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Les contrées des âmes errantes de Jasna Samic ; une saga familiale dans les Balkans du XXème siècle

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Les contrées des âmes errantes de Jasna Samic c’est un peu l’histoire des Bakans racontée à travers l’histoire d’une famille aux prises avec tous les conflits européens du XX° siècle .. Une grande saga familiale qui brasse une bonne partie des ethnies qui ont peuplé l’Europe de l’est et les Balkans pendant le XX° siècle en s’affrontant en des conflits d’une grande violence. Une dénonciation de cette violence, de l’intolérance, de l’injustice, de la dictature, de la cupidité, de la corruption et de tous les trafics qui enrichissent ceux qui exercent réellement le pouvoir.

« Tous les soirs, Aliocha rentre de son travail chargé de canettes de bière et de quelques bouteilles de vin bon marché. Il s’enferme dans la cuisine et relit ses documents classés dans un dossier : journaux intimes, souvenirs de sa Babouchka Liza, de son Omama Grette, de sa mère Ira, ainsi que leurs correspondances, certificats de naissance, de décès… » Il veut savoir ce que son père a fait pendant la guerre de 1939/1945, quel a été son rôle, s’il a commis des exactions. Tous les papiers familiaux ont été détruits, il ne trouve aucun indice et se noie dans l’alcool. Il ne reste que les journaux intimes et quelques correspondances de sa mère Irina, et des grands-mères Liza et Grette, des documents bien insuffisants pour lui fournir les réponses qu’il attend.

L’arbre généalogique d’Aliocha est une véritable métaphore de la mosaïque des peuples qui constitue la population de l’Europe centrale, principalement des Balkans, depuis que les plaques tectoniques religieuses et culturelles se sont percutées dans cette région : la plaque germanique chrétienne, la plaque slave orthodoxe et la plaque ottomane musulmane. Ces différentes populations cohabitent plus ou moins bien, plutôt bien quand règne la paix, mais cette cohabitation prend vite des allures conflictuelles particulièrement barbares quand les conflits s’enveniment. Ces peuplades ne semblent pas connaître la modération, la violence est leur meilleur argument. L’histoire de l’Europe de l’est est jalonnée de massacres tous plus odieux les uns que les autres, les recenser est impossible et ça serait trop traumatisant. Aliocha est donc le petit-fils de Liza, une Russe née à Kazan ayant épousé un soldat bosnien combattant dans les troupes autrichiennes, et de Grette et Joseph nés à Vienne. Il est le fils d’Ira, la fille de Liza et Rudolff, le fils de Grette. Son arbre généalogique comporte des gènes finlandais, russes, autrichiens, bosniens, juifs, allemands et peut-être d’autres encore tant les populations se mélangent facilement dans cette région.

Un regard sur Sarajevo

C’est Lena, son épouse, qui raconte cette histoire en recopiant d’abord tous les documents familiaux qui ont échappé à la destruction, elle voudrait aider Aliocha pour ne pas qu’il sombre définitivement mais aussi pour savoir ce que fut et fit Rudolf son beau-père. C’est une Bosnienne native de Sarajevo, la ville qu’elle adule, brillante universitaire spécialiste des langues, littératures et civilisations orientales, elle voyage beaucoup, obtient un passeport français, dispense des cours dans de nombreuses universités en Bosnie, en France, en Amérique, au Canada, en Turquie, etc… Ce n’est pas seulement une brillante intellectuelle, c’est d’abord une femme de conviction, d’action et de combat, qui n’accepte pas la dictature. Elle se bat pour la liberté sur tous les plans : la liberté des peuples asservis et martyrisés, la liberté des femmes contraintes par la religion, la liberté des cœurs, elle épouse ses amants et les abandonne quand leur histoire commune est épuisée, et la liberté des mœurs, elle couche avec ceux qu’elle aime. C’est elle qui choisit !

Toute sa vie elle a lutté avec fougue, à visage découvert, dédaignant le danger, négligeant les conseils de prudence, contre le totalitarisme, contre les héritiers du nazisme qui se manifestent périodiquement, contre les communistes qui ont asservi son peuple comme ils avaient déjà martyrisé les Russes de Kazan au temps de la grand-mère Liza, contre les nationalistes serbes qui voulaient éradiquer les habitants de sa ville, contre les maffias bosniaques déguisées en factions  religieuses extrémistes pour installer leur pouvoir absolu en asservissant les femmes. Sa générosité dans le combat, son dédain du danger, sa liberté de pensée, de parole et d’écriture l’ont désignée comme une ennemie de premier plan par ceux qui veulent régner en maître sur les ruines de la Bosnie. Elle vit aujourd’hui sous la menace d’une demande de fatwaqui pourrait bien lui être infligée un jour. Mais le plus cruel n’est pas cette angoisse mortelle qui pèse en permanence au-dessus de sa tête mais bien l’ostracisme dont elle souffre partout où elle vit même à Paris ou New-York. On ne soutient pas les faibles, ils n’ont rien à donner…

Une page d’histoire des Balkans

Jasna c’est Lena, c’est son histoire qu’elle raconte, c’est l’histoire de sa ville, de son pays, des Balkans, de l’Europe centrale. Une nouvelle page d’histoire qui viendra s’ajouter à celle qu’Ivo Andric dans Un pont sur la Drina a déjà écrite il y a bien longtemps et à celles que d’autres auteurs, pas tous Bosniens, ont déjà écrites eux aussi : Danilo Kis, Mirko Kovac, Vidosav Scepanovic, Miroslav Popovic, Dubraska Ugresic, Bora Cosic, Velibor Colic, la petite Zlata Filipovic, Zeljiko Vukovic, Sassa Stanisic, Miljenko Jergovic, Aleksandar Hemon, le témoignage atroce de Slavenska Drakulic… et d’autres encore comme quelques auteurs serbes majeurs. Je n’ai pas fait le tri, j’ai lu tout ce que j’ai trouvé. J’espère seulement qu’un jour pas trop lointain chacun pourra vivre à Sarajevo selon ses convictions dans le respect de celles des autres. Chacun de ces auteurs m’a apporté un peu de sa lumière pour éclairer ma compréhension du maelström balkanique, pour que j’analyse au mieux tous les ingrédients qui font bouillir si fort le chaudron des Balkans si souvent en ébullition.

Si l’on en croit Jasna, « Sarajevo est désormais un mélange d’infortunés, de mythomanes, d’hypocrites, de narcisses, de mafieux… », alors rêvons avec elle qu’elle redevienne : « Sajarevo, ville de jardins et de cimetières, de joie et de tristesse », « lieu où douceur et grossièreté se fondent depuis la nuit des temps. Immergés dans leur plaisir lent, le merak, ses habitants planent au long des siècles entre le rêve et le réel ».

Les contrées des âmes errantes est un livre passionnant qu’on dévore et qui éclaire sur la complexité de l’histoire des Balkans.

M.E.O.




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A propos de l'auteur

Retraité depuis juin 2007, je suis un dirigeant sportif très impliqué mais surtout un passionné des littératures du monde. "La littérature pour passion, le sport pour engagement" De formation historienne, maîtrise, que je n'ai jamais utilisée dans mon job que j'ai exercé pendant plus de 33 ans dans une institution qui se préoccupe de l'économie et de la vie des entreprises.

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