les habitants, si on est un visiteur pressé. En septembre 1995, la seule banderole qui traversait l’avenue prestigieuse, la Calea Victoriei, à son entrée, vantait les mérites de l’ouverture d’un Mac Donald. Celui-là, le premier sans doute, espéré comme une conquête politique, est aujourd’hui accompagné de beaucoup d’autres, dans la capitale, comme dans tout le pays et bien d’autres marques de « junk food » ont rempli à la fois un vide et une demande et continuent à rester des centres d’attractions.

Mais les autres signes extérieurs de la normalité internationale et les autres outils de la consommation ordinaire sont arrivés dans la foulée. Après les « malls » urbains, ces marchés de marque installés dans des espaces intérieurs découpés en piazzas, pourvus de dédales, et entrecoupés de jets d’eau, qui restaient encore à taille humaine, sont apparus d’énormes centres commerciaux périphériques. La marque « Carrefour » et d’autres grands distributeurs, s’entourant d’un écrin de boutiques diverses où le luxe n’est pas absent, sont venus se poser, comme un couronnement. Ils ont contribué à satisfaire la demande de normalité et j’ai vécu leur arrivée en Roumanie, comme j’ai vécu leur arrivée dans la banlieue parisienne des années soixante dix, à la manière d’un lieu de convergence, d’un espace de socialisation, en un mot d’adhésion d’une nouvelle génération à la culture d’une consommation ludique. Il s’agit là de symboles de reconnaissance et de participation à une richesse mondiale qui a fait sortir la France, il y a trente ans, et la Roumanie dans les dernières années, d’un exotisme provincial où le lait venait encore des vaches et les fruits tombaient des arbres.

Aujourd’hui le marketing des produits lactés est tellement subtil et diversifié, que l’on peine à croire que des prairies, des paysans et des bovidés y soient vraiment pour quelque chose. Quant aux pommes, on peut se rassurer, elles sont parfaitement bien enveloppées et leur origine est parfois très lointaine.

Qu’on me pardonne, je parle des grandes villes. La Roumanie est encore un pays rural où les cigognes ne sont pas apprivoisées pour le décors et où les carrioles sillonnent les routes. Mais justement, l’opposition entre les deux mondes ne demande plus que quelques années, en gros une génération, pour être en très grande partie résorbée.

De l’autre côté du miroir, dans l’Occident où je vis, je n’entends que des slogans prônant le retour au biologique, au naturel, au territoire, au local. Les produits typiques, c’est à dire ceux que des anciens ou plus souvent encore les néo paysans se plaisent à proposer à nouveau dans leur contexte local, viennent se placer en opposition frontale aux exportations mondialisées. Elles utilisent toutefois des méthodes de marketing qui sont certainement loin de la vente directe et du marché de producteur, mais que l’alliance avec la culture pare de vertus qui, heureusement sont le plus souvent réelles et fondées sur une mémoire authentique.

Je vois bien que je me promène sur le fil du paradoxe, mais comment se fait-il que je puisse trouver maintenant de merveilleuses tomates « cœur de bœuf » au Luxembourg et du fromage de Salers à Metz, que je peux composer à peu près partout en Italie des plats qui respirent l’odeur de la forêt et la rusticité du paysage, alors qu’il faut vraiment que je fasse le trajet dans les villages roumains d’Olténie ou de Transylvanie, avec les amis qui savent y pénétrer où y possèdent de la famille ou des amis, pour redécouvrir la saveur des fruits et des légumes d’été ?

J’exagère certainement parce que dans les villes roumaines, ceux qui aiment garder leurs racines, savent comment trouver les produits et retrouvent le tour de main de leur grand-mère. Mais enfin, combien de temps est-ce que cela va durer ? Et devant cette disparition qui gagne en vitesse celle, plus lente, que j’ai connue devant ma porte à mon adolescence, je regarde avec humour les couples qui viennent dans les arrières salles des restaurants ou dans les auberges de campagne à Paris, à Lyon, à Marseille, apprendre à cuire la viande correctement ou à choisir un vin dont la culture et la préparation suivent les préceptes biodynamiques.

La bascule est en marche, la croissance est passée à l’extrémité orientale de l’Empire ; et la décroissance fait de plus en plus d’adeptes en Occident, surtout lorsque les modèles de l’économie spéculative s’écroulent à la manière d’un château de cartes.

Mais n’aurons nous pas bientôt, de l’Est ou de l’Ouest, le besoin impérieux de retourner à nos jardins ?

Je ne sais pas toujours très bien pourquoi mais Bucarest, je t’aime pour m’avoir donné cette occasion unique de regarder des deux côtés du miroir.

LE TEMPS VIEILLIT VITE, MAIS BUCAREST N’A PAS DU TOUT CHANGÉ

Chaque parution de cet auteur est précieuse. Un ouvrage signé Antonio Tabucchi – “Le Temps vieillit vite” paru chez Gallimard – constitue un véritable cadeau. Non seulement par la résonance des mots, leurs sons propres et ceux qu’ils font sortir de notre cœur. Mais aussi dans la mesure où les portes qui s’ouvrent nous invitent à visiter des personnes, pleines, fortes, inédites, dont les destins se croisent toujours avec bonheur, même si parfois le malheur en résulte.

Mais le destin est un bonheur en soi, puisqu’il constitue notre histoire personnelle. Et que notre destinée est toujours un cadeau inattendu.

Il se trouve que j’ai ramassé par surprise deux livres européens que le temps habite. J’allais même dire que la fuite et la marque du temps les hantent, comme elles le font pour moi.

Celui dont je ne parlerai pas trop ce soir a été écrit par, me dit-on, un des plus grands écrivains russes vivants. Las, je vois bien à quel point il me faudrait dix fois plus de temps disponible pour jouer les pêcheurs de perles ! Je ne connaissais pas Vladimir Makanine dont « La Frayeur », ouvrage paru en 2006 en langue russe vient d’être publié en français chez Gallimard cette année.

Dans une banlieue proche de Moscou, des petits vieux – plein de vigueur – se déplacent au cours des nuits sans lune, à la recherche de l’aventure, comme des lycanthropes, ou plutôt comme les éternels satyres des peintures de genre. Ils appartiennent à cette génération qui s’est rassemblée en 1993 devant le Parlement fédéral lorsque l’armée a bombardé le bâtiment. « Quand on interrogea l’un d’eux sur les raisons de sa présence auprès de la Maison Blanche, le petit père ne sut quoi répondre. Son visage se plissa de rides fines, dubitatives. Puis exhibant un large sourire : – Une vraie frayeur. »

Après tout, sans que ce soit vraiment une question d’âge (Makanine est né en 1937 et Tabucchi en 1943) mais de regard toujours vigilant, les deux écrivains ont traversé tellement de mondes absurdes, auxquels ils sont encore aujourd’hui confrontés : le monde de Poutine et celui de Berlusconi, qu’ils ont décidé que les situations qu’ils savaient créer atteignaient mieux que des diatribes les marionnettes qui leur servent de cible…et pour bien plus longtemps.

Le livre de Tabucchi est constitué du rassemblement de neuf nouvelles de tailles diverses. Certaines sont comme des aphorismes, d’autres de véritables romans. Le plus souvent, le temps leur sert de guide et la vieillesse y devient l’ombre portée de la jeunesse et du temps.

Quelle merveille ! Qu’on me pardonne de le redire. Mais c’est un cadeau !

Un homme mûr et une petite fille se trouvent sur la plage et pendant quelques heures ils vont échanger des mots et des phrases, comme on échange des vies. Une petite fille qui se pose étrangement la question de la crise de « l’âge évolutif » qu’elle traverse et un homme mûr qui se passionne pour la néphélomancie (divination par l’observation des nuages) et ressort de sa culture grecque le beau terme de duel. Entre le singulier et le pluriel, se place en effet le duel, un accord du verbe quand deux personnes et deux seulement dialoguent. A partir de trois, vient le pluriel.

Et ailleurs ce tête à tête de généraux qui n’étaient que de simples officiers quand l’armée rouge est entrée à Budapest. Un autre duel qui se déroule à Moscou, bien longtemps après, entre deux vieillards qui iront voir ensemble une pièce de Pouchkine.

Et ailleurs encore ce scientifique qui vient de son propre gré, comme à un rendez-vous qui malgré tout le dépasse, dans un temps devenu circulaire, prendre le relais d’un anachorète dans un monastère crétois.

Et puis enfin, cet émigré juif roumain qui prend le thé sur la terrasse d’un hôpital de Tel-Aviv et qui, après avoir reçu son fils venu d’Europe avec une joie inhabituelle lui déclare en indiquant du bras, comme dans un geste de possession, la ville étendue à leurs pieds : « Pendant toutes ces années Bucarest n’a pas du tout changé, dit-il en souriant, tu ne trouves pas ? »

Une morale ? « Il se tut, comme s’il avait fini, mais il n’avait pas fini. C’était seulement une pause, il avait besoin de reprendre son souffle. Tu sais, mon fils, tu as envie de raconter tes souvenirs aux autres, ceux-ci sont à l’écoute de ton récit et comprennent peut-être tout jusque dans les infime nuances, mais ce souvenir reste le tien et seulement le tien, ça ne devient pas le souvenir d’autrui parce que tu l’as raconté aux autres, les souvenirs se racontent, mais ils ne se transmettent pas. »

Qu’est-ce que je pense de la transmission ? Je crois qu’à l’exemple de la petite fille qui regarde les nuages, « Je te le dirai demain ».

Photographie: Proiect Strada Cartii, devant l’Université de Bucarest

 Retour chez Pallady

Lorsque, en 1995, j’ai atterri pour la première fois à Bucarest, j’ai été accueilli dans une ancienne maison dont le jardin fleuri m’a étonné. Nous étions en septembre. Je ne m’attendais pas vraiment à trouver là le témoignage d’une fin d’été presque tropicale. Les Impatiens flirtaient avec les Dahlias dans une senteur d’une grande suavité où se mêlait le parfum des roses. Les cris des meutes de chiens confirmaient cette impression d’exotisme climatique. Je n’attendrai pas très longtemps pour qu’on me fasse connaître les  témoignages bâtis d’une autre forme de sauvagerie, totalitaire celle-ci qui, à quelques années des « événements », n’était pas encore habillée de publicités chatoyantes.

Mais si on avait voulu me donner la clef d’un passé prestigieux, on ne pouvait mieux choisir.

La Maison Melik est indiquée partout comme « La plus ancienne demeure civile de Bucarest, conservée dans sa forme originale, datant de 1750 à 1760. » On peut lire aussi qu’un marchand arménien fit don de cette maison à sa fille, épouse d’un architecte du nom de Iacob Melik. Toute l’histoire de cette villa, dans les décennies du XIXe et du XXe siècle, est liée à la communauté arménienne jusqu’au passage à la propriété collective et à une certaine dérive d’usage. Avant qu’elle soit appelée à devenir un musée d’Etat, elle a été restaurée afin d’accueillir des collections mobilières et surtout des œuvres d’un peintre qui y vécut : Theodor Pallady.

J’ai eu la chance d’y vivre quelques jours, à plusieurs reprises, lors de mes premières missions en Roumanie, grâce à des amis qui ont obtenu des musées nationaux cette permission de séjour. Le chauffe-eau avait ses humeurs, mais la pièce située au rez-de-chaussée sous l’avancée du premier étage constituait un havre de paix. C’est peut-être là que j’ai eu envie de devenir citoyen de Bucarest.

Si mes amis ont contribué à cette attirance pour la capitale roumaine, je crois que Pallady y est aussi pour quelque chose, un peu comme Grigorescu que l’on m’a fait découvrir plus tard. Tous deux, peintres venus et revenus à Paris, pris entre les identités de leur pays et les lumières occidentales capturées par les peintres européens depuis l’invention des tubes de couleurs.

Mais Pallady est né quand Grigorescu accumulait déjà pour son oeuvre l’influence de son séjour à Barbizon, avant de regagner un  pays à la recherche de son indépendance. Les amours parisiennes de Pallady se sont exercées dans la protection de Gustave Moreau, dans sa jeunesse et à la Grande Chaumière, à la fin des années trente, dans l’orbe des modèles de son ami Matisse et des avenues parisiennes peintes par Albert Marquet.

J’ai songé à la fin des années 90 a acquérir un dessin de Pallady qui était en vente pour un prix dérisoire chez un antiquaire du centre de Bucarest. Je ne l’ai pas fait alors que je voyais très bien où il pourrait figurer dans mon appartement. On ne peut être avisé tous les jours !

Cette longue introduction pour dire que la visite de l’exposition « Volume et perspective dans la création graphique de Theodor Pallady » dans la maison Melik était plus qu’une obligation, une sorte de devoir de mémoire. D’autant plus qu’elle va se terminer en cette fin décembre.

Une trentaine de pièces, plusieurs portraits dont le sien, des nus et quelques vues de rues de Bucarest et de la région parisienne. L’église de Meudon, jouxtant la Place Dauphine et la rue Cazavillan. Plus loin, un crayonné : quelques fleurs dans un vase et des objets imprévisibles sur une nappe. On dirait Matisse ou bien Dufy ; des sentiments de choses, le rêve d’un instant de paix.

Peu de choses en somme, mais tellement prenantes !

Mais ce sont les corps de femmes qui font irruption avec le plus d’intensité : Clara Spida en 1922, dessinée de dos et prise dans la plénitude d’un linge dont elle va se recouvrir. Et surtout les modèles d’atelier, fermement surlignés, essences de corps plutôt que démonstrations de voluptés, cependant figures tutélaires de l’attirance et de l’abandon, désirs et admirations de vieillards, plénitudes de la simplicité.

Et encore, ce regard spéculaire d’un portrait de femme à nu, plutôt que nue. Ni plus, ni moins.

Chez Pallady, je reste un instant à rêver d’un corps de femme. Qui sait ?

Portrait de femme. Crayon et conté brun. Inv 77 744.

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