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Le pont sur la Drina d’Ivo Andric : mieux comprendre les Balkans

IVO ANDRIC pont sur la Drina

Un pont sur la Drina à Visegrad… Tout un symbole, un lieu de rencontres et d’affrontements… Ivo Andric libre un roman qui permet de mieux comprendre les peuples des Balkans et les problèmes de l’ancienne Yougoslavie qui expliqueront l’explosion du pays dans les années 90.



Le pont sur la Drina d’Ivo Andric : un regard visionnaire

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Une oeuvre prophétique

Le grand conflit qui a embrasé les Balkans dans les années 80 est déjà analysé de façon très précise par Ivo Andric avant les années 40. Un livre qui fait vivre cette région si complexe à travers son histoire et ses peuples et permet de mieux la comprendre.



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 Près de cinquante ans avant la destruction du pont historique de Mostar, Ivo Andric, nous racontait l’histoire des Balkans en situant son récit sur le pont de Visegrad – localité frontalière entre la Bosnie et la Serbie où il a passé une partie de son enfance.

Ce pont est le symbole des Balkans, le lieu – la kipia – où se rencontre les communautés religieuses qui composent la population de cette région en ébullition récurrente : les musulmans, les chrétiens orthodoxes et les juifs mais aussi les diverses nationalités qui se mêlent dans la région : Serbes, Croates, Bosniaques, Autrichiens et autres peuplades venues du monde islamique.

Un roman essentiel dans la littérature balkanique pour mieux comprendre l’ex Yougoslavie

Ivo Andric rêvait d’un peuple balkanique uni mais devait bien imaginer en écrivant son roman que les remous de l’histoire rattraperaient bien un jour ces peuplades périodiquement massacrées par la puissance dominante du moment. Le pont sur la Drina, c’est le lieu de rencontre ou d’affrontements, selon les périodes, entre le Saint Empire Germanique et l’Empire Ottoman et, même après l’effondrement de ces empires, leurs reliques ont perpétué les mœurs ancestraux et les conflits endémiques.

 C’est une œuvre magnifique de la littérature des Balkans que livre Ivo Andric, une œuvre qui permet de comprendre tous les problèmes que cette région connaît régulièrement mais aussi l’histoire d’un peuple multiple où tous les excès et toutes les exactions ont été commis. S’il ne devait y avoir qu’un livre à découvrir pour appréhender la réalité des Balkans, cette terre de violence et de contradictions, ce serait bien Le pont sur la Drina d’Ivo Andric.  

Si vous avez aimé découvrir Visegrad, vous devriez aussi apprécier Le soldat et le gramophone, premier roman de Sasa Stasinic qui raconte la vie d’une famille (la sienne) à Visegrad pendant la guerre de Bosnie.

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Extraits :

“Le soleil se lève le matin pour que nous, les hommes, puissions voir autour de nous et vaquer à nos occupations, et il se couche le soir pour nous permettre de dormir et de nous reposer des efforts de la journée.”

On ne pouvait jamais mieux percevoir la beauté insolite et exceptionnelle de la kapia que par ces jours d’été, à cette heure-là. L’homme y était assis comme sur une balançoire magique : il parcourait la terre, il voguait sur l’eau, il volait dans les airs, et pourtant il restait fermement et solidement ancré à sa ville et à sa maison blanche qui était là, tout près, entourée de son jardin et de sa prunelaie. Sur la kapia, buvant du café et fumant, beaucoup de ces modestes citadins, qui ne possédaient guère que cette maison et une petite boutique dans le bazar, ressentaient dans ces heures-là toute la richesse du monde et l’infinie grandeur des dons de la Providence. Tout cela, un simple édifice pouvait l’offrir aux hommes, des siècles durant, lorsqu’il était beau et puissant, lorsqu’il avait été conçu au bon moment et érigé au bon endroit, et que sa construction avait été couronnée de succès.

L’entrée solennelle et officielle des troupes autrichiennes n’eut lieu que le lendemain. De mémoire d’homme, jamais un tel silence n’avait régné sur la ville. Les magasins n’ouvrirent pas. Les portes et les fenêtres des maisons restèrent closes, bien que ce fût une journée ensoleillée et chaude de la fin d’août. Les rues étaient vides, les cours et les jardins comme abandonnés. Dans les maisons musulmanes, c’était l’accablement et le désarroi, chez les chrétiens, la prudence et la perplexité. Mais partout et chez tous, la peur régnait. Les Autrichiens qui faisaient leur entrée avaient peur des embuscades. Les musulmans avaient peur des Autrichiens, les Serbes des Autrichiens et des Musulmans. Les Juifs craignaient tout le monde car, surtout en temps de guerre, tout le monde est plus fort qu’eux.

Tout le reste était refoulé dans les régions obscures, à l’arrière-plan de la conscience, où vivent et fermentent les sentiments élémentaires et les croyances indestructibles des diverses races, religions et castes, et où, bien qu’apparemment morts et enfouis, ils préparent pour un avenir lointain des bouleversements et des catastrophes insoupçonnés, sans lesquels, apparemment, les peuples ne peuvent vivre, en particulier dans ces contrées.

Comme dans beaucoup d’autres domaines, il n’est pas facile ici de définir ce qui est la cause ou la conséquence. La kapia a-t-elle fait des habitants de la ville ce qu’ils sont ou, au contraire, a-t-elle été conçue selon leur mentalité et leurs idées et construite pour répondre à leurs besoins et à leurs habitudes ? Question inutile et vaine. Il n’y a pas de constructions fortuites, sans rapport avec la société humaine dans laquelle elles ont vu le jour, avec ses besoins, ses aspirations et ses conceptions, de même qu’il n’y a pas de lignes arbitraires ou de formes gratuites en architecture.”

Chaque génération a ses illusions par rapport à la civilisation; les uns pensent qu’ils contribuent à son essor, les autres qu’ils sont les témoins de son déclin.”

Ainsi sur la kapia, entre le ciel, la rivière et les collines, on apprenait de génération en génération à ne pas regretter outre mesure ce que les eaux troubles emportaient. C’est là que l’on s’imprégnait de la philosophie innée des habitants de Visegrad : que la vie est un prodige incompréhensible, car elle s’use sans cesse et s’effrite, et pourtant dure et subsiste, inébranlable, ” comme le pont sur la Drina “.

Les désirs sont comme le vent, il déplacent la poussière d’un endroit à un autre, obscurcissant parfois l’horizon, mais finissent par se calmer et retomber, laissant derrière eux l’éternelle et immuable image du monde.”

Ainsi les générations se succédaient près du pont, mais lui secouait, telle la poussière, toutes les traces laissées par les caprices et les besoins éphémères des hommes, demeurant en dépit de tout inaltéré et inaltérable.”

Personne n’avait le temps de réfléchir à ce que représentait et signifiait le pont victorieux, mais en vaquant à leurs affaires, dans cette ville infortunée où l’eau avait tout abîmé, ou du moins transformé, tous savaient qu’il y avait dans leur vie quelque chose qui résistait aux éléments et qui, grâce à l’insaisissable harmonie de ses formes et à la force invisible et sage de ses fondations, sortait de chaque épreuve intact et inchangé.”



 

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4 commentaires sur “Le pont sur la Drina d’Ivo Andric : mieux comprendre les Balkans”

  1. C’est un rêve depuis que j’ai lu ce livre d’aller, un jour, arpenter ce pont désormais célèbre.

    Je l’ai utilisé dans un long texte que j’ai écrit, comme cadre d’un rencontre impossible entre quelques écrivains de l’ex-Yougoslavie. Peut-être qu’il sera publié un jour.

  2. Impossible de comprendre les Balkans sans lire Andric. Du Pont sur la Drina en passant par les Chroniques de Travnik, et les nouvelles et les autres écrits. Emir Kusturica dans son autobiographie en parle superbement. Et puis, il faut s’asseoir sur le pont de Visegrad, voir la Drina, respirer et on comprend…

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